Frédéric Dufoing: “Ce que cache vraiment l’affaire du voile”

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    Islam

    La question du voile revient régulièrement au premier plan dans le débat politique français et cristallise ainsi les tensions autour de ce qui n’était au départ qu’un simple bout de tissu. Que cache vraiment l’affaire du voile dans la société, au point d’être ainsi sans cesse réactivée ? Peut-être les hésitations d’une laïcité partagée entre le refus étatique d’intervenir dans les affaires religieuses ou privées et le besoin plus autoritaire d’établir une norme de comportement censée valoir pour tous les citoyens. Frédéric Dufoing, qui est belge, observe en spectateur amusé les crises chroniques d’hystérie de notre démocratie laïque.


     

    Il est des pays où l’on ne pense pas ; on s’y remue, on y décline toutes les activités possibles aux terminaisons délirantes de la casuistique lucrative. Les Etats-Unis en sont un exemple. Il est des pays où l’on pense sur un seul mode ou sur un seul registre, au prix d’une insondable monotonie, d’une lancinante morbidité intellectuelle, telle que ma Belgique natale. Et puis il est des pays où l’on ne pense rien, ou alors pour de rire, mais avec un sérieux qui laisse l’observateur pantois. Ce qui caractérise ce type d’activité de la pensée, ce qui le distingue de l’absence de pensée, c’est le bruit qu’il fait et le ronronnement phatique qu’il soulève.

    Une polémique qui abaisse le niveau de la pensée.

    Depuis près de quarante ans, et si l’on excepte quelques génies qui se sont pressés de mourir, comme Foucault ou Bourdieu, ou se sont résolus à se taire, la France est l’un de ces pays où l’on ne pense rien. Mieux : on n’y pense rien, mais avec une telle force, avec une si formidable abnégation et un talent si naturel du persiflage que les remous d’air et d’ondes brassés ou torréfiés à pleines ires rhétoriques provoquent un brouhaha semblable à celui d’un périphérique aux heures de pointe. Ce phénomène, cette assomption sans cesse renouvelée d’une uniformité intellectuelle d’ailleurs inédite dans l’histoire humaine est généralement qualifié de « littérature » ou de « débat d’idées » (ou de société), et ses gestionnaires d’« intellectuels ».

    Le dernier thème en date n’est pas le plus original, ni le plus nouveau, encore moins le plus pertinent au regard des problèmes actuels, tant s’en faut, et c’est bien pour cela qu’il est si efficace. Il s’agit du port du voile.

    Ne rien penser est un exercice difficile, exigeant et extrêmement ritualisé. Il nécessite l’implication d’une énorme machinerie de litanies et de pariades discursives, d’étiquetages et de dés-étiquetages critiques et, surtout, la désignation d’un thème aussi sot qu’absurde, d’une ligne de réflexion si plate et si molle qu’elle permette toutes les torsions et toutes les gloses ; qu’elle amène tout le monde à parler et à multiplier les commentaires ou méta-commentaires ; que tout le monde y trouve sa formule et son existence politique ou éditoriale.

    Le dernier thème en date n’est pas le plus original, ni le plus nouveau, encore moins le plus pertinent au regard des problèmes actuels, tant s’en faut, et c’est bien pour cela qu’il est si efficace. Il s’agit du port du voile.

    Laïcité
    La séparation laïque de l’Eglise et de l’Etat

    Qu’est-ce que la laïcité ?

