Sylvain Fuchs: “Sagesse de la Bhagavad-Gîtâ”

0
Bhagavad Gita

La Bhagavad-Gîtâ (le « Chant des Bienheureux ») constitue la partie centrale du Mahabharata, l’un des livres fondateurs de l’hindouisme. Monument de sagesse, il résume en quelque sorte l’enseignement védique et propose un modèle pour l’action et la contemplation. Sylvain Fuchs décrypte les leçons majeures de cet ouvrage, offert à la méditation de tous les siècles.


 

A la fois récit épique, poétique et philosophique, la Bhagavad-Gîtâ[1] est un des textes de l’hindouisme parmi les plus lus et commentés en Inde, comme dans le reste du monde. Plus un texte venu jusqu’à nous est ancien, plus il recèle bien souvent une sagesse universelle. La Bhagavad-Gîtâ aurait été écrite et compilée entre le cinquième et le deuxième siècle avant notre ère.

Elle expose les questionnements du guerrier Arjuna avant la grande bataille de Kurukshetra opposant deux familles – les Pandava et les Kaurava – dans leur prétention à gouverner le royaume d’Inde. Dans un moment de découragement, Arjuna a renoncé à lancer la bataille. Krishna, avatar du Divin et conseiller bienveillant du guerrier, expose alors les enseignements de la tradition hindoue sous la forme de plusieurs Yogas.

Le Yoga désigne parfois une méthode d’union, parfois une méthode de discrimination ; parfois une voie d’action, parfois une voie de dévotion. Au-delà de son aspect gymnastique, il désigne une pratique et une philosophie de vie dont les bienfaits tirés au quotidien sont le signe que le pratiquant s’engage sur une voie vertueuse.

Hindouisme

Yoga de la science et de la connaissance.

Au premier chapitre, le théâtre de la bataille et le désarroi d’Arjuna sont posés. Dès le deuxième chapitre, Krishna énonce un premier élément de science[2] de l’hindouisme : l’éternité de l’âme. Quelques strophes sobres lèvent les premières craintes d’Arjuna : « Comme dans ce corps mortel sont tour à tour l’enfance, la jeunesse et la vieillesse ; de même, après, l’âme acquiert un autre corps et le sage ici ne se trouble pas. » (II.13). « Celui qui n’est pas ne peut être, et celui qui est ne peut cesser d’être ; ces deux choses, les sages qui voient la vérité en connaissent la limite. » (II.16)

Krishna expose par la suite un deuxième élément essentiel de l’hindouisme : la cosmologie du Samkhya[3], qui postule un dualisme primordial entre Purusha et Prakriti. Purusha est l’Esprit omniscient, impassible et immuable. Prakriti est la Nature inconsciente qui se manifesta au commencement du monde lorsque ses trois Qualités fondamentales (les Gunas) furent perturbées.

La méditation est une première façon de s’engager sur le chemin et la Bhagavad-Gîtâ insiste sur les vertus développées par celle-ci : tempérance, clairvoyance, égalité d’humeur dans le succès comme dans l’échec, etc.

Cette science des lois de la nature et de la structure du monde engendré est un élément supplémentaire pour sortir Arjuna de sa confusion, mais elle ne fait que baliser les contours du Dharma. Afin de parvenir à la véritable connaissance du chemin, Arjuna devra le parcourir lui-même.

La méditation est une première façon de s’engager sur le chemin et, même si la Bhagavad-Gîtâ n’est pas disserte sur les moyens d’emploi, elle insiste à de multiples reprises sur les vertus développées par celle-ci : tempérance, clairvoyance, égalité d’humeur dans le succès comme dans l’échec, etc.

Un détour s’avère ici nécessaire pour présenter les Yoga-Sutras de Patanjali[4], car ils décrivent les buts poursuivis par le Yoga, ainsi que les moyens reconnus dans toutes les écoles ultérieures pour y parvenir. Nous nous intéresserons particulièrement aux trois branches traitant de la méditation pour comprendre comment, partant de la discrimination, le Yoga mène à la connaissance directe du Réel et à l’Union.

Bhagavad-Gîtâ

Le Yoga de Patanjali.

Développer la discrimination, c’est développer notre faculté de distinguer le Réel de sa représentation. Thème classique de la philosophie : la représentation est un moyen d’accéder au Réel et, simultanément, le voile de Maya qui l’occulte dans sa quintessence.

