Thibault Isabel: “Proudhon, précurseur de la décroissance?”

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    Le rapport de Proudhon à l’écologie est complexe. D’un côté, le philosophe entretenait une relation quasi mystique à la nature et il avait des mots acerbes contre le productivisme industriel, qu’il accusait de détruire les campagnes et d’aliéner l’homme. En cela, il pourrait apparaître comme un précurseur direct de l’idée de décroissance, promue notamment par Serge Latouche. Mais, d’un autre côté, Proudhon ne parlait jamais des questions environnementales en tant que telles et semblait même s’en désintéresser. Il est vrai que le XIXe siècle ne posait pas les enjeux qui sont devenus les nôtres avec la même urgence qu’aujourd’hui. Reste que l’attitude de Proudhon à l’égard de l’écologie mérite d’être élucidée.


     

    La pensée de Proudhon s’explique par une défiance générale à l’égard de la modernité. Comme la plupart des auteurs pré-marxistes issus de la nébuleuse socialistes, il envisageait la marche en avant occidentale comme une course folle, conduisant à l’exacerbation des vices bourgeois. C’est pourquoi, tout en appelant de ses vœux davantage de progrès social, il revendiquait la nécessité de préserver les acquis bénéfiques du passé. Cela lui faisait écrire par exemple : « Nous serons tout à la fois hommes de conservation et hommes de progrès, car ce n’est qu’à ce double titre que nous serons des hommes de révolution. » Cette position principielle explique en partie qu’on puisse ranger Proudhon parmi les précurseurs de la décroissance. Le progrès social n’impliquait pas pour lui qu’on progresse dans tous les domaines, et il insistait au contraire sur le fait que les prétendus progrès de la société n’étaient souvent que des régressions masquées, tandis que la conservation des bons aspects du passé était la condition de possibilité du progrès véritable.

    Il est à noter toutefois que l’opposition proudhonienne au progrès ne reposait pas essentiellement sur une critique de la technique. Contrairement aux luddites, par exemple, il se préoccupait très peu de la question des machines. Son discours critique était centré sur les méfaits politiques et économiques de la modernité, jugée aliénante pour l’homme.

    localisme, Proudhon

    Le localisme économique : le mutuellisme.

    Là où Proudhon peut le plus visiblement se rapprocher des objecteurs de croissance, c’est dans son insistance pionnière sur les mérites du localisme, dans tous les domaines de la vie. Et notamment en économie. La modernité a en effet favorisé l’essor des grandes capitales au détriment des provinces, et des villes au détriment des campagnes. Proudhon a anticipé des notions devenues centrales dans la pensée dissidente. Pour lui, une authentique révolte populaire transite par l’action directe du peuple et la participation à des initiatives solidaires : il fut le grand promoteur des mutuelles autogérées et des associations de quartier, qui recréent du lien entre les citoyens. Ces formes d’activité économique sont fondées sur l’autonomie et le contrôle direct de l’ou­til de production par chaque travailleur. Un tel mutuellisme représente « un système d’équilibration entre forces libres, dans lequel chacune est assurée de jouir des mêmes droits à condition de remplir les mêmes devoirs, d’obtenir les mêmes avantages en échange des mêmes services, système par conséquent essentiellement égalitaire et libéral […]. »

    Là où Proudhon peut le plus visiblement se rapprocher des objecteurs de croissance, c’est dans son insistance pionnière sur les mérites du localisme, dans tous les domaines de la vie. Et notamment en économie.

    Il faut « soustraire les citoyens des États contractants à l’exploitation capitaliste et bancocratique, tant de l’intérieur que du dehors » ; ces réformes établissent « par leur ensemble, en opposition à la féodalité financière […] dominante, ce que j’appellerai fédération agricole-industrielle ». Il faut faire en sorte que « le petit bourgeois, le petit propriétaire, le petit industriel, de même que le paysan, le commis et l’ouvrier », trouvent « qu’ils ont plus à gagner par le travail que par la rente et l’agio » ; c’est alors que le peuple brisera « la suzeraineté de l’argent », « ramènera à sa juste limite la propriété, changera le rapport du travail et du capital, et constituera comme le couronnement de l’édifice le droit économique ».

    Le proudhonisme visait à affranchir les hommes du grand capital industriel et financier. En se liguant les uns avec les autres, par exemple sous forme de coopératives, les travailleurs indépendants pourraient préserver leur statut en se donnant les moyens de résister à la concurrence.

