Jean-Sébastien Bressy: “Le Noël provençal”

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Crèche

Toute l’équipe de L’Inactuelle se joint à Jean-Sébastien Bressy pour vous souhaiter d’excellentes fêtes de fin d’année ! Noël ne ressemble plus guère à ce qu’il était autrefois dans nos régions, et la plupart d’entre nous avons oublié comment nos aïeux célébraient cette fête. C’est ici le Noël provençal qui va nous occuper l’esprit, avec son buffet de treize desserts voué à faire saliver les enfants… et leurs parents !


 

A l’heure où Noël se résume de plus en plus à une fête commerciale, il est bon de rappeler ce qu’elle signifiait originellement, et plus particulièrement en Provence où certaines traditions sont restées vivaces. Ces dernières témoignent d’une solidarité populaire très forte et pourraient inspirer nos sociétés contemporaines invoquant à tout bout de champ un « vivre-ensemble » qui semble désespérément leur échapper.

Bien sûr, le catholicisme tient une place centrale, mais l’on se fourvoie si, par un anticléricalisme obtus, on imagine l’ensemble des provençaux soumis à la religion. La réalité n’est pas si simple et les autorités religieuses se sont plus souvent adaptées aux facéties du peuple provençal que le contraire. Noël en offre quelques exemples.

Pour comprendre l’ensemble de ces traditions, il faut plonger dans le contexte d’une Provence rurale presque entièrement tournée vers l’agriculture.

Santon

L’attente de Noël.

Tout commence le 4 décembre lorsque l’on sème le « blé de sainte barbe » dans une coupelle placée dans la maison, à la lumière d’une fenêtre. Dans la façon dont ces grains vont pousser, pour atteindre à Noël une vingtaine de centimètres, le paysan voit un présage des récoltes futures.

Ces petites tiges de blé ont aussi la même fonction que le sapin dans les régions de l’est (même si tout le monde dresse désormais le sapin chez lui) : il s’agit de garder près de soi de la verdure, symbole de vie, comme pour conjurer le raccourcissement des jours et l’engourdissement de la nature. Enfin, cela fait office de calendrier de l’avent : plus les enfants voient le blé grandir, plus ils savent que Noël est proche !

Il s’agit de garder près de soi de la verdure, symbole de vie, comme pour conjurer le raccourcissement des jours et l’engourdissement de la nature.

Les sept jours qui précèdent les fêtes de Noël, les cloches carillonnent à l’heure des vêpres. Cela donne à toute la période un caractère festif, mais cette tradition servait autrefois à prévenir les habitants les plus éloignés (les bergers en particulier) que Noël arrivait et qu’il était temps de se rapprocher de la « civilisation ».

Personne ne devait être oublié : ce détail nous rappelle les attentions que les uns avaient pour les autres lorsqu’il s’agissait de passer les fêtes ensembles.

Noël provençal

Le réveillon.

Le 24 au soir, le repas sera composé de sept plats maigres, parmi lesquels on compte souvent des escargots, de la morue, des épinards, des cardes, un aïoli… Ces plats simples ne coûtent presque rien (la plupart des ingrédients étaient déjà dans le jardin !), sinon le temps que l’on passe à les préparer.

Il s’agit de cuisiner avec cœur et patience ce que l’on ne mange pas tous les jours. Et il ne faut pas se fier aux apparences : accompagné de sauces raffinées, ce « souper maigre » est un régal pour les gastronomes.

Une assiette supplémentaire est toujours rajoutée à table : la « place du pauvre », car personne ne doit rester seul un soir de Noël.

Les convives sont composés de la famille au sens large (oncles, cousins, et même, autrefois, les ouvriers ou métayers travaillant à la ferme), mais aussi du voyageur ou de l’inconnu de passage.

Une assiette supplémentaire est toujours rajoutée à table : la « place du pauvre », car personne ne doit rester seul un soir de Noël.

Messe de Noël

La messe.

Après ce « gros souper » chacun se rend à la messe de minuit, y compris les anticléricaux les plus notoires. Ce soir-là, tout le village se retrouve à l’église !

