Serge Latouche: “L’écologie n’est pas compatible avec l’économie”

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    Décroissance

    On a parfois l’impression que la mise en œuvre de mesures écologiques sérieuses est devenue inversement proportionnelle à la bonne fortune du discours écologiste dans les médias. Plus on en parle, moins on agit ! La faute en incombe sans doute aux incantations de la croissance verte, qui persuadent à bon compte les politiciens et les électeurs que les problèmes se régleront par un coup de baguette magique, accompagné d’une séance de greenwashing. Serge Latouche fait le point sur la situation.


     

    A la question de la conciliation de la croissance et de l’écologie, la réponse devrait apparaître évidente à toute personne sensée : une croissance infinie est incompatible avec une planète finie. Cependant, cette évidence qu’un enfant de 5 ans comprendrait, il semble que les responsables politiques et économiques ne peuvent ni ne veulent la comprendre. Elle fait l’objet d’un déni de leur part à tous, à l’exception notable, récente et limitée du Pape François, mais il est vrai qu’il s’agit d’un chef de gouvernement sans responsabilités proprement politiques – sa responsabilité est d’abord religieuse, et le Vatican est un Etat sans territoire et ne faisant pas partie de l’organisation des Nations-Unies.

    Latouche

    Le mythe de la croissance verte.

    La plupart des responsables, y compris voire surtout les ministres de l’Environnement, se gargarisent de l’affirmation de la compatibilité de l’économie et de l’écologie, en soulignant même parfois la racine grecque commune des deux termes. Cela permet de contourner, mais de façon purement rhétorique, une « vérité qui dérange » pour le dire comme l’ex-vice-président Al Gore à propos du seul changement climatique[1].

    Il n’empêche qu’il y a incompatibilité radicale entre la logique de la société de croissance – et donc de l’économie – et l’impératif écologique ; cependant, le déni de cette incontournable vérité dérangeante, quand il n’est pas affiché frontalement, est contourné par toutes sortes de subterfuges comme le développement durable, source de toutes les croissances vertes ou autres oxymores.

    Il y a incompatibilité radicale entre la logique de la société de croissance – et donc de l’économie – et l’impératif écologique.

    L’ex PDG de notre village global, pompier-pyromane bien avant Trump, George W. Bush, déclarait le 14 février 2002 à Silver Spring devant l’administration américaine de la météorologie que « parce qu’elle est la clef du progrès environnemental, parce qu’elle fournit les ressources permettant d’investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème »[2]. En appelant de façon incantatoire : « Croissance ! croissance ! croissance ! » dans ses vœux 2005, le président Chirac, de son côté, n’était pas en reste. Il est vrai que cette position est conforme à la plus stricte orthodoxie économique. « Il est évident, selon l’économiste W. Beckerman, que bien que la croissance économique conduise habituellement à des détériorations environnementales dans les premiers temps, au final, la meilleure – et probablement la seule – façon pour la plupart des pays d’avoir un environnement décent est de s’enrichir. »[3]

    Cette position « pro-croissance » est largement partagée dans le fond par tout l’échiquier politique. Tandis que la droite y voit le moyen de faire croître les profits, la gauche considère que la croissance est aussi la solution du problème social en créant des emplois et en favorisant une répartition plus équitable des richesses. La complicité des socialistes, des communistes, et même des verts ou de l’extrême gauche, y compris des « altermondialistes », est quasi totale.

    croissance

    Le déni et les subterfuges.

    Pourtant, tous sont parfaitement au courant de la situation. Depuis Le printemps silencieux (« Silent Spring ») de Rachel Carson, en 1962, trop de voix autorisées se sont fait entendre pour que nous puissions prétendre que nous ne savons pas. Le fameux rapport du club de Rome (1972), « Halte à la croissance ? », nous avait prévenus que la poursuite indéfinie de la croissance était incompatible avec les « fondamentaux » de la planète[4]. Tous les jours, ou presque, de nouveaux rapports accablants, venant des horizons les plus divers, viennent confirmer ce diagnostic de bon sens. Citons pour mémoire : la déclaration de Wingspread de 1991[5], l’appel de Paris de 2003[6], le Millennium Assessment Report[7], les cinq rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), ceux des ONG spécialisées (WWF, Greenpeace, Les amis de la terre, Worldwatch institute, etc.), ceux semi-secrets du Pentagone, ceux plus confidentiels de la fondation Bilderberg, le rapport de Nicolas Stern au gouvernement britannique, etc.

    Le vrai problème, comme le souligne le philosophe Jean-Pierre Dupuy, est que nous ne croyons pas à ce que nous savons, « nous n’arrivons pas à donner un poids de réalité suffisant à l’avenir, et, en particulier, à l’avenir catastrophique ».

    Le vrai problème, comme le souligne le philosophe Jean-Pierre Dupuy, est que nous ne croyons pas à ce que nous savons, « nous n’arrivons pas à donner un poids de réalité suffisant à l’avenir, et, en particulier, à l’avenir catastrophique »[8]. « La catastrophe, écrit-il encore, a ceci de terrible que non seulement on ne croit pas qu’elle va se produire alors même qu’on a toutes les raisons de savoir qu’elle va se produire, mais qu’une fois qu’elle s’est produite elle apparaît comme relevant de l’ordre normal des choses. Sa réalité même la rend banale. Elle n’était pas jugée possible avant qu’elle se réalise ; la voici intégrée sans autre forme de procès dans le “mobilier ontologique” du monde, pour parler le jargon des philosophes. […] C’est cette métaphysique spontanée du temps des catastrophes qui est l’obstacle majeur à la définition d’une prudence adaptée aux temps actuels. »[9]

    Serge Latouche, croissance, décroissance

    La prolifération endémique des éco-tartuffes.

