Entretien: Raphaël Liogier “Quelle spiritualité à l’ère de l’individu global?”

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Religion

Le monde traditionnel était imbriqué dans un cosmos clos, coupé de l’infini. Des communautés extrêmement structurées définissaient le cadre anthropologique d’existence. Aujourd’hui, le monde est devenu infini, et l’individu est sorti de sa gangue. Quelles répercussions cela occasionne-t-il sur notre rapport au religieux ? Raphaël Liogier évoque pour nous les grandes transformations spirituelles à l’œuvre au XXIe siècle. Il vient de publier Manifeste métaphysique (LLL), co-écrit avec Dominique Quessada.


 

Thibault Isabel : Bien que les religions dans leur forme la plus institutionnelle soient plutôt en déclin, en France et dans une partie du monde occidental, on voit se mettre en place des structures séculières, généralement institutionnelles elles aussi, qui tentent de perpétuer les fonctions religieuses traditionnelles sur un plan moral : on pourrait penser en particulier à l’instauration de nombreux comités d’éthiques, dans différents domaines, mais tout particulièrement dans celui des sciences. Le « désenchantement » religieux actuel, dénoncé ou encouragé par certains intellectuels, pourra-t-il donc être le terreau d’un nouveau rapport au monde exclusivement fondé sur la raison ? Une société purement rationnelle serait-elle tenable ?

Raphaël Liogier : Nous avons vitalement besoin d’un socle mythologique minimal qui nous permette d’adhérer au monde, au sens de l’adhérence minimale grâce à laquelle nous sommes en mesure de marcher sur le sol, de nous cramponner afin de ne pas glisser, de nous diriger, de prendre des décisions, de désirer, d’agir, d’espérer. J’entends bien « adhérer » en tant qu’adhérence et non encore en tant qu’adhésion, car l’on peut être superstitieux par adhérence et rationnel (voir rationaliste) seulement par adhésion. L’adhésion ne vient qu’ensuite, dans le débat, dans la réflexion. A mon avis, les débats actuels sur la bioéthique sont caducs, inopérants, parce qu’ils ne touchent que l’adhésion et non l’adhérence. Or, l’adhérence est première, plus fondamentale ; je serais tenté de penser qu’il s’agit grosso modo de ce qu’Ernst Junger appelle l’« instinct religieux ».

Manifeste métaphysique, Liogier

Tout se passe aujourd’hui comme si nous mettions la charrue avant les bœufs, ne comprenant pas qu’on peut démontrer ce que l’on veut rationnellement sans pour autant modifier la réalité de notre être-au-monde. Tant que l’on ne touche pas la narration personnelle, autrement dit ce que j’appelle le désir d’être, on ne touche rien ou presque rien ; on ne fait que construire un discours explicite abstrait qui, au mieux, se traduit par ce que l’on peut désigner sous le terme de schyzohumanisme. Les gens, les décideurs et les intellectuels surtout, parce que les autres ne s’en préoccupent même pas, entretiennent une fiction humaniste : ils font comme s’ils croyaient à la dignité de l’homme. Mais, tandis qu’on s’acharne à provoquer une adhésion abstraite à des principes souvent vides (tels que celui de dignité humaine), se construisent néanmoins des adhérences plus profondes qui ont des conséquences beaucoup plus puissantes, parce que viscérales.

Toutes les constructions intellectuelles n’auront jamais la force d’une mythologie vivante.

Sans doute est-ce la raison pour laquelle un héraut de la rationalité morale tel que Jürgen Habermas, champion et promoteur toute catégorie de ce que j’appellerais l’adhésion éthique sans religion, s’est en partie rétracté dans un de ses derniers ouvrages sur la « nature humaine », consacrant malgré tout l’impérieuse nécessité de garde-fous religieux. Il n’a fait que réaliser que toutes les constructions intellectuelles n’auront jamais la force d’une mythologie vivante. Je ne néglige pas pour autant les constructions intellectuelles, les philosophies, mais ces dernières ne peuvent imprégner une société si elles ne s’enracinent pas dans un métarécit vivant, autrement dit actuellement effectif. Pour justifier cela, je pourrais m’appuyer sur Michel Foucault, qui montre très bien que les discours (ce qui est dicible, exprimable à un moment donné, y compris les images à la mode) ne sont pas consciemment pensés.

Raphaël Liogier, L'inactuelle

Thibault Isabel : Existe-t-il donc encore des mythologies réellement opérantes, à notre époque – des mythologies qui fondent le rapport au monde des individus ?

