60 ans de la mort de Camus: une polémique qui enfle

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    Giovanni Catelli

    Nous avions publié ici même, dans les colonnes de L’Inactuelle, un entretien avec Giovanni Catelli, auteur du livre La mort d’Albert Camus (Balland). Les propos de Catelli, selon lesquels la mort d’Albert Camus pourrait être consécutive à un attentat perpétré par le KGB, ont déclenché une vive polémique, au point que L’Express a publié un article visant à invalider cette thèse. Il est évident que la thèse de l’attentat ne peut en l’état actuel des choses être démontrée de manière formelle. Le travail de recherche mené par Giovanni Catelli mérite néanmoins qu’on écoute sérieusement ses arguments, et c’est pourquoi nous lui accordons un droit de réponse, afin qu’il puisse réagir aux accusations portées à son encontre dans L’Express. Il faut préciser que Catelli n’a que très peu l’occasion de se défendre de manière directe, en France, puisque on lui donne rarement la parole, tandis que la presse ne manque pas une occasion d’évoquer ses travaux, en général pour les balayer d’un revers de main. L’entretien que nous avions nous-mêmes publié avec Catelli avait été sanctionné sur les réseaux sociaux comme relevant des « Fake-News », alors que nous discutions seulement avec lui de la pertinence de ses arguments, sans complaisance ni complotisme aucun. Si le simple fait d’envisager une interprétation nouvelle d’un événement passé relève de facto des Fake-News, on peut tout de même s’interroger sur l’avenir de l’esprit critique dans les médias en ligne. Comme nous avons un tempérament têtu, nous persévérons.


     

    Je voudrais répondre à l’article paru dans L’Express, où l’on manifeste une opposition très nette à mon hypothèse selon laquelle Albert Camus aurait été assassiné. Tout l’article montre à mon avis une sous-estimation totale du moment historique qui coïncide avec la mort de Camus, et de la situation des rapports entre la France et l’URSS, lors d’un des moments les plus délicats de leur histoire.

    La mort de Camus

    Camus, un homme dangereux.

    Or, ce moment historique permet de comprendre la raison pour laquelle Albert Camus était un homme très dangereux, pour l’Union Soviétique et aussi pour la France du Général De Gaulle, qui avait décidé d’opérer un rapprochement très fort avec l’URSS pour marquer sa déception et son hostilité croissantes envers les Etats-Unis et la Grande Bretagne. En même temps, l’Union Soviétique comptait sur la France pour rompre l’unité politique de l’Europe occidentale et affaiblir l’Otan. Pour le leader soviétique Khrouchtchev, la France était « le maillon dont nous devions nous emparer afin d’attirer à nous le reste de la chaine européenne ». L’enjeu était d’une importance absolue pour l’URSS, qui allait bientôt obtenir un succès remarquable avec la sortie progressive de la France de l’Otan, qui s’achèvera en 1966, mais qui avait déjà été envisagée par De Gaulle dès l’automne 1958, et dont les premiers actes concrets dataient du printemps 1959 (en mars, De Gaulle notifie à l’Otan que les forces navales françaises en Méditerranée son désormais soustraites à son autorité).

    La visite de Khrouchtchev en France, en mars 1960, devient une occasion formidable de faire accepter aux Français le nouveau cours de la politique extérieure de De Gaulle, et d’améliorer l’image de l’Union Soviétique.

    Dans ce cadre, la visite de Khrouchtchev en France, en mars 1960, devient une occasion formidable de faire accepter aux Français le nouveau cours de la politique extérieure de De Gaulle, et d’améliorer l’image de l’Union Soviétique. Le 23 octobre 1959, on annonce officiellement la visite de Khrouchtchev en France. A partir de ce moment, les gouvernements français et soviétique, ainsi que le Parti Communiste Français, commencent à organiser la visite du leader soviétique en France, qui sera d’une durée inédite, presque un Tour de France, du 23 mars au 3 avril 1960. L’ambassadeur soviétique Vinogradov avait rendu visite à De Gaulle à Colombey au mois d’Aout (visite qu’il répétait déjà depuis plusieurs années) et la visite de Khrouchtchev sera organisée avec une précision et un soin maniaques. En effet, les dirigeants du PCF et le Kremlin ont établi le programme dans les moindres détails, avec beaucoup de présences de Vinogradov au Quai d’Orsay et des dirigeants communistes à l’ambassade de l’URSS. Khrouchtchev va sillonner la France, entre Paris, Lille, Marseille, Bordeaux, Reims, Verdun, suscitant un enthousiasme populaire très bien organisé par le PCF.