Dès les premières strophes, Patanjali énonce que le Yoga a pour but d’établir le calme du mental afin de nous dissocier de l’activité psychique avec laquelle nous avons tendance à nous identifier[5] : émotions, désirs, répulsions suscitées par l’objet de notre attention, activité cognitive, etc. Le mental au repos permet de dévoiler le véritable fondement de l’individu que la tradition hindoue nomme l’Atman et que l’on appelle ailleurs : l’âme, le Témoin, le Centre, le Soi, le dieu intérieur[6].

Dans l’optique panenthéiste de la Bhagavad-Gîtâ, notre entrée en contact avec le dieu intérieur est un chemin privilégié de réalisation spirituelle. Il permet d’atteindre le grand mystère du monde derrière le voile de Maya, puisque, selon le Samkhya, l’homme est un microcosme à l’image du macrocosme[7] et de la Totalité.

Dans l’optique panenthéiste de la Bhagavad-Gîtâ, notre entrée en contact avec le dieu intérieur est un chemin privilégié de réalisation spirituelle.

Dès lors, abolir la confusion entre ce qui fonde notre être et notre activité mentale permet de sortir de la confusion entre le Réel et sa représentation. A l’image de Purusha, témoin de l’activité de Prakriti sans y prendre part, le Témoin intérieur observe l’action dont il est la source sans être impliqué par elle : « Mais celui qui connaît la vérité, sachant faire la part de l’attribut et de l’acte, se dit : c’est la rencontre des attributs avec les attributs, et il reste détaché. » (III.28)

Paradoxe de la démarche : cette discrimination radicale entre « Ce qui voit » et « Ce qui est vu » est l’étape nécessaire pour découvrir l’unité profonde du Réel et de tout ce qui est. La méditation nous dispose à renouer avec une évidence première à l’égard du cosmos et conjointement de nous-même : « Tu es Cela. »

Sanskrit

Yoga de l’action.

La véritable connaissance passe donc par le parcours du chemin, pas seulement la connaissance de ses contours. La méditation est une première voie d’emprunt. La Bhagavad-Gîtâ invite également à l’action tout en éclairant sur la façon vertueuse de s’y engager : « Tu as droit à l’action, mais seulement à l’action, et jamais à ses fruits ; que les fruits de tes actions ne soient point ton mobile ; et, pourtant, ne permets en toi aucun attachement à l’inaction. » (III.8)[8]

Il ne s’agit pas d’agir sans motivation, mais de destiner le fruit de nos œuvres au Divin, ce que Krishna nomme le Sacrifice. Le sacrifice est l’occasion d’agir dans le détachement, puisque l’attachement à nos œuvres provient de nos passions à les concevoir, et qu’il est difficile[9] de loger ses passions dans un acte dont les fruits ne nous reviennent pas.

La Libération est le point de destination où l’individu a dissipé toute confusion entre son âme, son activité mentale et ses émotions. Libéré de tout attachement, s’ouvre à lui le chemin de l’Union.

Dans l’hindouisme, le sacrifice est une des façons d’expurger le Karma cumulé au cours des réincarnations passées. La Libération est le point de destination où l’individu a dissipé toute confusion entre son âme, son activité mentale et ses émotions. Libéré de tout attachement, s’ouvre à lui le chemin de l’Union. Le but du Yoga de l’action et du Yoga de la connaissance est donc parfaitement identique, seule la voie diffère.

Bien sûr, le Sacrifice suppose un abandon dans la foi qui n’a rien d’évident et, si cette voie conviendra aux individus portés à la piété, ce ne sera pas le cas pour tous. La Bhagavad-Gîtâ préconise de ne laisser aucune voie de Yoga totalement inexplorée, tout en insistant sur l’impératif d’adhésion de notre libre-arbitre à la démarche : « Il vaut mieux suivre sa propre loi, même imparfaite, que la loi d’autrui, même meilleure ; il vaut mieux mourir en pratiquant sa loi : la loi d’autrui a des dangers. » (III.35)

Bhagavad Gita

Yoga de dévotion.

Malgré tout, la Bhagavad-Gîtâ, tout comme les Yoga-Sutras, souligne l’importance de guider notre action à la lumière d’une vision qui dépasse notre seul point de vue égotique. Elle fait le pari – optimiste diront certains – qu’il existe en chacun, de façon naturelle et innée, une propension à guider sa vie vers quelque chose qui le dépasse : un idéal, une quête, une évidence vécue lors d’une expérience numineuse, ou plus simplement la recherche de cet être intime dont nous ressentons l’appel au fond de nous.

