Arnaud Diemer: “Montée des inégalités, la vérité en chiffres”

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    Pauvreté, inégalités

    Les inégalités et les écarts de richesse se creusent à l’échelle du globe, et notamment en Europe. Tandis que la pauvreté s’installe, l’économie financière engrange des profits qui ont largement compensé les pertes consécutives à la crise de 2008. Les pouvoirs publics prétendent endiguer la misère sociale en réformant le marché du travail. Pour quels résultats ? Une baisse du chômage, certes, au prix d’une précarité croissante. L’économiste Arnaud Diemer nous livre la réalité des chiffres de la pauvreté.


     

    Nous nous sommes forgé un modèle de société qui nous mène vers la catastrophe. Cependant, faute de créativité et de bon sens, nous ne parvenons pas à le déconstruire et à le réinventer. Certains soulignent la triple crise que traverse l’humanité[1], crise à la fois économique (montée du chômage), sociale (montée des inégalités et de la pauvreté) et écologique (disparition de la biodiversité, risques climatiques). D’autres, comme à l’Observatoire des inégalités, n’hésitent pas à pointer du doigt le cœur du problème : une montée de la pauvreté et un enrichissement toujours plus important d’une couche de plus en plus réduite de la population. Cette réalité stigmatise les paradoxes.

    inégalités

    La pauvreté explose.

    L’Europe comptait ainsi plus de 19 millions de chômeurs en mai 2017 : le taux de chômage de la Grèce culmine à 22,5%, celui de l’Espagne à 17,7%, celui de la France à 9,6% et celui du Portugal à 9,4%.

    Alors même que de nombreux pays peinent encore à inverser la courbe du chômage, les mouvements de capitaux dans le monde ont atteint des records : pour la seule année 2015, pas moins de 1.762 milliards de dollars d’investissements directs.

    De nombreux pays (Angleterre, Allemagne, Danemark…) affichent des résultats macroéconomiques à faire pâlir d’envie certains pays d’Europe du Sud ; mais la pauvreté, quant à elle, s’installe durablement.

    En 2016, nous sommes même revenus à la situation d’avant la crise des subprimes de 2008, soit 1.833 milliards de dollars en 2007. Autant dire que, du point de vue financier, la sortie de crise est réelle (on pourrait même douter que cette crise ait bien eu lieu).

    En outre, de nombreux pays (Angleterre, Allemagne, Danemark…) affichent des résultats macroéconomiques à faire pâlir d’envie certains pays d’Europe du Sud ; mais la pauvreté, quant à elle, s’installe durablement.

    Schroeder et inégalités

    Le paradoxe allemand.

    En 2017, l’Allemagne, qui est régulièrement érigée en modèle par la France (avec un taux de croissance de 1,9% en 2016, un excédent commercial record de 252,9 milliards d’euros, un taux de chômage au plus bas avec 5,8% de chômeurs en mars 2017), s’est vu notifier par le Fonds Monétaire International (FMI) un message d’alarme : « Malgré un filet de sécurité sociale bien développé et une forte progression de l’emploi, le risque de pauvreté relative demande une attention continue » (FMI, Rapport annuel, communiqué du 15 mai 2017). La belle réussite économique cacherait ainsi une dure réalité :  la pauvreté a explosé outre-Rhin.

    La belle réussite économique cacherait ainsi une dure réalité :  la pauvreté a explosé outre-Rhin.

    Selon les chiffres d’Eurostat, le taux de pauvreté – fixé à 60% du revenu médian – atteint 17% de la population (contre 14% en France). Soit plus de 13 millions de personnes touchées. Parmi elles, beaucoup de travailleurs « pauvres » : ils représenteraient près de 9,7% de la population allemande (ces allemands, pourvus d’un emploi, vivraient en-dessous du seuil de pauvreté).

    Cette situation s’expliquerait en partie par les réformes du marché du travail menées par l’ancien chancelier social-démocrate (SPD) Gerhard Schröder entre 2003 et 2005. Les fameuses lois Hartz (du nom de l’ancien directeur du personnel de Volkswagen) ont conduit à réduire la couverture du risque chômage et les cotisations sociales dues à certains emplois.

    City

    Le cas britannique.

    Ce constat est loin de se limiter à l’Allemagne. L’Angleterre est également touchée par ce phénomène de pauvreté relative et les écarts entre les riches et les pauvres se sont accentués au lendemain de la crise de 2008. En mars 2015, une étude publiée par la Social Market Foundation soulignait que la richesse financière des 20% les plus riches s’était accrue en moyenne de 64% entre 2005 et 2013. Les 20% les plus pauvres avaient quant à eux perdu 57% de leurs revenus. Par ailleurs, l’étude a souligné que les salaires des plus jeunes avaient baissé plus que la moyenne nationale, amputant du même coup leur propension à épargner (l’épargne aurait ainsi chuté de 36%). Le taux de pauvreté, proche de 17%, reste préoccupant, puisque ce sont près de 10 millions de personnes qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Mais, plus que la pauvreté en soi, notons que ce sont près de 20% des salariés anglais (et allemands) qui touchent moins des deux tiers du salaire médian (contre 6% en France).