    Les critiques de Camus contre l’URSS.

    Comment aurait-on pu tolérer le désordre que les questions d’Albert Camus allaient sans aucun doute mettre sur la place publique, que ce soit au sujet de la politique soviétique, de l’invasion sanglante de la Hongrie, de la tragédie du Goulag, que Sartre et le PCF s’obstinaient à nier ? Il aurait pu effacer d’un seul coup l’image rassurante du leader soviétique, et tout l’effort du PCF et du gouvernement français pour montrer le visage humain du pouvoir soviétique se serait trouvé réduit à néant.

    Il fallait éviter ça, à tout prix.

    L’organisation d’un attentat contre la vie d’Albert Camus, qui avait été esquissée à la suite de sa condamnation de l’invasion de la Hongrie, redevenait du même coup actuelle, et même urgente. On comprend donc les mots de Jacques Vergès, convaincu que le KGB était coupable de l’assassinat de Camus avec le tacite consentement des services français. Il y a quelques années, à Prague, on m’avait assuré qu’une opération de ce type n’aurait pu être organisée sans le consentement des services locaux.

    Les proches d’Albert Camus étaient eux-mêmes persuadés qu’il s’agissait d’un assassinat. Le jour des funérailles, Jean Ballard disait à haute voix : « Ils ont réussi à l’avoir ».

    Les proches d’Albert Camus étaient eux-mêmes persuadés qu’il s’agissait d’un assassinat. A Lourmarin, le jour des funérailles, Jean Ballard, directeur des Cahiers du Sud, en était certain. Il disait à haute voix : « Ils ont réussi à l’avoir ». M. Henry Bonnier se souvient bien de ces moments, et de l’opinion qui bruissait alors parmi les amis de Camus. Immédiatement, le contrôle sartrien du monde culturel mit ces voix sous silence, pour distraire l’opinion publique de toute idée d’attentat. Les Lettres Françaises s’empressaient de démontrer que Michel Gallimard et sa voiture étaient responsables de la mort de Camus, que Gallimard avait tué Camus. De même qu’il avait été isolé tout au long de sa vie, on a vite essayé de l’effacer après sa mort, comme ce fut le cas en Union Soviétique, où la nouvelle de son décès ne fut même pas mentionnée ; et c’est seulement après quelques jours que Boris Pasternak reçut la nouvelle d’une journaliste tchèco-américaine qui le visitait, alors que Camus l’avait tout de même aidé à obtenir le Nobel.

    Albert Camus, à lui seul, aurait pu écorner l’image de l’URSS avec un impact mille fois plus fort que les intellectuels ou activistes russes, ukrainiens ou bulgares qui avaient été tués, ou qui seraient tués dans les années suivantes, par le KGB.

    Giovanni Catelli, Albert Camus

    La polémique autour de la mort de Camus.

    Pour en revenir à l’article de L’Express, on peut lire dans le sous-titre une première inexactitude : Camus aurait été éliminé pour son « anticommunisme ». C’est une définition trop générique, qui ne correspond ni à Camus ni à la réalité des faits. Camus s’opposait à la politique concrète de l’Union Soviétique, à ses actions contre la liberté des peuples, et avait été bouleversé par l’appel des écrivains hongrois assiégés et écrasés par les tanks des occupants. Il s’opposait aux camps de concentration, au système du Goulag qui enfermait les dissidents comme les simples citoyens. Il n’avait pas peur de condamner, haut et fort, un système de répression qui aujourd’hui est bien connu, mais qu’en son temps on essayait de nier.