    Proudhon Banque du peuple

    Retour aux marchés locaux.

    C’est toute la vie économique qui, à terme, se réorganiserait comme une série de mutuelles. Les populations établiraient des marchés locaux, avec éventuellement des monnaies locales. Les règles enracinées de l’économie imposeraient le principe d’une vente au prix de revient : chaque contractant serait payé au juste prix pour son travail, mais nul ne profiterait de ce que Marx appelait une « plus-value », et que Proudhon qualifiait de « droit d’aubaine ». Tout bien de consommation serait vendu en fonction des coûts qu’il a engendrés, de la quantité de travail qu’il a demandée et du bienfait réel qu’il apporte à son propriétaire. Celui qui romprait le contrat mutuelliste et toucherait une plus-value serait immédiatement exclu de la communauté, c’est-à-dire de l’échange. L’enracinement communautaire deviendrait le garant de la justice économique. De cette façon, on établirait un contrepoids au marché capitaliste, sans tomber dans les travers de l’adminis­tra­tion étatique centralisée. Proudhon avait raison de dire que seul le système fédératif peut assurer un tel équilibrage. La pure anarchie politique ne le pourrait pas, car elle conduirait par inaction au laissez-faire économique, qui serait la négation de la liberté, en raison de l’esclavage économique des salariés ; et le pur étatisme ne le pourrait pas davantage, car il n’en­diguerait l’escla­vage économique qu’en lui substituant une tyrannie des pouvoirs publics.

    Pour Proudhon, l’économie en circuit court contribue à accroître le nombre de petits propriétaires. Le grand Capital se nourrit de vente en gros : il est incapable de prospérer dans un marché local.

    Pour Proudhon, l’économie en circuit court contribue à accroître le nombre de petits propriétaires. Le grand Capital se nourrit de vente en gros : il est incapable de prospérer dans un marché local, a fortiori lorsque toute plus-value substantielle est interdite par la pression des consommateurs (tandis qu’une telle pression est beaucoup plus difficile à organiser dans une économie élargie). Le salariat disparaîtrait, et il n’y aurait pour ainsi dire plus que des travailleurs indépendants. C’était là l’objectif des proudhoniens, lorsqu’ils dominaient la pensée socialiste, vers le milieu du XIXe siècle.

    Un moyen complémentaire de parvenir à cet objectif consiste à protéger économiquement les frontières des nations et des continents, afin de prémunir les peuples contre l’avidité des grandes puissances étrangères. Mais nous avons aussi besoin d’un protectionnisme régional afin de favoriser l’économie en circuit court et le travail indépendant. Proudhon a été le théoricien de ce qu’on pourrait appeler un « protectionnisme fédéral », étendu à toutes les frontières internes du corps politique. Il ne s’agissait pas d’asseoir la puissance d’une nation contre les autres, au nom d’un égoïsme prédateur, mais de relocaliser radicalement l’économie pour empêcher la constitution d’entreprises nationales et internationales. On sortirait par là-même du règne des monopoles industrialo-financiers, et la propriété des moyens de production serait répartie d’une manière beaucoup plus équitable.

    Isabel Proudhon

    Le localisme politique : l’apologie du fédéralisme.

    L’apologie du local constitue un fort point de convergence avec les objecteurs de croissance, chez Proudhon. En revanche, le philosophe accordait la même valeur à la décroissance du politique qu’à la décroissance de l’économie, ce qui constitue sans doute cette fois un facteur de divergence assez marquant, au moins dans l’ordre des priorités. Proudhon voulait appliquer l’esprit mutuelliste à la démocratie elle-même, en refusant le grand État au même titre que le grand Capital : l’un et l’autre sont censés constituer les faces complémentaires d’une même perversion moderne. Hors de question de mobiliser l’État afin d’enrayer les progrès de l’économie. Proudhon attendait une fédéralisation intégrale des prises de décision, et comptait uniquement sur l’action individuelle de terrain pour refonder la société sur des bases différentes.

    Aux yeux du philosophe, le processus de modernisation sociale, qui s’est amorcé à la Renaissance pour se radicaliser aux XVIIIe et XIXe siècles, consistait en un vaste mouvement de complexification bureaucratique, de concentration du pouvoir et de monopolisation économique. Marx tenait à infléchir ce processus dans un sens égalitaire, qui abolirait la lutte des classes à travers le communisme, mais il souscrivait à la modernisation en tant que telle. Proudhon, quant à lui, voyait dans le processus même de modernisation le mal à éradiquer. Il craignait que le règne du grand Capital et du grand État n’aboutît à une machinisation de la vie humaine, au vide existentiel et à un affa­disse­ment des relations entre les personnes.

    décroissance, localisme et fédéralisme

    Le localisme culturel : la question des racines.