    Pour un observateur étranger, l’émoi incroyable et presque quotidien qui secoue la France autour de ce bout de tissu porté par quelques adolescentes ni putes, ni soumises, ni acculturées a de quoi faire passer ce pays pour ce qu’il est, c’est-à-dire une banlieue, enfin assumée, du plus triste bled du Texas. Et si l’on rit beaucoup, il faut aussi avouer que l’on se fatigue, que l’on se lasse tout de même un peu de devoir entendre le discours crypto-hugolien éternellement rabâché sur la laïcité (car il n’y en a qu’une), sur les valeurs de la laïcité menacées par la pratique ou les principes d’une religion qui, d’une part, n’est liée à l’Etat ni financièrement, ni historiquement (sauf si l’on prend en compte la politique coloniale de la France en Algérie, laquelle cherchait à instrumentaliser ou à édulcorer l’islam), ni d’aucune autre manière d’ailleurs, et qui, d’autre part, est minoritaire, sans poids institutionnel et subit lentement et sûrement le même sort que toutes les religions trempées dans le consumérisme moderniste – entendez une érosion de ses fondements communautaires et spirituels, et du sens de ses traditions, en faveur de la mise en abîme, et en spectacle, de ses formes, en particulier depuis l’avènement du World Wide Web où n’importe quel discours sur n’importe quoi par n’importe qui passe pour un commentaire de Maïmonide si un algorithme lui donne un blanc-seing.

    Si ce voile est bien un signe musulman, alors il suppose une unité théologique que l’islam n’a objectivement pas. Il n’y a d’unité dogmatique que sur les cinq piliers, mais sur rien d’autre, comme en témoigne la diversité extrême des courants d’interprétation.

    Car, enfin, de quoi parle-t-on ? Du voile comme signe religieux, comme manifestation de son appartenance à l’islam ? Mais l’est-il ? Et pour qui ? Si ce voile est bien un signe musulman, alors il suppose une unité théologique que l’islam n’a objectivement pas. Il n’y a d’unité dogmatique que sur les cinq piliers, mais sur rien d’autre, comme en témoigne la diversité extrême des pratiques, des courants d’interprétation – sunnites, chiites, kharidjites, etc. – du Coran, des hadiths, et les 1300 ans d’apports théologiques. La laïcité « à la française », n’est-ce pas, au contraire de cette critériologie imbécile, ne pas prendre en compte le religieux pour opérer un jugement politique ? A moins que la citoyenneté n’impose en fait la correspondance à une sorte de modèle, d’individu français lambda, qu’il faudrait définir au plus vite, faute d’en laisser l’arbitraire description au premier sous-chef de bureau venu, ou aux décérébrés convertis sociologiques comme Eric Zemmour, qui considèrent que l’on ne peut pas avoir plusieurs cultures. Nous n’aurions ainsi plus à faire au droit du sol ou du sang, mais à celui de la représentation, corrélativement au contrôle par le questionnement permanent portant non plus sur les origines, mais sur le devenir conforme : être Français, ce serait sans cesse apporter la preuve que l’on est en train de le devenir, que l’on tend vers un modèle indéfini, donc modulable selon les intérêts du temps… Et, à l’instar de Zemmour, l’on ne pourrait être Français qu’en jouant le petit collabo zélé de temps de paix, créant des catégories pour mieux formater l’ensemble : l’abstraction des musulmans (nécessairement islamistes) faisant naître l’abstraction du Français, là où il n’y a que des Français.

    Islam

    Le voile comme marqueur culturel.

    Et, si le voile est le signe d’autre chose, de quoi peut-il l’être ? D’une culture, d’une origine culturelle, d’une communauté ayant conscience d’elle-même et voulant le manifester ?  Peut-être, mais, d’une part, cela n’est ni interdit par la loi ni contraire ou nuisible à la laïcité et, d’autre part, cela relève de la même logique que porter le costume trois pièces des hommes d’affaire, le tatouage de zombies bigarrés de l’amateur de rock métal ou le dernier iPhone à la mode des adolescents qui veulent être intégrés, en conformité avec leur groupe social.

