Henri de Monvallier: “Michel Onfray de A à Z”

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Onfray

La tradition intellectuelle dans laquelle s’inscrit Michel Onfray est friande d’aphorismes. Nietzsche, notamment, était un adepte de la forme brève. Si Onfray nous a plutôt habitués à d’épais ouvrages répartis en plusieurs volumes, cette réalité ne doit pas nous faire oublier le goût permanent du philosophe pour les sentences ramassées et les maximes incisives, distillées tout au long de son œuvre monumentale. C’est ce que tente de mettre en évidence un tout nouveau Dictionnaire Michel Onfray, publié au Cherche midi grâce à l’initiative de l’écrivain Jean-Yves Clément. Ce livre de référence nous propose de découvrir Michel Onfray de A à Z. Chaque entrée thématique présente une pensée ou un aphorisme extrait des différents ouvrages du philosophe.


 

Ami de longue date de Michel Onfray avec qui il a réalisé un livre d’entretiens sur la musique[1], Jean-Yves Clément (né en 1959) est musicien, écrivain, éditeur et organisateur de festivals liés à la musique romantique (Chopin et Liszt étant ses deux compositeurs de prédilection). Il s’intéresse depuis très longtemps à la forme de l’aphorisme. Après avoir écrit lui-même trois livres d’aphorismes réunis récemment en un volume[2], rassemblé sous forme aphoristique les pensées de Flaubert[3] et de Nietzsche[4] et fait éditer les aphorismes de Liszt[5], il a eu cette fois-ci la bonne idée de rassembler en un volume des phrases ou de courts passages des œuvres de Michel Onfray pour les rassembler de façon thématique sous la forme d’un abécédaire.

Dictionnaire Onfray

Un abécédaire de pensées et d’aphorismes.

En un peu plus de 270 pages, le lecteur peut ainsi trouver la substantifique moelle des 30 000 et quelques pages que constitue l’œuvre de Michel Onfray. Quand on ne sait pas trop par où commencer, et qu’on voudrait avoir une vision (ou une impression) d’ensemble de l’auteur de la Brève Encyclopédie du monde, ce livre semble donc être une porte d’entrée pertinente dans cette cathédrale athée.

En un peu plus de 270 pages, le lecteur peut trouver la substantifique moelle des 30 000 et quelques pages que constitue l’œuvre de Michel Onfray.

D’ « Actualité » à « VRP » (il manque « Wittgenstein » dont il est pourtant question dans la conclusion de Cosmos, mais il faut bien faire des choix…), le lecteur peut avoir accès aux mots – parfois attendus (« Athéisme », « Hédonisme »), d’autres moins (« Bénédiction », « Gloire microscopique ») – et à quelques noms propres (« Épicure », « Freud », « Montaigne », « Nietzsche »)  qui scandent la pensée onfrayenne.

Les articles de ce Dictionnaire sont de longueur variable, parfois une seule phrase, parfois plusieurs petits paragraphes, pris dans un même livre ou dans des ouvrages différents. Selon le parti pris éditorial de Jean-Yves Clément, qui veut faire ressortir l’aspect aphoristique et formulaire de la pensée d’Onfray, les titres des livres dont sont extraits les phrases ou les paragraphes ne sont volontairement pas mentionnés[6].

Chamfort, Vauvenargues et les autres.

De cette façon, à travers tous ces fragments, toutes ces formules, toutes ces maximes parfois (lire à ce sujet les deux articles « Maxime » et « Maximes »), apparaît une facette à mon avis très importante de l’œuvre et de la pensée d’Onfray qui, malheureusement, n’avait pas pu faire l’objet d’une contribution dans le Cahier de L’Herne que j’avais eu l’honneur de diriger : un Onfray moraliste, disciple de Chamfort, Vauvenargues, La Rochefoucauld et La Bruyère mais aussi, en un sens, de Cioran, qu’il appréciait beaucoup dans sa jeunesse et sur lequel il a eu le désir à un moment de faire sa thèse.

A travers tous ces fragments, apparaît une facette très importante de l’œuvre : un Onfray moraliste, disciple de Chamfort, Vauvenargues, La Rochefoucauld et La Bruyère.

Onfray avait, on s’en souvient, écrit à ce sujet en 1983 à l’auteur de Syllogismes de l’amertume, et celui-ci lui avait répondu en lui déconseillant de mener à bien ce projet « inutile et stérile ». Ce n’est en tout cas pas un hasard si le prochain tome de la Brève Encyclopédie du monde consacré à la question de la nature humaine, grand objet des analyses des moralistes, sera justement consacré à ces auteurs adeptes de l’aphorisme et de la maxime dans la filiation desquels, on le voit, Onfray vient se placer.

