Entretien: Jean-Paul Mialet “Heurs et malheurs de la libération sexuelle”

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Emancipation féminine

Fleuron de la révolution soixante-huitarde, la libération sexuelle semble porter aujourd’hui une face nettement plus sombre, comme en témoignent les récriminations de nombreuses femmes à l’endroit des hommes, ou les revendications des mouvements féministes actuels, soucieux de mettre un terme aux comportements inconvenants. Les rapports hommes-femmes sont-ils plus tendus qu’autrefois ? Les sociétés contemporaines parviennent-elles à articuler la légitimation du désir avec l’équilibre de la vie de couple ? Le psychiatre Jean-Paul Mialet répond à nos questions.


 

Thibault Isabel : Le monde moderne s’est émancipé des vieux codes qui encadraient la vie sexuelle et en restreignaient le champ d’expression. Que de différences bien sûr entre notre environnement culturel contemporain et celui des années 1950, par exemple. Pour autant, cette libération sexuelle a-t-elle été facile à vivre ? De nouveaux déséquilibres ne sont-ils pas apparus ?

Jean-Paul Mialet : La libération sexuelle a du bon, car elle permet à chacun d’aborder plus aisément un aspect considérable de son intimité : sa sexualité. Et elle doit permettre au couple d’améliorer son accord dans ce domaine, de fonder un partenariat plus complet qu’autrefois, quand la dimension érotique de l’union apparaissait secondaire par rapport à sa dimension sociale et procréative.

L’ennui est qu’elle encourage la pulsion : trop de désir menace le lien, qui ne peut pas tout absorber. Et l’infidélité, même lorsqu’elle n’obéit qu’à la satisfaction momentanée d’une pulsion, est toujours très mal acceptée : elle est une trahison de l’idéal amoureux – un idéal que l’on se doit de vivre de nos jours.

Le couple moderne est donc pris dans une contradiction. Son désir doit être maintenu au plus haut niveau en vertu de l’encouragement à vivre sa sexualité sans borne ; mais, en même temps, le désir sexuel égare les partenaires et pousse parfois à tenter des expériences nouvelles hors du couple…

Amour, Jean-Paul Mialet

Thibault Isabel : Les sexualités de groupe ont connu une certaine embellie, jusque dans un passé récent, bien que le phénomène semble s’être partiellement essoufflé – sans doute aussi sous l’effet d’une défiance croissante à l’égard des comportements « inappropriés », si l’on veut bien reprendre cette expression d’origine anglo-saxonne. Les sexualités alternatives reposant sur la polyandrie ou la polygynie correspondent-elles pour vous à des modèles viables, en pratique ?

Jean-Paul Mialet : Quelques couples tentent en effet de résoudre l’équation par la sexualité de groupe. Hélas, celle-ci apporte des déconvenues : choix de partenaires difficile à concilier pour le couple ; sentiment que l’un y trouve davantage son compte que l’autre ; motivation inégalement répartie ; comparaisons alimentant parfois des jalousies… La sexualité de groupe ne saurait représenter une solution utilisable à large échelle et, d’ailleurs, bien qu’on en parle beaucoup à l’occasion de certains effets de mode, elle est en fait très peu répandue.

Avec la liberté de s’aimer qui caractérise le monde moderne apparaît ainsi une responsabilité nouvelle : le respect dans la durée de la fidélité à un partenaire choisi au départ librement, tâche que la valorisation extrême du désir ne facilite pas.

A propos de sexualité de groupe, il n’est pas inutile de rappeler ici que toutes les tentatives de communautés sexuelles qui ont été tentées après 68 – à une époque où l’on voulait émanciper l’amour du besoin de propriété et vivre ses désirs en liberté –, toutes sans exception ont été un échec. Pourquoi ? Parce que, dans ces communautés, se reformaient des couples, et avec les couples ressurgissait la jalousie… Pas d’amour sans exclusivité, ce qui restreint la liberté.

Avec la liberté de s’aimer qui caractérise le monde moderne apparaît ainsi une responsabilité nouvelle : le respect dans la durée de la fidélité à un partenaire choisi au départ librement, tâche que la valorisation extrême du désir ne facilite pas.