    Proudhon insistait sans doute davantage que les objecteurs de croissance sur l’aspect culturel du localisme. Le philosophe était convaincu que nous nous inscrivons dans des communautés vivantes et que nous sommes les garants d’une continuité historique. L’avenir est devant nous, mais nous avons en même temps besoin de transmettre les héritages du passé. La mondialisation de l’économie et de la politique suscitent un effondrement des repères culturels. Plus la production se délocalise, plus elle détruit les modes de vie locaux. Les peuples se disloquent et l’on voit proliférer une mentalité individualiste qui ruine tout sens de la concorde.

    C’est d’abord pour cette raison que Proudhon condamnait la globalisation excessive des échanges. L’abolition des frontières déracine les hommes. Chaque peuple entretient certaines habitudes de vie, autour desquelles s’élabore la culture commune. Araser les frontières reviendrait à dévaster ce terreau et à assécher la sève humaine : « La nature a voulu que l’habitant de chaque zone vécût d’abord de ses produits naturels, puis qu’il obtînt, à l’aide du surplus, les objets que son pays ne produit pas. Dans le plan du monopole, au contraire, le travailleur n’est plus que le serf de l’oisif cosmopolite. Le paysan de Pologne sème pour le lord d’Angleterre ; le Portugais, le Français, produisent leurs vins pour tous les oisifs du monde : la consommation, si j’ose ainsi dire, est dépaysée. Le travail même, limité par la rente, réduit à une spécialité étroite et servile, n’a plus de patrie. »

    Serge Latouche
    Serge Latouche est un des grands promoteurs de l’idée de décroissance.

    Un écologiste paradoxalement indifférent aux questions environnementales.

    Proudhon n’était pas du tout partisan du productivisme. Ses analyses philosophiques ne sont pas toujours suffisamment explicites sur ce point, mais il est clair que le progrès de la production n’était pas son objectif. L’aspect qualitatif du travail primait chez lui sur ses fruits quantitatifs. C’était d’ailleurs là un de ses points d’opposition les plus décisifs avec les communistes.

    Marx, pour sa part, n’a toujours vu en effet dans ce genre d’attitudes qu’une marque stupide et rétrograde de crispation. Sa virulente polémique contre Proudhon en atteste, à partir des années 1840. Le philosophe allemand infléchira peu à peu le socialisme dans un sens progressiste, sous l’effet de l’idéalisme hégélien (inversé et transformé en « matérialisme historique », mais fidèle à sa dimension messianique originelle). Dans la théorie marxiste, le capitalisme moderne n’est plus qu’une étape transitoire – perverse mais nécessaire – vers un mouvement salutaire de modernisation auquel il contribue. Et c’est en accélérant ce mouvement de modernisation que le prolétariat établira le communisme, qui n’est pas une réaction contre le capitalisme, mais son aboutissement ultime. Bien sûr, pour Marx, le capitalisme est un stade inabouti du progrès et, à ce titre, il est intrinsèquement mauvais ; mais, du point de vue de l’histoire, la bourgeoisie joue un rôle positif : elle développe l’industrie et les machines, rationalise et planifie le travail, crée de meilleures méthodes d’enca­drement du personnel, entretient la rigueur administrative contre l’anarchie spontanée des initiatives individuelles et, grâce à cette dynamique globale, assure en définitive un rendement productif supérieur. Lorsque le Grand Soir sera venu, les prolétaires n’auront plus qu’à destituer la bourgeoisie pour répartir égalitairement les fruits de la production. Mais le mouvement de modernisation dans son ensemble est quant à lui avalisé. Et toute pensée qui entendrait réagir au capitalisme par un retour en arrière – ou tout du moins par une révolte enracinée dans les traditions – serait réactionnaire. Cela explique que Marx ait sans cesse fustigé Proudhon et les autres « socialistes utopiques », ces « petits-bourgeois » irréducti­blement engoncés dans le cadre familialiste et arriéré de la société ancienne, réfractaires aux prodiges de la technique et méfiants face à la croissance illimitée du lucre. N’oublions pas en effet que c’était là le sens du « matérialisme historique », dévolu au progrès de la chair, tandis que la vieille garde des prétendus « utopistes » ne parlait toujours que d’épanouissement existentiel et de spiritualité.