    Camus n’avait pas peur de condamner, haut et fort, un système de répression qui aujourd’hui est bien connu, mais qu’en son temps on essayait de nier.

    Sa visibilité et le respect dont il jouissait face à l’opinion publique mondiale, qui lui a valu le prix Nobel, rendaient sa parole extrêmement dangereuse pour ceux qui tombaient entre ses fourches ; les mots d’un intellectuel de son envergure et de sa notoriété étaient en ce temps-là bien plus retentissants que ceux d’un Premier ministre. Il ne faut pas oublier cela, en notre temps où la parole des intellectuels n’a presque plus aucun poids.

    Camus était considéré par l’Union Soviétique et par le Parti Communiste Français comme un ennemi dangereux. Son aide aux hongrois et son soutien à la candidature au Nobel de Pasternak avaient été vécus comme des affronts presque intolérables. En plus, dans un contexte où un rapprochement majeur avec l’Union Soviétique venait d’être décidé, Camus représentait un obstacle très dangereux, même pour les dessins du gouvernement français.

    Les agents soviétiques en France pendant la Guerre froide.

    Or, nous connaissons très bien le niveau d’infiltration soviétique dans le gouvernement et dans les services secrets français de l’époque. Le général du KGB Oleg Kalouguine a déclaré dans ses mémoires que les services secrets français étaient les plus infiltrés de tous les services secrets occidentaux. Il écrit : « J’avais beau savoir, avant de rejoindre la section du contre-espionnage du KGB en 1973, que nous disposions d’un impressionnant réseau d’agents en France, je fus toutefois surpris par le nombre de taupes de haut rang que nous avions dans leurs services d’espionnage et de contre-espionnage, ou parmi la sureté militaire. A cette époque, nous pouvions nous vanter d’avoir une douzaine d’excellents agents en France, la plupart d’entre eux opérant à la direction de leurs services. Dans leur majorité, ces agents croyaient au communisme lorsqu’ils avaient été approchés par notre service dans les années 1940. Dans les années 1960 et 1970, les services secrets français fuyaient comme une passoire. Nous étions si profondément infiltrés dans les services français que nous étions capables de voir clairement à quel point ils étaient inefficaces. Sans aucun doute, l’espionnage français était le plus faible et le plus gaspilleur de tous les services secrets auxquels nous devions faire face. »

    Le général du KGB Oleg Kalouguine a déclaré dans ses mémoires que les services secrets français étaient les plus infiltrés de tous les services secrets occidentaux.

    Des propos similaires avaient été tenus par le commandant du KGB Anatoli Golitsine, passé à l’Ouest en 1961, qui indiquait un nombre équivalent de taupes de haut niveau infiltrées dans les services français.

    Le gouvernement de De Gaulle comportait aussi beaucoup de « sympathisants » de l’Union Soviétique : la décision du rapprochement avec l’URSS revêtait pour beaucoup un caractère historique.

    Constantin Melnik, qui a été conseiller pour les questions de sécurité dans le gouvernement de Michel Debré jusqu’en 1962, affirmait : « Le gaullisme, plus que tout autre mouvement, était gangrené par les agents d’influence du charmant Kgb, dont nous ne sommes jamais parvenus à débarrasser De Gaulle. Ces braves gens n’ont pas dû rester inactifs, bien qu’on ne puisse en apporter la preuve. »

    L’élimination des ennemis politiques.

    Dans une pareille situation, les services secrets et le gouvernement entretenaient qui plus est un très fort objectif commun avec les soviétiques, puisque leur amitié devait déboucher sur la sortie de la France de l’Otan et un nouvel équilibre mondial : sacrifier un homme pouvait représenter un coût acceptable.

    En ce temps-là, au point culminant de la Guerre froide, l’élimination des ennemis politiques à l’extérieur était un fait courant pour le KGB d’Alexandre Shelepin (dit « Alexandre d’acier ») et le GRU d’Ivan Serov (dit « le Boucher », qui avait organisé les déportations en masse de Pologne et des Etats Baltes et dirigé les opérations secrètes lors de l’invasion de la Hongrie).

