Entretien: Falk van Gaver “Qu’est-ce que l’écologie intégrale?”

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    Van Gaver

    La journaliste Pauline Porro a interrogé Falk van Gaver dans le cadre d’une enquête sur l’écologie pour le magazine Marianne. Nous reproduisons ici l’intégralité des propos échangés, en exclusivité.


     

    Pauline Porro : Que recouvre à vos yeux la notion d’« écologie intégrale », que vous avez développée à partir du milieu des années 2000 ?

    Falk van Gaver : C’est effectivement une notion floue plutôt qu’un concept précis, au même titre que des expressions comme « écologie radicale » ou « écologie profonde »… L’écologie intégrale implique d’unir tous les aspects de l’écologie : écologie humaine, sociale, politique, écologie scientifique, technique, économique, écologie agricole, énergétique, productive, écologie environnementale, naturelle, sauvage. Tout se tient, voilà le maître mot de l’écologie ! Utiliser le terme d’écologie intégrale est une manière redondante de rappeler que l’écologie est en tant que telle intégrale, intégrante, intégrée, intégratrice. C’est rappeler la force d’un mot galvaudé…

    Falk van Gaver
    Falk van Gaver lors d’un trajet en Polynésie

    Pauline Porro : Quels en sont les soubassements idéologiques ?

    Falk van Gaver : Il n’y a pas de soubassements idéologiques définis à l’écologie intégrale. Elle a été développée à partir de 2015, notamment dans les milieux chrétiens, avec la revue Limite, et dans l’Eglise catholique avec Laudato si, où elle est une traduction laïque à l’usage de tous, chrétiens ou non, de l’écologie chrétienne. Mais l’expression est aujourd’hui reprise par d’autres, sans aucun rapport avec le christianisme, comme Dominique Bourg ou Delphine Batho.

    Pauline Porro : En quoi se distingue-t-elle des autres formes d’écologie ?

    Falk van Gaver : Elle ne s’en distingue pas, puisqu’elle insiste au contraire sur leur union nécessaire. C’est comme la décroissance, au fond. Il s’agit davantage d’un mot-bannière, voire d’un slogan, d’un terme programmatique et incitatif plutôt que d’une doctrine ou d’une idéologie. Et c’est comme l’écologie profonde, forgée par le philosophe norvégien Arne Naess (résistant antinazi et gandhiste non violent, faut-il le rappeler), en 1973, et demeurée si incomprise et si caricaturée en France. L’écologie profonde a été pensée comme une plate-forme pragmatique et pluraliste pouvant recevoir autant de justifications qu’il y a de personnes s’en revendiquant : on peut être écologiste profond en étant croyant ou athée, bouddhiste ou spinoziste, etc., l’essentiel étant de s’entendre sur une écologie réelle, radicale, opposée à l’écologie superficielle des Etats, des entreprises et des organisations qu’ils financent. Il en va de même de l’écologie intégrale – un terme qui se veut peut-être plus fédérateur qu’« écologie radicale » ou « écologie profonde », qui font un peu peur, pour de fausses ou de mauvaises raisons.

    L’écologie profonde a été pensée comme une plate-forme pragmatique et pluraliste pouvant recevoir autant de justifications qu’il y a de personnes s’en revendiquant : on peut être écologiste profond en étant croyant ou athée, bouddhiste ou spinoziste, etc.

    Pauline Porro : Est-ce un concept dont vous vous revendiquez aujourd’hui ?

    Falk van Gaver : Oui, comme l’écologie radicale et l’écologie profonde, d’ailleurs. C’est aussi un mode de vie, une écologie consciemment intégrée à l’existence et intégrant consciemment toutes les dimensions de l’existence. Puisque l’écologie de la biosphère est le paramètre qui intègre tous les autres, elle doit devenir le paradigme qui intègre tous les autres. On pourrait parler d’écologie fédérative, également, mais certainement pas d’écologie totalitaire (et c’est pourquoi j’ai préféré l’expression « écologie intégrale » à « écologie totale »), car l’écologie part de la base et se construit à travers des interactions locales diversifiées et complexifiées. L’écologie du vivant est intrinsèquement immanente, c’est un ordre dynamique endogène ; elle n’a rien à voir avec un pouvoir global totalitaire ou globalitaire. Le vivant est par nature fédératif. Tout organisme ou système vivant est comme une fédération d’éléments vivants et non vivants.