    Proudhon accordait une grande importance à l’aspect spirituel de l’écologie. L’une des raisons qui le poussaient à défendre la petite propriété individuelle était le lien que le travail individuel d’un champ noue avec la nature.

    Proudhon accordait une grande importance à l’aspect spirituel de l’écologie. L’une des raisons qui le poussaient à défendre la petite propriété individuelle plutôt que la grande propriété collective (comme le préconisait Marx) était le lien que le travail individuel d’un champ noue avec la nature. L’enracinement dans la terre produit un effet de communion : par son attachement au sol, qui prend grâce à la propriété une dimension plus forte, chaque homme peut sentir combien il est lié à son environnement. « […] Des profondeurs de la conscience, le moi s’élance et embrasse le monde ; et dans cette communion de l’homme et de la nature, dans cette espèce d’alié­nation de lui-même, sa personnalité, loin de faiblir, double d’énergie. Nul n’est plus fort de caractère, plus prévoyant, plus persévérant que le propriétaire. […] Dans la propriété, comme dans l’amour, posséder et être possédé, l’actif et le passif, n’expriment toujours que la même chose ; l’un n’est possible que par l’autre, et c’est seulement par cette réciprocité que l’homme, jusqu’alors tenu par une obligation unilatérale, maintenant enchaîné par le contrat synallagmatique qu’il vient de passer avec la nature, sent tout ce qu’il est et ce qu’il vaut, et jouit de la plénitude de l’exis­tence. »

    En revanche, et paradoxalement, il n’y avait pas pour autant chez Proudhon de prise en compte des questions environnementales, dont il ne parle à vrai dire jamais. Le philosophe n’était pas non plus hostile à l’industrie en tant que telle, dont il ne percevait pas le caractère nocif. Il refusait certes le fétichisme de la technique, et il se méfiait de tout ce qui est grand, donc de tout ce qui croît. Mais son propos portait simplement sur la possibilité pour les salariés de devenir ensemble les patrons de leur entreprise, sous forme de coopérative, afin d’être leur propre maître. L’enjeu était d’établir une démocratie industrielle, et de relocaliser la production pour favoriser le lien social, pas de lutter contre l’industrialisation du monde elle-même. Proudhon déplorait l’essor de l’urbanisation, le déclin des campagnes, mais plutôt sous un angle humain, culturel et spirituel qu’environnemental.

    Cela ne signifie donc pas que Proudhon n’avait aucune conscience écologique. Au contraire, puisque sa spiritualité l’inclinait à une forme de respect mystique de la nature. Mais ce naturalisme était spiritualiste plutôt qu’environnementaliste. Les problèmes de pollution n’étaient absolument pas abordés. L’époque à laquelle il écrivait explique sans doute cet aveuglement.

    Proudhon Banque du peuple

    L’hostilité à la consommation.

    Proudhon fut un des tout premiers auteurs à remettre en cause l’esprit de consommation. Il lançait des diatribes répétées contre la société du confort promue par le libéralisme. L’accès à un confort excessif est nui­sible, au point que, dans les périodes de trop grand bien-être, « la population commence à se détourner du mariage et de la famille ; que la fièvre du luxe et des jouissances, compagne ordinaire de la volupté, s’empare des hautes classes et descend ensuite jus­qu’aux derniers rangs ; que les moyens ordinaires de la production ne ré­pondent plus aux besoins ; que la Justice, sans appui dans une religion éteinte, faussée par le scepticisme et les perturbations poli­tiques, ne suffit plus à contenir l’égoïsme : l’équilibre détruit dans l’ordre moral ne tardera pas à déséquilibrer l’éco­nomie […]. » On note toutefois que le discours proudhonien est empreint d’un fort conservatisme moral, qui fonde en quelque sorte ici la critique de la consommation. Proudhon condamnait l’aliénation par la consommation sous un angle moralement moins libéral (c’est-à-dire moins « axiologiquement neutre ») que celui de la plupart des objecteurs de croissance.

    Proudhon fut un des tout premiers auteurs à remettre en cause l’esprit de consommation. Il lançait des diatribes répétées contre la société du confort promue par le libéralisme.

