Thibault Isabel: “Qu’est-ce que le vrai bonheur pour les sages antiques?”

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Païen

Face à la crise sociétale qui caractérise l’époque contemporaine, le recours aux sagesses antiques offre un viatique lucide vers le bonheur, qu’il soit individuel ou collectif. En Grèce, à Rome ou en Chine, les sages du passé ont proposé une réflexion éthique qui permet de rendre du sens à la vie, sans jamais s’enfermer dans une morale dogmatique et mortifère. Héraclite, Sénèque, Confucius, Plutarque ou Laozi : tous ces maîtres ont anticipé à bien des égards les enseignements dispensés plus récemment par des auteurs comme Nietzsche, Heidegger ou Jung. Ils nous aident à penser le présent et à revitaliser nos existences, en rappelant la nécessité de la juste mesure, ainsi que la force de l’enthousiasme spirituel. A travers eux, nous pouvons mieux méditer sur la vie et la mort, les hommes et les femmes, l’esprit et le corps, le profane et le sacré. Le monde ne sera réenchanté que si l’être humain nourrit un rapport plus adulte, plus équilibré, plus harmonieux avec son environnement social et naturel. Thibault Isabel nous livre ici quelques extraits de son dernier ouvrage, Manuel de sagesse païenne, publié chez Le Passeur Editeur.


 

La période d’errance dont nous peinons à sortir traduit davantage que l’extinction de notre ferveur existentielle. Ce cheminement obscur est une nuit transitoire après laquelle poindra l’aurore d’une renaissance. « Tout s’écoule » (Pánta rheî), disait Héraclite d’Éphèse, au VIe siècle av. J.-C. : la fin d’un cycle marque le début d’un renouveau. Sous la froide neige de décembre prennent silencieusement racine les forts bourgeons de mai.

Manuel de sagesse païenne, Thibault Isabel, Le Passeur, L'inactuelle

La morale païenne.

Nous avons besoin d’une nouvelle spiritualité, d’une nouvelle morale et d’une nouvelle conception du bonheur pour échapper aux ruines du monde chrétien. Souvenons-nous qu’avant le judaïsme, le christianisme et l’islam, existaient d’autres sagesses, qu’on appelait « païennes ». Nietzsche lui-même attendait le retour de Dionysos, le dieu méditerranéen de l’ivresse créatrice et de l’enthousiasme religieux. Les gens de l’Antiquité gréco-romaine, indienne ou chinoise ont donné l’exemple d’un regard souriant, généreux et humaniste sur la destinée. Leur civilisation n’était pas la nôtre ; leur siècle ne ressemblait guère à celui que nous traversons ; mais les leçons qu’ils nous ont transmises conservent leur actualité. À nous d’y mettre notre empreinte et de prolonger leur réflexion.

La morale païenne raffine nos mœurs, sans jamais interdire la jouissance ni mortifier les chairs : la pulsion et l’instinct, au lieu de se voir réprimés, nécessitent d’être magnifiés par l’excellence de l’esprit.

La morale païenne raffine nos mœurs, sans jamais interdire la jouissance ni mortifier les chairs : la pulsion et l’instinct, au lieu de se voir réprimés, nécessitent d’être magnifiés par l’excellence de l’esprit. La sexualité doit s’éduquer pour ne pas devenir vulgaire, bien qu’elle s’épanche de la meilleure des manières dans l’érotisme ; et la force doit être maîtrisée pour ne pas devenir bestiale, bien qu’elle sache se montrer farouche quand les circonstances l’exigent. Point besoin de prêcher l’abstinence ni de tendre l’autre joue après avoir été frappé. La vie est un jeu, une lutte, un combat, devant lequel on ne saurait se défiler sans faiblesse. Le courage, le sens de l’honneur, la loyauté, le respect de la parole donnée, la générosité et l’exigence illustrent quelques-unes des vertus païennes les plus importantes. Ces valeurs ne sont pas vertueuses parce que le Créateur l’a décrété pour nous, mais parce qu’elles nous rehaussent dans notre humanité. Celui qui les bafoue n’ira pas en enfer ; il rendra le monde moins beau. Le paganisme est d’abord une esthétique – une esthétique de vie.

Païen

La joie et le plaisir.

Qu’est-ce que le vrai bonheur ? Jouir de bienfaits matériels à profusion est plaisant, mais chacun sait qu’on est parfois riche et malheureux, tout comme on est parfois pauvre et heureux. « Si le bonheur résidait dans les plaisirs du corps, disait Héraclite, nous proclamerions heureux les bœufs quand ils trouvent des pois à manger[1]. » Le confort constitue un bienfait dérisoire, même s’il n’est pas pour autant vicieux ou négligeable. Bon gré mal gré, l’homme demeure une créature sociale, qui se sent triste confrontée à la solitude : avoir des camarades sur qui compter représente un puissant motif de jubilation. Être fier de soi aussi, car on s’avère alors capable de surmonter les dures épreuves de l’existence et cela nous confère une sérénité fringante. Vivre une vie réduite à la survie, une vie semblable à celle des bêtes, ne serait pas vivre une vie humaine. Pour mener une vie authentiquement humaine, il importe de mener cette « vie bonne » qui se trouvait au centre des méditations antiques.