Au XIXe siècle, il est amusant de noter que l’auteur du célèbre chant « Minuit Chrétien », Placide Cappeau, négociant en vin près d’Orange, était socialiste, libre-penseur ! Cette anecdote est révélatrice de l’esprit du Noël provençal : la fête populaire est plus importante que toute considération politique ou religieuse. En ce jour, l’unité de la société prévaut sur tout ce qui peut la diviser le reste de l’année. Et, pour la circonstance, même les athées font semblant de croire !

Il est amusant de noter que l’auteur du célèbre chant « Minuit Chrétien », Placide Cappeau, négociant en vin près d’Orange, était socialiste, libre-penseur !

Lorsque l’on sait que le compositeur de ce chant, Adolphe Adam, était juif, on comprend encore mieux pourquoi les autorités religieuses ont voulu l’interdire ; il était difficilement acceptable que la naissance de l’enfant Jésus soit célébrée dans les églises par les paroles d’un « rouge » sur la musique d’un juif ! Connaissant l’esprit provençal, on peut penser que cette interdiction accentua le succès formidable que ce chant connut dès les années suivantes. Les autorités furent finalement contraintes de l’autoriser. Et même si, jusqu’à une époque récente, certains prêtres grinçaient des dents chaque fois qu’ils l’entendaient, il s’agit aujourd’hui de l’un des Noëls les plus célèbres au monde.

Mais le noëliste provençal le plus populaire reste sans aucun doute Nicolas Saboly, prêtre organiste à l’église Saint-Pierre d’Avignon, au XVIIe siècle. Ce personnage haut en couleur, issu du petit peuple, n’hésitait pas à railler sa hiérarchie papale avignonnaise en langue provençale, utilisant parfois dans ses œuvres un double sens que celle-ci ne comprenait pas. Aujourd’hui encore, ses Noëls sont chantés et repris en chœur dans toutes les églises de la région et dans plusieurs pays du monde.

Treize desserts de Noël

Les treize desserts.

Au retour de la messe, les célèbres treize desserts attendent les familles. Ils n’étaient pas treize originellement, mais une « multitude ».

Il s’agissait pour le maître de maison de montrer que les provisions étaient suffisamment abondantes pour passer l’hiver sans inquiétude. Tout ce qui était sucré (fruits, nougats, confitures, fruits confits, calissons, etc.) était alors posé sur la table.

Avec l’exode rural, les habitants des villes ont eu de plus en plus de mal à rassembler un nombre conséquent de desserts (on ne trouve pas dans un appartement ce que l’on trouve dans une ferme !), et ce sont les marseillais, en 1925, qui ont arrêté le chiffre symbolique de treize (les douze apôtres et Jésus), pour adapter la tradition à leurs nouvelles conditions de vie.

Au moment d’aller se coucher, les restes doivent être laissés sur la table. On ne touche pas à une table de Noël. On dit que les défunts qui ont habité la maison, mais dont l’esprit est toujours présent, viendront profiter du repas pendant la nuit.

Les victuailles reprendront bien sûr le lendemain avec la fameuse dinde (qui n’est pas spécifique à la Provence !) et se poursuivront encore le surlendemain. Il y a encore peu, le 26 décembre était férié, considéré dans la tradition comme le premier jour de l’année.

Crèche

La crèche.

La liste est innombrable des traditions du Noël provençal, mais il en est une qui demeure incontournable : la crèche.

Les provençaux ont imaginé (heurtant encore une fois le rigorisme des autorités religieuses !) que l’enfant Jésus était né dans leur propre village appelé pour la circonstance : Betélèn (prononcer « Bétélin »). C’est suivant cette idée que tous les personnages du village sont représentés en train d’apporter un cadeau au nouveau-né. Mais, là encore, il s’agit d’un cadeau qui ne coûte rien : le tambourinaire apporte sa musique, le pêcheur son poisson, la fermière des œufs, le berger un agneau… et celui qui n’a rien un fagot de bois ramassé en chemin.

Il n’y a pas d’exclus ici : tout le monde a sa place et tout le monde est représenté. Le « fada » (le fou ou le simple d’esprit, selon l’étymologie provençale le « compagnon des fées »), comme l’étranger ou le « bohémien » (boumian en provençal), sont aussi des santons incontournables.

Chaque famille allait visiter les crèches des familles voisines et donnait une pièce aux enfants. Pièce que ces familles rendaient aux premières lorsqu’elles venaient visiter les crèches à leur tour !