    Il y avait aussi chez Proudhon une abondante réflexion sur les rapports entre bonheur et richesse. Notre penseur franc-comtois précise en effet : « Cette élégance des villes, ces fortunes colossales, ces splendeurs de l’État, ce budget de la rente, de l’armée, des travaux publics ; ces dotations, cette liste civile, ce fracas de banques, de Bourse, de millions et de milliards ; ces joies enivrantes, dont le récit arrive parfois jusqu’à vous, tout cela vous éblouit, et, vous faisant croire à la richesse, vous attriste sur votre pauvreté. » Mais pourtant, « le plus heureux des hommes est celui qui sait le mieux être pauvre ».

    Le problème est bien sûr à un certain niveau que l’appropriation des ressources par une minorité de nantis accule des populations entières à la misère. Mais Proudhon n’avait pas pour objectif d’aug­menter sans limite le niveau des richesses ; il fustigeait d’abord la misère pour ses méfaits existentiels, car « elle nous rabaisse, nous avilit et petit à petit nous rend dignes d’elle ». En comparaison d’une relative pauvreté, qui n’a rien d’humiliant, la misère nous plonge dans les abîmes de l’âme. La finalité de l’existence n’est donc pas d’accu­muler une fortune de plus en plus grande, avec une visée quantitative ; elle est d’éle­ver qualitativement le sentiment d’exister. Cette aspiration implique de s’ar­racher à la misère – certainement pas de devenir riche. Car la richesse est au contraire l’ennemie du bonheur, collectif autant qu’individuel, dans la mesure où elle brise l’harmonie extérieure des communautés et l’harmonie intérieure des hommes.

    décroissance, Serge Latouche

    La qualité du travail.

    Prou­dhon a choisi pour cette raison de promouvoir une idéologie de producteurs contre l’idéo­logie de consommateurs véhiculée par les capitalistes. Cette démarche relève d’une valorisation du travail. Cela ne signifie pas que nous devions travailler sans cesse : l’excès de travail s’apparente au zèle et aboutit au culte de la matière. S’il est vicieux de travailler en excès, il est toutefois nécessaire de travailler pour vivre, et celui qui s’ac­quitte de sa tâche avec sérieux fait preuve d’une responsabilité qui l’honore. Seulement, dans l’état de salariat, le travail se trouve déséquilibré. D’un côté, la pression patronale nous pousse au zèle, afin de nous faire produire davantage ; mais, d’un autre côté, nous ne travaillons pas pour nous-mêmes et avons tendance à tirer au flanc. Dans les deux cas, c’est une attitude coupable : le surmenage est pervers, mais la fainéantise aussi ! La modernité libérale aboutit au déclin spirituel des travailleurs.

    Dans un régime de producteurs indépendants, le travail est envisagé sous son angle qualitatif : on veut prendre goût à la tâche et produire des biens dont on soit fier.

    Dans un régime de producteurs indépendants, le travail est au contraire envisagé sous son angle qualitatif : on veut prendre goût à la tâche et produire des biens dont on soit fier. Dans un régime de consommation, le travail sert plutôt un but quantitatif : nous rapporter le plus d’argent possible. Une fois assujettis à un patron, nous ne prenons plus de plaisir à travailler ; nous ne choisissons ni les outils de production, ni les méthodes mises en œuvre, ni les finalités ou le sens de l’activité. La matière se substitue à l’esprit, qui déserte la sphère économique : nous sommes soumis à notre labeur au lieu de nous y soumettre. Du même coup, nous finissons par oublier les vertus morales d’un travail sainement mené : « Non seulement le travail est nécessaire à la conservation de notre corps, mais il est indispensable au développement de notre esprit. Tout ce que nous possédons, tout ce que nous savons, provient du travail ; toute science, tout art, de même que toute richesse, lui sont dus. […] Autant la loi de consommation semble nous humilier, autant la loi du travail nous relève. Nous ne vivons pas exclusivement de la vie des esprits ; mais par le travail nous spiritualisons de plus en plus notre existence […]. »

    La société de consommation commet un autre crime : elle nous transforme en individus. C’est pourquoi Proudhon valorisait l’idéal associatif, qui repose sur la coopération de travailleurs libres. Tandis que le salariat enferme chacun dans sa petite bulle solipsiste, le statut de travailleur autonome impose de collaborer avec les autres pour gagner en efficacité. Mais, là encore, on constate l’indifférence presque totale de Proudhon aux questions environnementales : la critique proudhonienne de la consommation était essentiellement basée sur des critères moraux, spirituels et culturels.

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    Une éthique vitaliste.