Raphaël Liogier : Il existe dans chaque culture un champ d’évidence qui est mythologiquement structuré, sans que nous en ayons clairement conscience. La religion n’est que le nom de l’entreprise spécialisée dans l’administration de cette nécessaire structure mythologique. Une telle structure peut être administrée monopolistiquement par une institution unique, comme durant le Moyen Age européen avec l’Eglise catholique, ou concurrentiellement, si nous sommes dans la situation actuelle.

Aujourd’hui, malgré la multiplication pléthorique de ce type d’entreprises, que l’on appelle parfois en France les sectes, nous avons affaire aux mêmes croyances de fond qui sont traitées de manières différentes, emballées dans des packages adaptés à nos goûts, à nos habitudes. Je dis souvent qu’il y a certes multiplication des manières de croire, mais nullement des croyances elles-mêmes. C’est le même sol mythique qui nous permet de nous raconter en nous exhibant sur une scène indissociablement intérieure (notre conscience) et extérieure (autrui).

Thibault Isabel : Jusqu’à quel point le désenchantement du monde a-t-il malgré tout gagné du terrain, au XXe siècle ?

Raphaël Liogier : Ce que Durkheim appelle l’anomie – l’absence de normes – relève très exactement de l’effritement éventuel du sol mythique que j’évoquais à l’instant. Le monde désenchanté, tel qu’il se présente parfois au XXe siècle, est tendanciellement anomique, mais il n’a jamais été complètement désenchanté, parce que sinon l’anomie se serait généralisée, provoquant une sorte de suicide collectif sans cause.

Nous ne sommes d’ailleurs parfois pas très loin de cette hypothèse, du moins sur le plan intellectuel, dans certains courants littéraires et philosophiques du XXe siècle allant du théâtre de l’absurde à l’existentialisme ; mais ces courants sont néanmoins contrebalancés, si l’on veut, par ce que Raymond Aron a appelé les religions séculières (on peut penser aux idéologies marxistes, par exemple).

Certains observateurs affirment que, puisque nous sommes aujourd’hui sortis de ces idéologies (c’est la fameuse thèse de la fin des idéologies), nous avons cette fois définitivement sombré dans un monde sans religion (où, pour ceux qui y voit un progrès, nous nous serions définitivement affranchis de la religion, même sous la forme tardive des grandes idéologies). Mais, en réalité, nous avons seulement connu une longue période de transition croyante majeure qui s’est caractérisée par des turbulences, des contradictions, des adaptations – période chaotique qui a finalement débouché sur l’émergence laborieuse d’une nouvelle mythologie.

Raphaël Liogier

Thibault Isabel : On voit désormais s’étendre une religiosité implicite à l’ensemble de la société, à travers des courants d’idées qui n’ont pourtant en eux-mêmes qu’un caractère essentiellement séculier, comme le développement durable, pour ce qui concerne le rapport au monde, et le développement personnel, pour ce qui concerne le rapport à soi. Faut-il réellement y voir une nouvelle forme de « spiritualité » dans un monde où les religions institutionnelles ne jouent sans doute plus un rôle aussi fort qu’autrefois ?

Raphaël Liogier : Il faut tout d’abord bien s’entendre sur le sens de l’adjectif « séculier » et sur le concept de « sécularisation ». Certes, il s’est passé quelque chose, un processus semble-t-il inédit dans l’histoire de l’humanité, ainsi que le décrit Norbert Elias par exemple, qui a clairement démontré l’existence d’un mouvement inflexible dans l’histoire de l’Occident : un processus d’élargissement des unités sociales, de la tribu au globe en passant par les Etats-nations.

Ce processus de rupture progressive des attaches tribales, familiales, et même aujourd’hui nationales, a produit, en même temps que le mouvement de globalisation, un mouvement d’individualisation.

Ce processus de rupture progressive des attaches tribales, familiales, et même aujourd’hui nationales, a produit, en même temps que le mouvement de globalisation, un mouvement d’individualisation. Les deux processus, d’individualisation et de globalisation, apparemment opposés, sont en réalité intimement dépendants. Le détachement des enracinements familiaux a en effet livré l’individu à lui-même, au gouvernement de sa propre subjectivité, seul face au monde. L’individu sans attache est ainsi devenu une figure imaginaire particulièrement bien adaptée à la globalisation.

La philosophie des Lumières du XVIIIe siècle ne vient pas de nulle part, ce n’est pas une génération spontanée intellectuelle : elle se situe dans la continuité de la découverte du « Nouveau Monde », corrélative à la découverte de la finitude du monde (le monde n’est qu’un globe, et nous sommes, nous, l’humanité, une grande famille globale, logeant sur ce globe), tout comme elle émerge en parallèle à la découverte de l’infinitude de l’univers dans son ensemble.