Harem

Thibault Isabel : Si l’on observe l’histoire longue, on constate pourtant que des sociétés ont pu prospérer à partir d’un modèle qui n’était pas monogamique. Qu’en pensez-vous ?

Jean-Paul Mialet : Quelles sociétés pratiquent la polyandrie et la polygynie sur cette planète ? Elles sont très rares. Le monde moderne n’en compte plus. Je crois à une sorte de darwinisme social : si la polygamie a quasiment disparu de la planète, c’est qu’elle n’est pas adaptée à la communauté humaine.

A noter que la polygamie a surtout pris la forme de la polygynie. Voilà qui confirme le besoin masculin d’accumuler les partenaires, et la relation qui s’établit chez lui entre érotisme et pouvoir. Conquérir une femme n’a pas qu’une fonction érotique, c’est également une démonstration de pouvoir. On a pu dire que la polygynie était apparue avec la sédentarisation, et qu’elle avait alors répondu à un besoin des hommes d’accumuler des biens – les femmes (qui travaillaient aux champs) comme le bétail. Quoiqu’il en soit, pour les sultans des harems ou les empereurs de Chine, posséder des femmes ne permettait pas seulement de disposer d’un terrain de jeux érotiques, mais représentait avant tout la manifestation d’un pouvoir, la démonstration d’une richesse.

La polygynie a disparu parce que, globalement, un peu partout dans le monde, l’égalité progresse, d’un point de vue économique comme culturel et moral. Et, en même temps que recule le pouvoir masculin pour des raisons multiples (notamment techniques : la force masculine a perdu son usage), l’instrumentalisation masculine de la femme s’atténue. Ainsi, les musulmans continuent à avoir le droit religieux d’être unis à quatre femmes, mais ils doivent les traiter toutes avec autant de respect – ce qui, disent-ils, les condamne à n’en avoir qu’une seule.

On se trompe en voyant l’amour comme un absolu qu’il n’est pas. Même la rencontre amoureuse, comme l’ont démontré les études sociologiques, n’échappe pas à un déterminisme social.

En ce qui concerne la polyandrie, elle a toujours été très peu répandue. On ne la retrouve que dans les sociétés pauvres : quand les ressources sont très rares, une femme est unie à plusieurs hommes pour ne pas morceler le domaine. Elle peut également s’observer dans des sociétés guerrières, telles les Spartiates.

Polyandrie comme polygynie ne représentent donc pas une forme de sexualité, mais une forme d’alliance entre hommes et femmes. Dans le contexte socio-économique et culturel de l’Occident contemporain, on ne voit pas comment de telles formes d’alliance pourraient encore se concevoir. La polyandrie ou la polygynie ne peuvent être qu’une pratique discrète et non une institution ; elles prennent alors un autre nom : celui de l’infidélité. Or, puisque les rapports entre hommes et femmes sont aujourd’hui envisagés sous l’angle de la liberté et de l’amour, au nom de quoi l’infidélité pourrait-elle encore avoir sa place ?

L’utopie contemporaine est peut-être de confondre l’amour et l’union conjugale. Les rencontres entre hommes et femmes sont à présent régies par leurs sentiments, et non plus par leur appartenance sociale. Mais le sentiment amoureux né de la rencontre évolue et il est relayé par le bien-être du lien à mesure que l’union se développe dans la durée. La « pulsion » se transforme insidieusement en « support ». On se trompe d’ailleurs en voyant l’amour comme un absolu qu’il n’est pas. Même la rencontre amoureuse, comme l’ont démontré les études sociologiques, n’échappe pas à un déterminisme social : « la foudre ne tombe pas n’importe où », titre si justement l’une d’entre elles.

Emancipation féminine

Thibault Isabel : La consommation de pornographie en ligne a explosé depuis l’essor de l’Internet. Il en découle nécessairement une modification profonde du rapport à la sexualité. Autrefois symbole de libération face au vieux puritanisme de la bourgeoisie chrétienne, la pornographie peut apparaître désormais comme une passion dangereuse, qui déséquilibre les rapports de sexe. En tant que psychiatre, comment analysez-vous cette situation ?

