Latouche, Chastenet & Cie: ces auteurs qui pensent l’écologie

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    Serge Latouche

    Les derniers mois ont vu la parution d’ouvrages passionnants pour tous ceux qui s’intéressent à l’écologie. Le nouveau livre de Serge Latouche a notamment permis de synthétiser les grands apports de sa réflexion autour de la décroissance, tandis que Patrick Chastenet consacrait une étude remarquable à la pensée de Jacques Ellul, penseur de la technique et prophète du monde dans lequel nous vivons désormais. Frédéric Dufoing dresse pour nous l’inventaire des livres qu’il faut absolument lire en cette fin d’année.


     

    Serge Latouche

    Serge Latouche : La décroissance.

    Economiste et anthropologue, digne héritier de Karl Marx, Nicolas Georgescu-Roegen et Ivan Illich, Serge Latouche est sans conteste l’un des intellectuels les plus intéressants de ce début de XXIe siècle. En plus d’incarner le cœur de la réflexion écologiste la plus radicale – c’est-à-dire d’une critique de l’économisme comme idéologie destructrice des capacités de résilience, d’adaptation et de résistance des cultures humaines –, il se distingue par un esprit ouvert au dialogue et à la contradiction.

    Or, assez étrangement, si les Que sais-je ? sont généralement de simples synthèses descriptives, celui de Latouche constitue plutôt un plaidoyer synthétique. On y retrouve tout ce qu’il faut savoir sur la décroissance, ainsi que les arguments et raisonnements classiques en sa faveur, avec la volonté manifeste et d’ailleurs bienvenue de renvoyer une fois pour toute les attaques les plus absurdes dans leurs limbes médiatiques. Jamais aucun partisan de la décroissance n’a par exemple jamais soutenu qu’il fallait réduire l’activité économique partout et en même temps, ni que la sobriété consistait à vivre d’amour, d’eau fraîche et de maladies bactériennes comme les adamites sur leur île.

    Il n’y a rien qui, dans la décroissance, évoquerait – a contrario des thèses néolibérales en vogue actuellement – une sorte de planification centralisée de la « transition écologique ».

    De même, Latouche rappelle que la décroissance forme un cadre général, bien que ses objectifs soient concrets ; un cadre dans lequel les traditions donnent des aspects très diversifiés, très hétérogènes, à une société d’économie sobre et réencastrée dans le politique : il n’y a rien qui, dans la décroissance, évoquerait – a contrario des thèses néolibérales en vogue actuellement – une sorte de planification centralisée de la « transition écologique ». Aussi la décroissance au Congo risque-t-elle fort de ne pas ressembler à celle de l’Ukraine. Contre l’absurdité homogénéisatrice de la mondialisation (de la « mégamachine » capitaliste), il va de soi que la capacité de relocalisation des activités économiques dépendra de chaque territoire ou de chaque population…

    Malheureusement, l’ouvrage de Serge Latouche, du point de vue purement économique, n’évoque jamais les travaux de Herman Daly sur l’économie stationnaire – qui n’est pas tout à fait en accord avec les thèses des défenseurs de la décroissance –, ni du reste ne s’attarde trop longuement sur les divers courants internes au sein du décroissantisme. Bien sûr, on ne peut pas tout faire ou tout dire en si peu de pages, mais le choix d’écrire un « plaidoyer » fait quelque peu basculer l’ouvrage du côté du militantisme et déforme le propos.

    Serge Latouche, La Décroissance, Que sais-je ?, Paris, 2019, 126 pages


     

     

     

    Chastenet

    Patrick Chastenet : Introduction à Jacques Ellul.