C’est à partir de cette réalité historique que Kant peut s’écrier que ce qui est crucial réside dans l’infinité de l’univers et dans la loi morale à l’intérieur de chaque homme (autrement dit, au sens kantien, dans la volonté du sujet qui s’impose à lui-même une règle, pour se commander lui-même).

Entretien avec Raphaël Liogier, L'inactuelle

Thibault Isabel : Quelles formes concrètes vont prendre les « nouvelles spiritualités » de notre temps, à partir du XIXe siècle ?

Raphaël Liogier : La philosophie de Kant déploie intellectuellement ce qui se traduira plus tard, au XIXe siècle, dans l’émotion romantique d’un Chateaubriand par exemple, par l’image de l’individu solitaire (sans attache) face au monde infini (devant la nature). Au XVIIIe siècle, nous en sommes encore au stade de l’explicitation intellectuelle du mythe ; au XIXe siècle, en revanche, nous passons à son intériorisation émotionnelle.

Ce n’est qu’à l’extrême fin du XIXe siècle que le mythe deviendra aussi une scène de théâtre, et qu’il commencera à être vécu, autrement dit joué activement (mais seulement au début chez des individus d’élite très marginaux, par exemple dans la communauté de Monté Vérita, dans le Tessin suisse, où se réuniront des écrivains comme Hermann Hesse, des artistes, des mystiques, des orientalistes, des théosophes, des anarchistes). Ces gens-là ont commencé non plus seulement à penser l’individu singulier dans sa subjectivité, transcendant en lui-même, et le monde dans son infinité abyssale, mystérieuse, mais à éprouver ce rapport comme un frisson romantique et à organiser leur vie dans cet esprit.

Les mythologies sont plus que des fictions, parce que, contrairement aux fictions, elles sont croyables ; elles permettent d’interpréter, de donner sens à notre environnement.

Ce sont eux les précurseurs du développement personnel, du sacre de l’énergie, de la nature ondulatoire de l’univers, comme si l’univers s’exprimait directement à l’âme dans le langage des énergies. A leur suite, nous aurons une multitude d’expériences communautaires, puis des mouvements plus diffus comme la beat generation aux Etats-Unis dans les années 1950, les hippies dans les années 1970, puis le déploiement des nouveaux mouvements religieux (appelés sectes dans l’Hexagone), et enfin la généralisation (massification) du mythe individuo-global à partir des années 1990.

Je commence l’un de mes livres en écrivant qu’un individu qui se serait endormi dans les années 1980 et réveillé au début des années 2000 aurait l’impression étrange que des hippies ont pris le pouvoir. Les thématiques de ces marginaux de jadis sont devenues des évidences irréfléchies, dont effectivement le couple dynamique développement person­nel/développement durable (global) est devenu une des articulations majeures.

Les mythologies sont plus que des fictions, parce que, contrairement aux fictions, elles sont croyables ; elles permettent d’interpréter, de donner sens à notre environnement. L’individuo-globalisme est la structure de la mythologie actuelle. Cette mythologie en acte (actuelle) est évidente et se donne comme spiritualité pour se distinguer de l’ancienne religion.

La guerre des civilisations, L'inactuelle

Thibault Isabel : Le terme de « spiritualité » tend à supplanter celui de « religion ». Comment interprétez-vous ce glissement linguistique ?

Raphaël Liogier : On remplace le mot de « religion » devenu péjoratif, mais pas toujours, par le mot de « spiritualité », pour conférer une place plus grande à la subjectivité individuelle, à la transcendance de soi (contre les Eglises instituées), et aussi pour donner une coloration universaliste, globale, au-delà de toutes les traditions particulières.

Ces courants d’idées, ou de croyances, ne me semblent absolument pas avoir un caractère essentiellement séculier, du moins si l’on oppose ce qui est sécularisé à ce qui est transcendant. Cette subjectivité irréductible, immatérielle, insécable, et ce monde infini, mystérieux – les deux dimensions étant intérieurement, immédiatement connectées à travers l’énergie (ou les énergies), et faisant l’objet d’une foule de spéculations mêlant tradition, science et nature –, tout cela relève bien clairement de la transcendance. Mais il s’agit d’une transcendance nouvelle adaptée à notre nouvelle situation existentielle et matérielle, et même à notre nouvelle situation épistémologique.

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