La joie vaut davantage que le plaisir, parce que celui qui suit la Voie s’épargne une grande part de tracas : il affine son rapport au monde et puise du bonheur dans les moindres situations.

La joie vaut davantage que le plaisir, parce que celui qui suit la Voie s’épargne une grande part de tracas : il affine son rapport au monde et puise du bonheur dans les moindres situations. Son œil est assez sophistiqué pour admirer les paysages et s’émerveiller des plus humbles présents. Il voit le trésor de chaque instant et ne se sentira jamais vide. Son affliction devant la peine est modérée par sa force de caractère. Il s’attend à la difficulté et a appris à s’en accommoder : elle le chagrine, mais ne le plonge pas dans le désarroi.

L’affairement matérialiste, à l’inverse, ne goûte que la surface des choses, et, pris d’une obsession boulimique, insatiable, veut tout s’approprier. L’avidité empêche alors d’apprécier ce qu’on possède : aussitôt a-t-on reçu une babiole qu’on en veut une nouvelle, comme un enfant. La pure jouissance, livrée à elle-même, emprisonnée dans son univers étroit, est une attitude puérile. Elle laisse l’homme incapable de nourrir des aspirations, de trouver un sens à sa vie. Seule la grandeur d’âme nous tourne vers le monde et l’avenir, trace une direction à suivre et ordonne l’existence dans un cadre symbolique, empli de signification.

Oedipe Sphinx

Deviens ce que tu es.

Là où les modernes se bornent à être ce qu’ils sont, les anciens nous conviaient à devenir ce que nous sommes. L’égo se conçoit d’une manière dynamique : il est en perpétuel mouvement. Sans idéal à atteindre, sans route à parcourir, l’accomplissement de soi ne serait qu’un songe inconsistant. La vérité d’une âme n’est autre que le chemin qu’elle emprunte ; son potentiel n’est autre que le sentier qu’elle est faite pour gravir.

La vérité d’une âme n’est autre que le chemin qu’elle emprunte ; son potentiel n’est autre que le sentier qu’elle est faite pour gravir.

L’écart qui sépare l’homme de ses rêves est infini, comme est infini l’écart qui nous sépare du monde divin. La lumière des étoiles brille pourtant à travers le firmament et déverse sur la terre une sagesse théophanique, qui, si elle est interprétée avec justesse, nous aide à trouver la Voie. En toute chose, soyons guidés par le juste souci d’être heureux. Faisons preuve de discernement. Appliquons-nous à grandir, à mûrir, à être davantage et surtout mieux que ce que nous étions. Le perfectionnement est constitutif du bonheur. Nous ne nous affirmons que dans l’effort. Pour Héraclite, « les hommes seraient moins heureux s’il arrivait toujours ce qu’ils souhaitent[2] ». Une satisfaction parfaite nous laisserait désœuvrés.

Bonheur

La mesure de nos ambitions.

L’humilité est aussi vile que la vanité : dans les deux cas, on manque de mesure à l’égard de soi-même. Il faut être fier de ses qualités et conscient de ses défauts. La vertu païenne n’égrène pas les attributs extérieurs de la gloriole, tels des trophées. La vraie gloire est discrète. Celui qui obtient une grande renommée dans sa vie n’en a pas toujours le mérite : les hommes se jaugent à leur volonté bien plus qu’à leur succès. Les Grecs prisaient la gloire, tout en sachant qu’elle ne dépend pas entièrement de nous. Dans l’Iliade, Achille est un homme instable. Hector, lui, est paré de toutes les vertus ; il a un comportement exemplaire. Malheureusement, les Parques ont décidé qu’il devait être vaincu et périr : la victoire finale sera pour Achille. Les dieux sont injustes. Les hommes, pour leur part, peuvent être justes s’ils se montrent perspicaces. Ils peuvent se souvenir qu’Hector l’emportait en noblesse sur son rival, et qu’il est bon de l’imiter. Nous sommes maîtres de qui nous sommes, pas de notre destinée.

N’hésitons jamais à poursuivre nos ambitions : c’est notre nature de le faire. Si nous n’y arrivons pas, tant pis. Nul ne peut briller en tout ; il n’y a pas à s’en lamenter, encore moins à s’en indigner. Chacun doit se contenter de faire fructifier son potentiel, qui varie en genre et en intensité selon les personnes. Soyons rigoureux, et ne nous laissons pas juger pour autre chose. Les résultats de nos efforts importent peu. Ce sont les efforts eux-mêmes qui comptent ; ce sont les efforts qui nous rendront heureux.

Thibault Isabel

 

Thibault Isabel, Manuel de sagesse païenne, Le passeur, 2020, 240 pages, 19,50 euros.

 

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Manuel de sagesse païenne, Thibault Isabel, Le Passeur, L'inactuelle

 

 

 

[1] Fragments, §4, op. cit.

[2] Fragments, §110, op. cit.

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