    Le taux de pauvreté, proche de 17%, reste préoccupant, puisque ce sont près de 10 millions de personnes qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté.

    Les regards sont également tournés vers les réformes du marché du travail entreprises par le gouvernement travailliste de Tony Blair en 1996 et notamment la création du Zero-Hours Contract (contrat « zéro heures »). Ce type de contrat se caractérise par l’absence d’indication horaire ou de durée minimum de travail dans l’accord conclu entre l’employeur et le salarié (ce dernier est rémunéré au salaire minimum, soit 7,30 euros l’heure). L’entreprise peut ainsi s’adapter en permanence aux ajustements de la demande. Peu utilisé dans les années 2000, son usage s’est généralisé dès 2010 sous le gouvernement conservateur de David Cameron. En 2015, près de 1,5 millions de salariés britanniques avaient signé un contrat « zéro heure » (précisons que certaines entreprises ont très largement profité de ce dispositif : McDonald emploie près de 82 000 salariés sous ce statut précaire, soit 90% de son effectif !). La fonction publique n’est pas en reste : 13% des effectifs du ministère de la Santé seraient concernés par ces contrats. Or, ce contrat ne donne droit ni aux congés payés, ni aux indemnités maladie.  Mais, au-delà de ces faits, on ne retient qu’un chiffre : le chômage a fortement reculé entre 2011 et 2017, passant de 8,1% à 4,7% !

    Pauvreté et inégalités

    La France face à ses contradictions.

    Et la France dans tout ça ? Beaucoup n’hésitent pas à rappeler que si elle peine encore à réduire son taux de chômage, il semblerait que, sur le terrain de la pauvreté, la situation soit maîtrisée. La France comporte 8,8 millions de pauvres si l’on fixe le seuil de pauvreté à 60% du niveau de vie médian (soit un taux de pauvreté de 14,1%). Ainsi, sur la période 2004-2014, le nombre de pauvres a augmenté de 1,2 million. On ne peut toutefois se satisfaire de ces chiffres : 1,8 millions de personnes percevaient fin 2016 le RSA socle (535 euros pour une personne seule sans enfant, 963 euros pour une personne seule avec deux enfants, 1145 euros pour un couple avec deux enfants). En mars 2017, l’Observatoire des inégalités avançait même le chiffre de 7,7 millions de personnes fragilisés face à l’emploi, que ce soient des chômeurs, des travailleurs précaires ou tout simplement des personnes découragées par le monde du travail.

    N’oublions pas en tout cas qu’en 2014, la moitié des jeunes de 15 à 24 ans avaient un emploi précaire ; en octobre 2016, la France comptait 3,4 millions de salariés précaires.

    Certains rétorqueront que la France ne s’est pas encore complètement engagée dans la voie de la réforme de son marché du travail (cf. la loi du 17 janvier 2003 sur les salaires, le temps de travail et le développement de l’emploi, dite loi Fillon ; les recommandations de la Commission présidée par le secrétaire général du Groupe Renault, Michel de Virville, en 2004 ; le plan Borloo étalé sur cinq ans visant à fluidifier le marché du travail ; le débat sur le contrat unique ; la création de Pôle emploi). Les bienfaits de la flexisécurité vont-ils permettre au pays de rattraper son retard en matière de création d’emploi ? C’était l’un des objets de la réforme du Code du travail lancée par le gouvernement d’Edouard Philippe durant l’été 2017.

    N’oublions pas en tout cas qu’en 2014, la moitié des jeunes de 15 à 24 ans avaient un emploi précaire ; en octobre 2016, la France comptait 3,4 millions de salariés précaires. Si le rattrapage français en matière de flexisécurité se traduit par plus de pauvreté et de précarité, la pilule risque d’être amère… et le remède, un suicide collectif prémédité.

    Arnaud Diemer

     

     

    [1] Alain Lipietz, Qu’est-ce que l’écologie politique ? , Les Petits Matins, 2012.

    1 COMMENTAIRE

    1. Pour la France il ne s’agit pas d’un suicide collectif prémédité. La situation actuelle résulte notamment d’une politique fiscale mûrement réfléchie qui a fait fuir de France les capitaux et les entrepreneurs. Car il faut revenir aux principes. Ce qui fait la richesse d’un pays c’est l’industrie. Il n’y a pas de richesse sans entreprises. IL n’y a pas d’entreprises sans entrepreneurs. Et il n’y a pas d’emplois sans entreprises. Cette sale politique planifiée est née sous Mitterrand. L’affaiblissement de la France a été programmé; et les effets de cette politique ont été cachés au peuple.

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