La Bhagavad-Gîtâ, tout comme les Yoga-Sutras, souligne l’importance de guider notre action à la lumière d’une vision qui dépasse notre seul point de vue égotique. Elle fait le pari qu’il existe en chacun une propension à guider sa vie vers quelque chose qui le dépasse : un idéal, une quête.

La dévotion est un désir à l’origine de la pensée et de l’action qui aspirent à retrouver la source perdue de ce désir inexpliqué[10]. « Celui qui trouve en lui-même son bonheur, sa joie, et en lui-même aussi sa lumière, est un Yogi qui va s’éteindre en Dieu, s’unir à l’être de Dieu. » (V.24)

Arjuna

Héros, lève-toi !

La Bhagavad-Gîtâ est un livre de sagesse et, bien sûr, elle n’engage pas à l’action pour elle-même, mais apporte des réponses au sens des combats que nous avons à mener. Si l’âme est éternelle, on ne peut s’empêcher alors de songer, dès les premiers chapitres, aux dérives menées par les religions au cri de « Tuez-les tous, Dieu reconnaitra les siens ! ». C’est pourquoi il est important de souligner la dimension mythique de l’épopée d’Arjuna. Le combat qu’il mène est avant tout intérieur : contre sa propre ignorance, sa propre inaction et ses propres peurs. Sa conquête passe par un engagement dans l’existence.

Le combat qu’il mène est avant tout intérieur : contre sa propre ignorance, sa propre inaction et ses propres peurs. Sa conquête passe par un engagement dans l’existence.

La Bhagavad-Gîtâ s’achève sur l’ouverture du combat qu’Arjuna a finalement décidé d’engager, à la lumière des enseignements de Krishna. Elle ne dit rien de son déroulement, à l’image du message qu’elle souhaite transmettre : peu importe l’issue du combat, puisque l’engager est déjà une victoire. Le combat nous débarrasse, dans le feu de l’épreuve, de nos illusions.

Le Chant du Bienheureux propose une voie d’action vivante, conforme à la réalité de notre nature imparfaite. Nous ne sommes certes pas des guerriers, mais, comme Arjuna sur le champ de bataille, levons-nous… et soyons les héros de nos propres vies !

Sylvain Fuchs

 

 

[1] Version de référence : la Bhagavad-Gîtâ traduite du Sanskrit par Émile-Louis Burnouf, helléniste et indianiste français, publiée en 1861.

[2] Par science, il faut entendre ici : connaissance tirée des Vedas et des textes majeurs de la tradition. Le terme n’a pas le même sens qu’en Occident, où il recouvre plutôt la connaissance empirico-analytique.

[3] Contenue en germe dans les antiques Vedas, le Samkhya a été l’objet de développements ultérieurs pour en faire une science complète. En tant que science, le Samkhya ne réfute ni n’entérine l’existence d’un Dieu. La Bhagavad-Gîtâ insiste sur l’importance de connaitre les lois de la nature comme condition de discernement et d’évolution.

[4] Version de référence : Yoga-Sutras de Patanjali traduit en Français par Françoise Mazet – Editions Albin Michel.

[5] Les deux premières strophes des Yoga-Sutras de Patanjali énoncent : « Maintenant, voici l’enseignement complet du yoga. Le yoga est l’anéantissement des fluctuations du mental. »

[6] Le développement du calme intérieur passe notamment par l’utilisation d’un mantra doux à l’âme tel que la formule « Om », que l’on appelle aussi le Son originel ou encore le mantra des mantras (il en existe d’autres). Le mantra doit aider à passer d’une attention dispersée et agitée à une attention calme et diffuse. C’est un premier paradoxe de la démarche : développer l’attention diffuse sur la périphérie pour dévoiler le Centre.

[7] Tout comme d’autres traditions, on pense à Hermès Trismégiste dans la Table d’Emeraude : « Il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable : ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose. »

[8] Nous avons ici choisi la traduction de Jean Herbert, car elle est particulièrement explicite et résume bien le Karma Yoga selon la Bhagavad-Gîtâ.

[9] Difficile mais pas impossible, la Bhagavad-Gîtâ ne manque pas de railler les faux-dévots : « Pleins d’eux-mêmes, obstinés, remplis de l’orgueil et de la folie des richesses, ils offrent des Sacrifices hypocrites, où la règle n’est pas suivie et qui n’ont du Sacrifice que le nom. » (XVI.17)

[10] Compréhension de la dévotion selon Yogani, à laquelle l’auteur souscrit. Voir à ce sujet les différents ouvrages de Yogani : La Méditation profonde, Samyama, Bhakti et Karma Yoga.

Laisser un commentaire