    Les trouvailles de l’ingeneering pour tenter de contourner l’obstacle sont innombrables. Il s’agit de conserver le même paradigme sociétal sans détruire l’écosystème, en déconnectant la croissance économique – c’est-à-dire le gonflement du PIB – des capacités de charge écologique de la planète, en accroissant l’éco-efficience, en dématérialisant la production, en la décarbonant, ou encore en désespoir de cause en inventant des technologies miracles pour remédier aux pollutions les plus dangereuses, voire en colonisant d’autres planètes ou en modifiant l’espèce humaine. Ces pseudo-solutions impulsées et soutenues par le consortium de firmes transnationales qui domine la planète facilitent le déploiement des ruses du greenwashing ou écoblanchiment. Plus on change les mots, plus on multiplie les grand-messes écologiques et plus les bases du système se renforcent en laissant les pratiques quasiment inchangées. Alors que la plupart des espèces sont en voie de disparition, celle des éco-tartuffes a encore de beaux jours devant elle.

    Serge Latouche

     

     

    [1] Concilier économie et écologie, c’est aussi le défi impossible que s’est fixé Nicolas Hulot en acceptant de devenir ministre du président Macron.

    [2] Le Monde du 16 février 2002.

    [3] W. Beckerman, Economic growth and the environment : whose environment ?, in World Development, vol 20, n°4, 1992, p. 482.

    [4] Le Club de Rome a produit par la suite, toujours sous la direction de Dennis Meadows : Beyond the limits. Confronting Global Collapse, Envisionning a Sustainable Future, Chelsea Green Publishing, 1992 et Limits to Growth : the 30 year Update, Chelsea Green Publishing, 2004.

    [5] Déclaration de 22 biologistes en majorité américains dénonçant les dangers des produits chimiques.

    [6] Déclaration internationale lancée à l’instigation du professeur Belpomme, pour alerter sur les dangers sanitaires engendrés par la croissance économique.

    [7] Millennium Assessment Report, Living Beyond Our Means : Natural Assets and Human Well-Being : <http://www.miellenniumassessment.org>. Il s’agit d’un rapport des Nations-Unies basé sur les travaux de 1360 spécialistes de 95 pays publié à Tokyo le 30 mars 2005 qui démontre que l’activité humaine abuse des capacités de régénération des écosystème au point de compromettre les objectifs économiques, sociaux et sanitaires fixés par la communauté internationale pour 2015.

    [8] Cahier de IUED, juin 2003, p. 161.

    [9] Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, Paris 2003, pp. 84-85.

     

    2 Commentaires

    1. « La catastrophe, écrit-il encore, a ceci de terrible que non seulement on ne croit pas qu’elle va se produire alors même qu’on a toutes les raisons de savoir qu’elle va se produire »

      Il y a ici ce qu’on pourrait appeler le syndrome de « Pierre et le Loup » : comme Pierre qu’on finit par ne plus croire quand il crie au loup de manière récurrente, on croit d’autant moins à la catastrophe que ceux qui nous en avertissent dans les médias le font de manière contre-productive, en faisant des prédictions à court terme aisément démenties par les faits.

      À force de prédire le désastre pour demain matin, que ce désastre soit environnemental et notamment climatique, économique (la faillite d’un État français surendetté, la chute de l’euro, une nouvelle crise financière, etc.), ou encore politique (de nouvelles guerres de religion, la Troisième Guerre mondiale…), les prophètes millénaristes de notre temps finissent par connaître le destin de Cassandre : décrédibiliser le cataclysme qu’ils annoncent.

      Pire, ils nous y accoutument selon le principe de la mithridatisation : nous devenons anesthésiés à la catastrophe à force d’en entendre parler à tout propos.

      Voir à ce sujet le film de Sidney Lumet « Network » (1976), avec le personnage de Howard Beale, sorte de Savonarole des temps modernes dont l’authentique cri de colère « I’m as mad as hell and I’m not going to take it anymore! », qui avait affolé au départ les patrons de sa chaîne de télévision, est absorbé par le système médiatique pour devenir un simple slogan télévisuel.

    2. Je suis écologiste, décroissant, mais j’ai beaucoup écrit il y a une quinzaine d’années sur la critique du catastrophisme. Je comprends donc la remarque de Roman Bernard. Mais il me semble précisément que les écologistes décroissants ont le mérite, pour beaucoup d’entre eux en tout cas, de ne pas centrer exclusivement leur discours sur l’annonce d’une catastrophe écologique: leur propos est moins de prévenir ou d’annoncer la destruction de l’environnement que de favoriser un mieux-être de l’homme dans son milieu social et naturel. Autrement dit, il y a un aspect existentiel dans le mouvement décroissant qu’on trouve beaucoup moins, voire pas du tout, chez les écologistes environnementalistes classiques. C’est d’ailleurs pourquoi Latouche s’est toujours beaucoup intéressé à des auteurs comme Illich, Ellul, etc.

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