Il était de coutume, pour chaque famille, d’aller visiter les crèches des familles voisines et de donner une pièce aux enfants qui avaient participé à leur confection. Pièce que ces familles rendaient aux premières lorsqu’elles venaient visiter les crèches à leur tour ! Le tambourinaire provençal Jean Coutarel résume ainsi cet échange de bons procédés : « au bout du compte tout le monde avait un cadeau, et ça ne coûtait rien à personne ! »

Une mère de famille musulmane arrivée dans la région il y a une trentaine d’années m’avait confié combien elle fut émerveillée par la crèche exposée dans une mairie. Avec son mari et leurs deux enfants, ils ont immédiatement souhaité la reproduire chez eux ; leurs voisins les y aidèrent avec enthousiasme. Depuis ce jour, cette famille fait partie du village. Et j’ai quant à moi rajouté dans ma crèche quatre santons singuliers ; ils ont la peau sombre et apportent au nouveau-né des pâtisseries orientales. Lorsque cette femme et son mari ont vu ma crèche, ils ne m’ont rien dit, mais je crois qu’ils se sont reconnus… car leurs yeux brillaient très fort.

La crèche résume peut-être à elle seule l’esprit du Noël provençal, car, au-delà de ses origines religieuses, elle est le symbole de l’unité de la société. Et l’on peut à juste raison considérer que vouloir aujourd’hui l’interdire dans les lieux publics en Provence, signifie, en réalité, vouloir s’interdire de vivre ensemble.

Noël provençal

L’esprit de Noël.

Toutes ces traditions s’achèvent officiellement le 2 février, jour de la chandeleur, car, à partir de cette date, la nature reprend ses droits, et si les familles paysannes avaient du temps libre pendant les fêtes, elles devront désormais commencer à préparer la saison qui s’annonce.

Si l’on a compris le sens profond de ces traditions, dont je n’ai malheureusement cité qu’une infime partie, il n’est pas question de cadeaux extraordinaires, de strass ou de paillettes, encore moins de se soumettre à quelque autorité que ce soit, mais simplement, au-delà de nos désaccords ou de nos différences, de se rapprocher de ceux avec qui l’on vit, qu’il s’agisse de la famille ou de la société qui nous entoure, et de donner un peu de soi.

Loin de la superficialité consumériste, des querelles stupides ou du repli sur soi si fréquents dans le monde qui est le nôtre, loin de nos divisions stériles, puissions-nous retrouver un peu l’esprit de Noël, tel qu’il souffle en Provence !

Sachons encore nous émerveiller et nous rassembler autour de cet enfant qui vient de naître et devant lequel s’agenouillent les rois. Que cette histoire soit vraie ou pas, au fond, quelle importance ? Puisque, comme le disait Brel : « c’est tellement beau quand on croit que c’est vrai ».

Joyeux Noël à tous !

Jean-Sébastien Bressy

 

P.S. : Un immense merci à Jean Coutarel pour ses corrections, d’autant que je lui dois la plupart des connaissances rassemblées ici. Vous pouvez vous procurer son livre Traditions de Noël en Provence, aux éditions B.o.D.

 

Noël en Provence

2 Commentaires

  1. cher Jean-sébastien, je me sens frustré à la lecture de tes articles, dans ce journal auquel je me suis abonné pour sa liberté de penser et surtout de dire et écrire. Frustré, par ce que tu écris très souvent ce que j’aurai moi-même voulu exprimé, que ma position m’a trop souvent interdit de le faire. Continues de faire entendre ta voix qu’elle soit chanson ou commentaires, J’aime sentir dans tes expressions ces sentiment sincères, mélanges de douces révoltes, de nostalgie et d’espoir. Restes comme tu l’as toujours été cet homme intègre que j’ai beaucoup apprécié.
    Mon voeux le plus cher? Que nos chemins se recroisent un jour avant de quitter ce monde.

  2. A propos de la “place du pauvre” à la table de Noël, l’image est jolie du pauvre qui frappe à la porte pour profiter de l’hospitalité un soir de Noël. La vérité “provençale” est plus prosaïque : en Provence, lorsqu’on parle du “pauvre” ont désigne celui qui n’est plus : le pauvre père, le pauvre grand père… C’est donc la place de celui qui a disparu, mais qui est toujours là (en pensée) au coeur de sa famille.

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