Entretien: Jean-Marc Rochette “A la fin, c’est le loup qui gagnera…”

1
Rochette
Face nord des Bans (Ecrins) - Photo Jean-Marc Rochette

Roman Bernard s’est entretenu avec le dessinateur du Transperceneige et d’Ailefroide pour parler entre autres choses de son dernier album, intitulé tout simplement… Le Loup (et publié chez Casterman).


 

Jean-Marc Rochette, Le Loup

Roman Bernard : Jean-Marc Rochette, qu’est-ce qui chez le loup fascine l’artiste ?

Jean-Marc Rochette : C’est la nature libre et sauvage, l’animal qui est resté au temps d’avant le pastoralisme et l’agriculture. L’animal qui est le miroir de notre essence même : un être tribal, nomade, et chasseur.

Nous fûmes les frères des loups. Nous aussi chassions en meute, nous aussi vivions en petits clans hiérarchisés. L’image que le loup renvoie de nous à présent, c’est celle d’un animal domestiqué, qui obéit aux lois des Etats et des marchés, libre comme un chien en cage à la SPA…

L’image que le loup renvoie de nous à présent, c’est celle d’un animal domestiqué, qui obéit aux lois des Etats et des marchés, libre comme un chien en cage à la SPA…

Le loup, lui, continue son chemin de liberté sans frontière. On peut toujours essayer de l’éradiquer ici, peut-être pendant un temps, puisqu’il nous gêne, mais il en restera toujours dans les coins les plus sauvages, au fin fond des steppes les plus arides, où l’homme ne peut vivre. Et quand l’homme aura fini son règne de criquet, ce qui ne saurait tarder, alors il reviendra. Que ce soit dans 500 ans ou dans 10 000 ans, il reviendra. Soyez en sûr, il aura le dernier mot.

Jean-Marc Rochette, Le Loup, Wolinski 2019

Roman Bernard : L’homme va-t-il « finir son règne de criquet » en disparaissant, comme vous semblez le laisser entendre, ou en revenant à un mode de vie plus sobre, plus proche de celui de son meilleur ennemi le loup, justement ?

Jean-Marc Rochette : Je suis clairement un décroissant, et j’essaye de vivre frugalement, en « cultivant mon jardin », dans une recherche d’autonomie. Je m’efforce de blesser la Terre le moins possible, et ce n’est pas triste, bien au contraire.

Roman Bernard : Vous semblez avoir prêté vos propres traits au héros de l’album, un berger d’alpage… est-ce une manière de vous montrer « solidaire » avec le monde du pastoralisme ?

Jean-Marc Rochette : J’ai de la sympathie pour certains bergers, car ce sont parmi les derniers qui restent au contact de la nature. Et il faut de l’abnégation pour guider des moutons au milieu des loups qui reviennent. Mais, je le répète, c’est un combat perdu d’avance, parce qu’à la fin, c’est le loup qui va gagner.

Il faut de l’abnégation pour guider des moutons au milieu des loups qui reviennent. Mais c’est un combat perdu d’avance, parce qu’à la fin, c’est le loup qui va gagner.

Roman Bernard : Vous intercalez des scènes de la vie sauvage dans le récit : un renard qui plonge sous la neige pour y déterrer une proie, une hermine qui décapite un lapin dix fois plus gros qu’elle (une vidéo très populaire sur YouTube montre une belette, proche cousine de l’hermine, remporter ce combat de David contre Goliath)… Etait-ce pour illustrer la rudesse de la nature ?

Jean-Marc Rochette : La nature est sans pitié, mais sans perversité. Elle ne vous raconte pas d’histoires à dormir debout, de Grand Soir, de Paradis sur Terre, de lendemains qui chantent. La nature c’est : être ici et maintenant, et faire attention où l’on pose ses pieds…

Le Loup, Rochette, Casterman

Roman Bernard : Si la nature est rude, ne faut-il pas accepter la rudesse de notre propre nature ? Et donc accepter que, comme le loup, nous sommes également des tueurs ?

Jean-Marc Rochette : Nous sommes des tueurs, c’est même notre essence première. Mais, en plus d’être des tueurs, nous sommes parfois des poètes, et cela fait une sacrée différence. Néanmoins, les loups aussi chantent, dansent, et protègent leurs enfants.

Roman Bernard : Je ne vais évidemment pas « divulgâcher » l’épilogue aux internautes qui n’auraient pas encore lu votre album, mais, au cours du récit, la pure confrontation entre l’homme et le loup laisse la place à une compréhension mutuelle, voire à une alliance… est-elle possible selon vous, ou s’agit-il d’un vœu pieux ?

Jean-Marc Rochette : C’est une légende, comme les mythes que se racontaient les gens dans les cavernes. Mais, dans tous les mythes, se cache au fond un espoir : et si Romulus et Remus recueillis par la Louve, c’était vrai ?

Rochette

Roman Bernard : Le personnage principal de votre album, c’est peut-être tout simplement la haute montagne, et particulièrement les cimes des Ecrins, où se déroule l’histoire. Ce qui fait bien sûr écho à Ailefroide : Altitude 3954, album autobiographique où vous relatez votre propre expérience d’alpiniste. Quel rôle a joué cette part de votre existence dans votre œuvre ?

Jean-Marc Rochette : J’ai tout appris en regardant les tableaux du musée de Grenoble et en parcourant les Ecrins. On est le fruit de son expérience.

Nous ne sommes pas grand-chose… la seule chose qui me parait avoir du sens, c’est de regarder la beauté du monde, avant de disparaître dans l’oubli des temps.

Roman Bernard : Il me semble que dans ces deux albums, ainsi que dans les différents opus du Transperceneige, apparaît la vanité des entreprises humaines face à l’immensité et à la dureté des éléments. Etes-vous d’accord avec cette analyse ? Et, si oui, est-ce la raison pour laquelle vous faites une si grande part à la peinture de paysages dans votre œuvre ?

Jean-Marc Rochette : Nous ne sommes pas grand-chose… la seule attitude qui me paraît avoir du sens, c’est de regarder la beauté du monde, de s’en gaver le plus possible, et d’essayer de lui rendre grâce par nos faibles moyens, dans mon cas la peinture, avant de disparaître dans l’oubli des temps.

Le Transperceneige, Rochette

Roman Bernard : « Disparaître dans l’oubli des temps », dites-vous… mais produire une œuvre écrite comme vous le faites, n’est-ce pas une manière de défier la mort, en laissant une trace par-delà sa propre disparition ?

Jean-Marc Rochette : Une œuvre peut résister au temps humain, comme celle d’Homère, de Lascaux… mais elle ne résistera pas au temps géologique. Tout finit par disparaître dans la profondeur de l’éternité. Seul le présent est éternel.

Lire aussi l’article de Roman Bernard « Quand on parle du loup… ».

 

Jean-Marc Rochette, L'inactuelle
Copie d’un tableau de Jean-Marc Rochette transmise par son auteur

 

1 COMMENTAIRE

Laisser un commentaire