    Pauline Porro : Comment définiriez-vous plus largement votre positionnement écologique ?

    Falk van Gaver : Si ma revendication consciente de l’écologie remonte à mes sept ans, âge à partir duquel je me suis su et dit écologiste – il est important de le préciser, car il s’agit d’un rapport au monde avant d’être une position politique –, mon positionnement écologique s’est réalisé dans les années 1990, pendant l’adolescence et la jeunesse, dans une critique radicale (c’est-à-dire fondamentale) de la civilisation industrielle et du saccage écologique et humain qu’elle entraîne : critique du capitalisme, du productivisme, du technicisme, de l’économisme, de l’anthropocentrisme, de l’étatisme, de l’urbanisme, etc. Cette critique était associée à une défense de la diversité et de l’intégrité des natures et des cultures, des pays et des paysages, des peuples et des espèces, des personnes humaines et animales, des écosystèmes et de tous leurs habitants, de la Terre et de tous les Terriens humains comme non humains.

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    Pauline Porro : J’ai lu un article que vous avez écrit dans L’inactuelle, intitulé « Notre monde va-t-il vraiment disparaître ? ». Souscrivez-vous à l’analyse de Pablo Servigne et de Gautier Chapelle, qui misent sur l’entraide pour conjurer l’effondrement ?

    Falk van Gaver : Je ne sais pas si on pourra conjurer l’effondrement, mais, oui, je souscris globalement aux positions de Servigne et Chapelle – une entraide kropotkinienne qui doit dépasser la simple espèce humaine ! Et puis, cet altruisme radical, cette ouverture radicale aux autres, même non humains est la plus belle aventure à vivre, et peut-être la seule qui soit spécifique à notre époque. C’est notre kairos, ou notre destin, notre part, en quelque sorte. Je suis écofuturiste. Cela signifie que je suis pour une écologie du futur, une écologie de la libération, un nouveau paradigme, un nouveau rapport au monde et aux êtres vivants, ouvert et non violent, un ré-ensauvagement du monde et une pacification de notre relation aux réalités vivantes, une sortie du paradigme de l’exploitation et du meurtre même alimentaire ou utilitaire : vivre et laisser vivre. Mon écologie n’a rien de nostalgique ni de réactionnaire : je ne fantasme pas un âge d’or paléolithique, pas plus que je ne regrette le bon vieux temps de la paysannerie. Il faut passer à autre chose, tout autre chose. Une écologie de la libération, comme le pressentait le surréaliste belge Louis Scutenaire : « Je n’ai pas d’autre but que la libération totale de tout ce qui vit. Et rien n’est qui ne vit pas. »

    Pauline Porro : Quelles solutions pensez-vous réalistes et souhaitables pour conjurer l’effondrement qui vient ?

    Falk van Gaver : Tout le monde connaît les solutions : décroissance énergétique, agriculture écologique, relocalisation économique, etc.  Mais l’effondrement écosystémique est déjà là, déjà en cours, il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir. Plus on tardera à mettre ces solutions en place, plus il y aura de dégâts. Cette paralysie criminelle de l’humanité est incroyable. Un jour, il faudra juger nos dirigeants d’hier et d’aujourd’hui pour crimes contre l’humanité et écocide. Ils savaient, et n’ont rien fait, ils savent et, non seulement ils ne font rien pour que ça change, mais font tout pour empêcher que ça change vraiment !

    Vous pouvez lire l’article de Pauline Porro dans Marianne en cliquant ici.

     

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