    Il serait, dit-on, le signe d’une « radicalisation », en somme de l’islamisme abscons, psychopathe et sectaire des « daeshiens », fanatique des « fréristes » ou encore de celui, hypocrite et abruti, importé d’Arabie saoudite, des Emirats ou du Qatar (dont, soit dit en passant, les Etats européens ont favorisé l’expansion sur leurs territoires envers et contre l’islam local) ? Or, outre qu’il faudrait d’abord que l’on explique en quoi être « radical » implique nécessairement la violence ou le prosélytisme, ou même relève de l’« extrémisme », il faudrait aussi expliquer pourquoi les porteuses de voile ne se font pas toutes sauter devant les écoles où elles amènent leurs enfants ? Pourquoi vivent-elles généralement de manière banale, comme les élèves voilées que l’auteur de ces lignes a dans sa classe ? Pourquoi les voit-on aussi parfois manifester contre la guerre au Yemen ? Pourquoi diable sont-elles si normales ?

    Charte de la laïcité

    Deux poids, deux mesures.

    Non, en vérité, clame-t-on depuis le phénomène #MeToo, le voile est avant tout le symbole de la sujétion des femmes au patriarcat, c’est pourquoi il faut absolument l’interdire ! Or, si la religion musulmane – comme toutes les religions du Livre – est effectivement née d’une logique patriarcale, et en admettant que le voile est bien une manifestation misogyne de cette religion, il faut expliquer par quelle magie la suppression d’un symbole parviendra à supprimer ce qui se trouve ainsi symbolisé… Et à quel prix ? Car confier à l’Etat un nouveau pouvoir d’interdiction et de sanction, c’est aussi empêcher une décision qui pourrait être prise par le père de famille : les parents n’ont-ils plus le droit d’habiller leurs enfants comme bon leur semble ? Plus encore, cette décision pourrait aussi être prise en famille, ou par l’intéressée elle-même. On voit mal quel gain d’autonomie les femmes gagneraient à ne plus avoir le droit de porter le voile – d’autant qu’on peut plus facilement échapper à son père qu’à l’Etat.

    Au passage, on est en droit de se demander pourquoi il faut une telle mobilisation sociétale contre ce bout de tissu qui cache une chevelure, alors que l’on se préoccupe à peine des filles throat-fuckées de la nouvelle pornographie sur internet.

    Au passage, on est en droit de se demander pourquoi il faut une telle mobilisation sociétale contre ce bout de tissu qui cache une chevelure, alors que l’on se préoccupe à peine des filles throat-fuckées de la nouvelle pornographie sur internet – ne symbolisent-elles rien ? (Il est vrai que certaines féministes défendent la liberté de se prostituer comme une manifestation de la possession de son corps, alors que d’autres défendent l’idée qu’à l’inverse, être maître de son corps, c’est ne pas le trouver assujetti à d’autres qu’à soi-même, notamment dans cet exemple à la misère ou aux réseaux de prostitution.) Etrange société où l’on ne peut être libre que libéré par d’autres et où les droits octroyés deviennent presque automatiquement des obligations.

    Et, de fait, on peut se demander en quoi le fait de cacher ses cheveux avec un fichu serait plus aliénant qu’une paire de seins exposée à tous les vagues à l’âme ou qu’un front sans vie taillé au botox ; en quoi le respect d’un commandement divin (en admettant que le voile en soit un) serait plus humiliant ou, encore une fois, plus aliénant, que la conformité à l’oukase publicitaire ou sociétale ; enfin, si tant est que cela soit le cas, pourquoi l’imposition d’une pratique religieuse quelconque par le père ou par la famille serait condamnable : n’est-ce pas le rôle des parents et de la famille de transmettre les croyances, les principes et les vertus qui leur sont propres ?

    Musulmane

    Beaucoup de bruit pour rien.