Henri de Monvallier

> Michel Onfray, Le Dictionnaire, Édition établie sous la direction de Jean-Yves Clément, Cherche midi, 2019, 288 p., 19€.

 

Michel Onfray, Le Dictionnaire : morceaux choisis

Capitalisme

“Il n’est pire excès que celui du milieu. Tous les projets sont insipides, toutes les existences semblables, l’unidimensionnel est la rançon de la gloire médiocre. Le capitalisme a contribué à cet effacement de tout souci de noblesse. Son objectif est la rentabilité, l’efficacité est son dessein. Et, en la matière, il n’y a aucune place pour des vertus, telles la grandeur ou l’excellence.”

Érotisme

“L’érotisme est à la sexualité ce que la gastronomie est à la nourriture : un supplément d’âme.”

Gloire microscopique

“L’intellectuel contemporain sert moins une cause qu’il ne l’utilise pour assurer et asseoir sa domination symbolique dans la presse, l’édition et les médias. Dans ces lieux de pouvoir parisiens, le vocabulaire de la guerre fonctionne pour caractériser de ridicules luttes intestines : enlever une page de quotidien à la manière d’une forteresse, mener une contre-offensive à l’endroit d’un adversaire trop avancé dans des positions menaçantes, mobiliser des forces et manœuvrer des troupes pour créer un événement éditorial dans les magazines, opter pour une stratégie, défendre une tactique, puis emporter le combat, planter son drapeau personnel sur la position acquise – et ainsi acquérir la gloire microscopique.”

Paganisme

“Avant les livres et l’écriture, bien avant les livres dits saints ou sacrés, les hommes entretenaient des rapports directs avec le monde, autrement dit : aux éternelles successions du jour et de la nuit, aux cycles des saisons, à l’alternance des lumières et des ténèbres, aux étoiles dans le ciel et aux mystères des grottes sous terre, aux mouvements des astres, aux trajets de la lune et du soleil dans le cosmos, à la régularité de métronome des apparitions des solstices et des équinoxes, aux dialectiques du printemps et de l’hiver, au perpétuel contrepoint des cadavres enterrés et des enfants qui jaillissent du ventre de leur mère. La vraie religion est celle qui nous ramène aux éléments, la véritable prière, celle qui nous restitue notre liaison à la nature, la véritable expérience mystique, celle qui, païenne, nous remet à notre place authentique : non pas le centre, mais le fragment, non pas l’axe du monde, mais la partie infime, non pas l’ego, mais le cosmos. Cette toile fonctionne comme un manifeste pour cette religion païenne qui fait de la nature non pas une création de Dieu, mais la divinité elle-même, une divinité immanente, matérielle, concrète.”

Technologie

“La technologie efface l’espace et le temps terrestres au profit d’un espace et d’un temps virtuels, ceux de la pure présence et de l’immédiateté. Déjà, l’univers de la connexion donne aux monades errantes l’illusion d’exister dans une communauté qui n’est en fait que l’illusion du grégaire conférée par l’énervement du mouvement brownien. Connectés au monde entier, nous sommes devenus incapables d’une authentique présence au monde : en étant virtuellement partout, nous ne sommes plus réellement nulle part. Assis à la même table d’un restaurant, deux amoureux soucieux de leur téléphone portable ne sont déjà plus ensemble, ils sont avec le tiers – tiers autrui, tiers temps, tiers espace, tiers ailleurs.”

 

 

 

[1] La raison des sortilèges. Entretiens sur la musique, Autrement, « Universités populaires & Cie », 2013, repris in La danse des simulacres. Une philosophie du goût, Robert Laffont, « Bouquins », 2019.

[2] De l’aube à midi. Aphorismes, Le Passeur éditeur, 2015. Ce volume contient Propos exutoires (1990), De l’aube à midi (première version, 1999) et Dithyrambes du liseron (inédit).

[3] Les Pensées suivies du Dictionnaire des idées reçues, Le Cherche midi, 2015.

[4] Il faut vivre dangereusement. Une pensée par jour, Le Passeur éditeur, 2018.

[5] Tout le ciel en musique. Pensées intempestives, Le Passeur éditeur, 2016.

[6] Contrairement, par exemple, au recueil d’aphorismes chez le même éditeur qui avait été réalisé sur Philippe Sollers et qui mentionnait, lui, les titres des livres. Voir Grand beau temps. Aphorismes et pensées choisies, Le Cherche midi, 2009.

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