    En outre, Proudhon était à bien des égards imprégné d’une éthique vitaliste, aux antipodes de toute simplicité volontaire. Il était profondément attaché à l’idéal de civilisation, et donc à une certaine idée du développement, qualitative plus que quantitative. Il ne faisait pas une fin en soi de l’accroissement des biens matériels de consommation, et jugeait ce désir absurde quand il conduisait à dégrader les conditions sociales et morales de vie. Il aimait la frugalité. Mais on trouve parfois chez lui, dans certains textes isolés, une véritable apologie du luxe, dont il dénonce certes l’accaparement bourgeois, mais qu’il entendait démocratiser afin de rehausser le goût de la population ordinaire pour les belles choses.

    Le désir est légitime, selon Proudhon ; il est même le moteur qui nous pousse à l’action. Néanmoins, ce désir doit être discipliné par la raison pour atteindre une expression plus haute. L’homme en sort « sanctifié dans toutes ses puissances, dompté par le travail, ennobli par l’art, spiritualisé par l’amour » ; il devient mesuré, si bien qu’« à la suite de la raison se manifeste l’équilibre, c’est-à-dire la sérénité, la joie. » Proudhon défendait l’équilibre du désir, sans aller jusqu’à prôner sa réduction. Si l’accumulation de richesses est vicieuse, pour lui, le désir de sophistication s’avère parfaitement louable. Quiconque souhaite adopter un mode de vie raffiné témoigne de son bon goût, et l’on doit rendre hommage à un tel souci de distinction : « L’homme ne fait rien selon la nature : c’est […] un animal façonnier. Rien ne lui plaît s’il n’y apporte de l’apprêt. » Par contre, nous devons proscrire le culte de la matière, parce qu’il sape tout désir de maturation et rend insensible aux autres.

    Proudhon et la décroissance

    Un militant politique réfractaire à la politique.

    Dernier point à relever : Proudhon croyait en fait assez peu aux effets de la politiques, qu’il envisageait d’abord dans une perspective morale, en tant que combat individuel et collectif pour la justice. La réalisation concrète de ses idées comptait moins à ses yeux que la bataille de terrain pour tenter de les imposer. Son objectif n’était pas en premier lieu de changer le monde, mais de pousser les hommes à vouloir le changer, pour se changer eux-mêmes dans l’opération et devenir ainsi plus vertueux. C’est pourquoi il rejetait toutes les révolutions politiques visant à contraindre le changement sous l’action de l’État, car l’efficacité des réformes se payerait alors par une déresponsabilisation des individus et des communautés, qui se trouveraient privés de leur autonomie.

    Proudhon a préfiguré avec beaucoup de force le localisme et la critique de la consommation des objecteurs de croissance. Mais le refus de la croissance n’était pas la pierre angulaire de son système. C’était un moyen au service d’une autre fin : le progrès de l’autonomie humaine, de la responsabilité et d’un idéal authentique de civilisation, fondé sur la qualité plutôt que sur la quantité.

    Thibault Isabel

    2 Commentaires

    1. Excellent article qui a le grand mérite d’attirer l’attention sur l’un des aspects relativement méconnus de Pierre-Joseph Proudhon dont la pensée affleure de plus en plus dans le néant idéologique où nous sommes plongés. C’est pourquoi j’ai écrit dans le volume 2 de mes “72 Immortelles” que le philosophe jurassien était en filigrane du sublime message communeux !

    2. Merci Thibault Isabel pour ce travail qui remet la pensée de P.J. Proudhon au cœur de l’énorme effort de réflexion que nous devons engager pour proposer une alternative au rouleau compresseur technolibéral. Si la dimension économique du mutuellisme mérite d’être approfondie à l’aune de la crise de la mondialisation, c’est la réflexion sur la démocratie qui me parait la plus porteuse d’idées pour le monde qui vient. Quel que soit le niveau d’approche des problèmes (local, régional, national, etc.), il me semble que le véritable enjeu sera celui de l’organisation de l’intelligence collective pour en faire un contre pouvoir réel dans une démocratie réellement vivante. Lorsque Proudhon voit l’individu autonome comme une promesse de liberté, il lui associe immédiatement le principe d’association. Cette pensée peut être une véritable source d’inspiration pour tous ceux qui pensent que le renouveau de la démocratie locale procèdera du principe de l’arche : ce qui maintient une arche, c’est l’égalité de pression de pierres individuelles les unes sur les autres. Cette égalité est à la fois une aide mutuelle et une obstruction mutuelle. Il est aisé de montrer que dans une société démocratique, la pression politique des élus d’un côté et de l’intelligence organisée des citoyens de l’autre agira exactement de la même manière .

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