    Le voile est-il symbole de la soumission, de l’indépendance, de la distinction, de la communauté ou de la religion ? Comment savoir ? Qui en décide ? Qui tranche ? Qui fantasme, surtout, sur ce voile ? Bien moins, assurément, celles qui les portent que ceux qui les regardent… Comme ces orientalistes que feu Edward D. Saïd ne peut – Dieu merci – plus entendre, faute de quoi il aurait, envers et contre toute espérance, constaté une fois de plus la véracité de ses travaux, lesquels dénonçaient la bêtise consternante des « experts » en islam et les clichés grossiers mis en circulation par quelques gogos universitaires du genre de Bernard Lewis ou de ces fameux experts journalistiques mobilisés presque quotidiennement dans les talk-shows d’éditocrates tels que C dans l’Air ou l’émission hallucinée L’heure des pros.

    De nos jours, on s’exonère même de l’effort d’humilier les femmes voilées sur les plateaux de télévision : on ne les invite plus, sauf à ânonner chez Hanouna.

    En fait, ce feuilleton absurde manifeste une fois de plus comment, en « démocratie » parlementaire, la pensée tourne à vide et comment l’imaginaire colonial fonctionne encore admirablement ; en somme, comment on mobilise par le vide. En 2004, déjà, on assistait dans l’émission Cent minutes pour comprendre (sic !), au spectacle terrible d’une jeune fille voilée, manifestement intelligente, indépendante ou, mieux, d’une intelligence manifestement autonome, se faire mépriser et insulter comme jamais brute machiste et alcoolique n’osa mépriser et insulter une femme par… Elizabeth Badinter. Le vrai visage d’un certain féminisme apparaissait alors, au fond si proche des trognes lessivées de (dis)grâce publicitaire : celui du devoir de conformité. Dans les mots et les moues de Badinter, il y avait quelque chose qui ressemblait à la haine et à l’arrogance d’une putain parvenue à l’égard d’une petite ouvrière vertueuse, ainsi que tout le dédain de l’Occident pour ce qui ne lui ressemble pas, pour ce qui lui résiste. Car Badinter enrageait que l’on pût être ou devenir libre en s’obligeant dans la foi et le devoir, en filant la continuité familiale et les croyances religieuses ; elle enrageait que l’on pût décliner son offre de rage et de médisance, que l’on refusât de s’abandonner au vide écœurant qu’elle offrait avec son label « iso 9002 » de femme « libérée ». De nos jours, on s’exonère même de l’effort d’humilier les femmes voilées sur les plateaux de télévision : on ne les invite plus, sauf à ânonner chez Hanouna. Il est vrai que c’est là que sont assignés les musulmans de France, objets permanents et opportuns d’un réquisitoire supplétif pour distraire de la misère qui avance, de la démocratie qui recule et de la déshumanisation qui est déjà là.

    Frédéric Dufoing

    4 Commentaires

    1. Point de vue lucide, pertinent…et jubilatoire !
      A rappeler néanmoins que la véritable laïcité a été définie par le premier décret de la Commune de Paris de 1871, en promulguant la séparation de l’Eglise et de l’Etat

    2. Oui – grand moment de l’histoire politique européenne, la commune !!! Hé hé !!! Cela étant, mes amis français ont tendance à oublier que la laïcité, cela se conçoit de manières très différentes d’une culture politique à une autre. Dans mon pays, la Belgique, on la concevait très différemment – l’Etat prenait en charge les différents courants religieux officiels en organisant des cours pour chacun d’eux. Une logique très étrange pour un français, et qui vient de terminer, ce qui est une erreur pour moi…

    3. J’adore les gens qui vous reprochent d’être approximatif en étant approximatif et nébuleux. Si vous avez un reproche à faire à mon raisonnement et que vous voulez le faire savoir (ce qui semble être le cas), très bien, mais faites le correctement, pour qu’on sache de quoi l’on parle et que l’on puisse ouvrir un débat, répondre, argumenter, prouver si besoin est. Sinon, vous êtes juste le petit troll mesquin et inintéressant qui vient insulter les gens sous couvert d’anonymat, et là, changez de site, allez sur un forum quelconque pour rager avec des rageurs. Ici, à l’Inactuelle, on réfléchit, on échange, on s’oppose avec des arguments et un minimum de bonne foi.

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