    Introduction à Jacques Ellul est un petit livre essentiel, dense et riche, à l’image de l’œuvre prolifique de cet historien du droit et théologien bordelais qui demeure l’un des plus grands penseurs du XXe siècle, ainsi que l’une des principales figures fondatrices de l’écologisme. Très connue dans le monde anglo-saxon, mais longtemps dédaignée en France, cette œuvre est enfin republiée depuis quelques années. Elle est cependant si complexe qu’il était nécessaire qu’un véritable guide tel que le politologue Patrick Chastenet – qui a jadis interviewé Ellul et connaît son travail sur le bout des doigts – en fasse une synthèse aussi structurée que vivante. A cette fin, Chastenet établit d’entrée de jeu un lien entre Ellul comme personnaliste critique des idolâtries techniques et politiques, ou comme analyste de la propagande et des révolutions, et Ellul comme personne, marqué par le chômage de son père, converti au protestantisme, engagé dans la résistance, ami de Bernard Charbonneau, lecteur passionné de Marx, Barth et Kierkegaard, contempteur de la bureaucratie et défenseur des terroirs de l’Aquitaine.

    Ellul s’illustre par son immense érudition doublée d’une attention continue aux fluctuations du réel, à court comme à moyen ou long terme. Chastenet lui rend d’ailleurs la pareille en choisissant ses exemples illustratifs dans nombre d’événements qu’Ellul n’a pas connu, prouvant au passage que sa réflexion est plus que jamais actuelle. Nombre de ses intuitions, concepts ou raisonnements sont toujours opérationnels pour comprendre notre propre temps ; et, hélas, l’essentiel de ce qu’il dénonçait, parfois depuis les années 1930, s’est implacablement réalisé.

    Certes, quelques aspects de ses études ont vieilli. On pense notamment à sa description des outils et méthodes de propagande (même si son aperception du phénomène de la propagande dans les sociétés dites postmodernes n’a pas pris une ride) : elle reste en effet critiquable par son déterminisme, son haut degré de généralité et son ignorance des représentations individuelles, que d’aucuns considéreront excessifs. Néanmoins, son étude de la technique, développée sur trois ouvrages, tout autant que sa fameuse histoire des institutions, sont d’une acuité, d’une finesse et d’une logique impeccables, jamais démenties. Chastenet rappelle les points principaux du descriptif de la technique : rationalité, artificialité, automatisme, auto-accroissement, universalisme, etc. Il montre aussi les évolutions dans la pensée d’Ellul. Cette vision de la technique inspirera la théorie des seuils de contre-productivité d’Ivan Illich, qui critique l’automobile, les hôpitaux et l’école parce que ces phénomènes sociaux répondent à un besoin qu’ils suscitent ou une rareté qu’ils créent.

    Nombre des concepts elluliens sont toujours opérationnels pour comprendre notre temps ; et, hélas, l’essentiel de ce que dénonçait cet auteur, parfois depuis les années 1930, s’est implacablement réalisé.

    Dans un chapitre consacré à la critique ellulienne de la politique et de l’Etat, Chastenet rappelle qu’Ellul est avant tout un anarchiste chrétien, c’est-à-dire un individu qui ne reconnaît d’autorité légitime qu’à Dieu et à l’individu en relation avec lui (dans son choix moral et spirituel), à l’exclusion de toute autre forme de hiérarchie et de contrainte instituée. Si Ellul combat la technique et l’Etat, c’est, d’une part, parce qu’ils prétendent se substituer ou sont perçus comme se substituant à Dieu, en tout cas détournent de Dieu, et, d’autre part, parce qu’il a vu les résultats de ces idolâtries et en a conclu que l’Etat avait une vocation totalitaire. Enfin, Ellul a pu constater concrètement lors de ses engagements politiques de l’après-guerre à quelle machine aveugle il avait à faire, comment les partis et la bureaucratie étouffaient les idées. S’engager en politique de garder un pied dehors, de rester un individu libre, c’est-à-dire une sentinelle du siècle, pour reprendre l’expression très juste qu’utilise Chastenet.

    L’auteur montre qu’Ellul n’a cessé de dénoncer le dévoiement de l’idée-même de révolution, qu’il observe dans les fanfaronnades des années 1960 et 1970 (et l’on ne peut s’empêcher de penser aux films de Jean Yanne, comme Moi y en a vouloir des sous, qui mettent ces fanfaronnades en scène), notamment avec les idées de « libération sexuelle » de Marcuse, vues comme une fuite en avant dans le conformisme.