Jean-Paul Mialet : Le lien social est menacé à de nombreux niveaux. La culture contemporaine ne prend pas toujours suffisamment garde aux dangers de la propagation foudroyante de la pornographie, qui déforme les attentes érotiques des jeunes comme des plus âgés en faisant du plaisir une performance, une injonction, et non plus le couronnement d’une union.

Au moment où l’érotisme est devenu un art de vivre, dont on encourage les versions les plus crues, cette époque a paradoxalement placé l’amour au plus haut niveau et lui a voué un véritable culte.

La pornographie n’est plus honteuse : beaucoup la valorisent même comme une marque de liberté d’esprit. Pourtant, elle réduit la sexualité à une sorte de sport. Et ce sport isole sur soi-même. En outre, un tel sport est « fictif », car la vie réelle ne permettra jamais l’accomplissement ex abrupto de semblables scénarios, construits sur mesure pour flatter les appétits masculins ; il est également pernicieux car, à la façon d’une drogue, il accoutume à des stimulations hors normes. La société d’après 68 ne s’est guère alarmée de l’exaspération du désir masculin, en permanence sollicité par les médias comme par une mode féminine qui dévoile autant, et parfois même plus, qu’elle n’habille.

Au moment où l’érotisme est devenu un art de vivre, dont on encourage les versions les plus crues, cette époque a paradoxalement placé l’amour au plus haut niveau et lui a voué un véritable culte. Au nom de la primauté du sentiment amoureux, chacun se voit accorder tous les droits – même celui de briser des liens qui font pourtant partie intégrante de l’amour, mais ne se révèlent pas avec la force d’attirance qu’inspirent des émotions nouvelles.

Jean-Paul Mialet - Couple

Thibault Isabel : Comment expliquer la coexistence culturelle d’un érotisme potentiellement désenchanté ou cynique et d’une obsession romantique pour l’Amour, alors que de telles attitudes semblent au premier abord s’exclure l’une l’autre ?

Jean-Paul Mialet : Ces développements pourraient bien résulter du culte du « même ». La spécificité du désir masculin est niée. Les provocations de la mode sont présumées ne répondre qu’à des critères esthétiques, et ses effets sur le désir masculin sont négligés – une femme ne réagirait pas à ces jeux d’apparence. De même, la pornographie est ignorée, car elle ne frappe pas les femmes, qui lui accordent peu d’importance. Elle ne touche que l’univers masculin, dont elle cultive les fantasmes et le goût du plaisir pour soi. Les enquêtes confirment que le public des films pornographiques est masculin à plus de 90%.

Cette explosion souterraine de la pratique des plaisirs solitaires s’accompagne d’une proclamation des vertus des beaux sentiments, que l’on place au-dessus de tout, et même au-dessus de ses responsabilités vis-à-vis de celui auquel on est lié.

Le repli de chaque sexe sur son terrain de prédilection, l’homme s’abandonnant à ses inclinations érotiques, la femme à ses inclinations affectives, apparaît comme une conséquence du déni des différences.

Ainsi, les normes masculines du point de vue de l’érotisme ont pris le dessus ; elles sont négligées par une société qui les croit uniformément réparties et ne voit pas le risque de repli sur soi, côté masculin, qu’elles comportent.

A l’inverse, du point de vue affectif, ce sont les normes féminines, celles qui placent l’affect au-dessus de tout, qui triomphent, sans tenir compte des conséquences concrètes d’une rupture : l’amour, considéré comme un sentiment mystérieux qui peut s’emparer de soi à tout moment, est prioritaire.

Le repli de chaque sexe sur son terrain de prédilection, l’homme s’abandonnant à ses inclinations érotiques, la femme à ses inclinations affectives, apparaît comme une conséquence du déni des différences : faute d’une tension induite par la volonté de s’accorder sur la base de distinctions acceptées, chacun se laisse aller à ses préférences sans soupçonner combien il s’écarte de l’autre.

 

Mialet - L'amour à l'épreuve du temps

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