    Le dernier chapitre est consacré à l’écologisme ellulien. Ellul fut en effet, avec Charbonneau, et cela dès les années 1930, le promoteur infatigable des valeurs qui allaient constituer le corpus idéologique écologiste.

    Chastenet offre donc une porte d’entrée à une pensée critique et prophétique, lucide et radicale – et donc une porte de sortie hors de cette époque qui nous fait étouffer sous le plastique…

    Patrick Chastenet, Introduction à Jacques Ellul, Repères sociologie, La Découverte, Paris 2019


     

     

     

    Toxique

    Soraya Boudia, Nathalie Jas : Gouverner un monde toxique.

    Le livre des sociologues et historiennes des sciences Soraya Boudia et Nathalie Jas apporte une démonstration fort bien documentée, implacable et à vrai dire désespérante de l’incapacité des pouvoirs publics à gérer la question de la nocivité des produits chimiques.

    A la base de toute création industrielle, et même pour les objets les plus anodins, on trouve des processus chimiques qui exigent des substances parfois fort complexes, souvent renouvelées en fonction d’impératifs essentiellement économiques, et dont la production tout autant que l’utilisation amènent d’immenses problèmes environnementaux et sanitaires – faciles à constater, mais difficiles à prendre en compte dans des protocoles d’analyse scientifiques ou épidémiologiques.

    Ces substances impliquent de multiples dangers. En sus d’être toxiques, elles persistent longtemps dans l’environnement (comme le plastique) ou sont impossibles à faire disparaître (comme les métaux lourds) ; elles peuvent voyager et contaminer sur de longues distances ; elles peuvent s’accumuler et augmenter le caractère toxique d’autres substances ; enfin, certaines, comme les nanoparticules ont par leur taille minuscule la capacité de passer la plupart des barrières physiques et physiologiques.

    On a fait intervenir l’idée probabiliste d’un risque raisonnable: on acceptait un certain seuil de risque au lieu d’exiger une absence de risque assurée en amont. Autrement dit, on construisait l’acceptabilité sociale du désastre.

    Face à ces problèmes, les Etats industriels ont développé trois stratégies. D’abord, la mise au point de normes techniques, ou de normes de limitation d’émissions, qui ne remettent pas en cause les activités industrielles. Il s’agit de mesures a posteriori, prises après l’introduction des substances, qui en permettent le classement afin d’assurer leur traçabilité (stockage, vente, conditionnement, usages). La logique scientifique qui prévaut ici consiste à établir des valeurs limites d’exposition (« la dose fait le poison »). Mais ce modèle a été battu en brèche par l’étude des produits carcinogènes, nocifs même à petites doses, bien que l’appel visant à interdire totalement ces produits soit resté vain.

    La deuxième stratégie est celle de la gouvernance par le risque. On a fait intervenir l’idée probabiliste d’un risque raisonnable, donc d’un contrat social de type utilitariste (et basé sur des calculs économiques) par lequel on acceptait un certain seuil de risque au lieu d’exiger une absence de risque assurée en amont. Autrement dit, on construisait l’acceptabilité sociale du désastre.  Or, ce modèle présente bien des défauts, tenant au fait qu’il est difficile de quantifier une externalité négative.

    La troisième et dernière stratégie développée par les Etats industriels consiste à promouvoir l’adaptation, la « résilience », donc l’acceptation fataliste des effets délétères des substances chimique : information et participation aidant, ce sont désormais les clients, les usagers et les citoyens qui doivent adapter leur comportement pour éviter les contaminations !

    Le grand absent de l’analyse de Boudia et Jas, c’est en définitive le principe de précaution. Le concept aurait pourtant mérité un débat approfondi.

    Soraya Boudia et Nathalie Jas, Gouverner un monde toxique, Quae, Versailles, 2019

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