    En octobre 1957 et en octobre 1959, l’assassin du KGB Bogdan Stashinski avait exécuté à Munich les opposants ukrainiens Rebet et Bandera en vaporisant du cyanure sur leur visage ; seule la fuite de l’agent en Occident en 1961 a permis de découvrir la vérité. La règle obligatoire pour ces assassinats, comme l’ont toujours raconté les agents qui passaient à l’Ouest, était que la mort devait sembler le résultat d’un accident ou d’un problème de santé.

    La règle obligatoire pour ces assassinats, comme l’ont toujours raconté les agents qui passaient à l’Ouest, était que la mort devait sembler le résultat d’un accident ou d’un problème de santé.

    Stashinski, pendant des mois, avait pris Bandera en filature, avant de décider du lieu de son exécution : à tout prix, il fallait éviter que les enquêteurs ne pensent à un assassinat. Aussi la continuité de l’action de Stashinski démontre-t-elle que les décisions prises par le KGB se maintenaient dans le temps, malgré le renouvellement progressif des dirigeants du service, en cours à cette époque : entre les deux exécutions, on avait en effet remplacé le chef du KGB (de Serov à Shelepin) sans que les actions planifiées ne subissent le moindre changement.

    Durant cette période, en France, opéraient aussi des agents du STB Tchèque, qui étaient souvent le bras armé du KGB à l’extérieur. On connait nommément les agents du STB responsables de l’attentat à la bombe qui tua la femme du diplomate français Trémeaud, le 17 mai 1957, à Strasbourg. Les mêmes agents ont participé en décembre 1959 à la campagne de profanation de synagogues et de cimetières juifs organisée dans toute l’Europe et en Amérique latine par le Géneral Agayanz du KGB, sous l’enseigne d’une inexistante organisation néonazie, pour déstabiliser l’Europe et discréditer l’Allemagne de l’ouest, en faisant imaginer l’existence d’un Groupe de combat pour une Allemagne indépendante, et menaçant les « oppresseurs francais » en Alsace-Lorraine.

    Maintenir un état de dissidence et d’hostilité entre la France et l’Allemagne était alors prioritaire pour Khrouchtchev et le gouvernement soviétique, c’est documenté, et l’invention de cette fausse organisation néonazie entendait déstabiliser la France en Alsace-Lorraine, et de manière générale faire croire à une Allemagne encore en proie à des sentiments nazis, et donc dangereuse pour l’Otan lui-même.

    La peste, Camus

    La visite controversée de Khrouchtchev.

    La visite de Khrouchtchev en France était à tel point importante pour le gouvernement français que des mesures de sécurité exceptionnelles ont été prises – des mesures peu fréquentes dans un pays démocratique européen – : des centaines de personnes, simples ressortissants des pays de l’Est, ont été arrêtées et déportées en Corse pendant la période de la visite. Dans la nuit du 2 au 3 mars 1960, lors d’un sinistre rite qui rappelles des périodes historiques pas trop lointaines, on a même arraché à leur sommeil des exilés, des polonais, hongrois, tchèques, bulgares, serbes, ukrainiens, russes, pour leur notifier une « mesure administrative d’éloignement », signée le 27 février par le Ministre de l’Intérieur. Ces hommes étaient simplement des activistes anticommunistes, membres d’organisations d’exilés légales et enregistrées officiellement, d’associations d’anciens combattants, d’organisations caritatives, en possession d’une carte de séjour et du passeport Nansen, le passeport du réfugié politique, dont Albert Camus aussi s’était préoccupé.

    La visite de Khrouchtchev en France était à tel point importante pour le gouvernement français que des centaines de personnes, simples ressortissants des pays de l’Est, ont été arrêtées et déportées en Corse pendant la période de la visite.

    Lors d’une rafle qui rappelle de pires périodes de notre histoire, ils ont été arrêtés, que ce soit au travail, dans leur cage d’escalier ou au pied de leur immeubles. Ils ont été arrêtés et déportés en Corse, avec la quasi-certitude d’être renvoyés dans leur pays d’origine, face à un destin terrible ; le papier stipule : « Considérant que le maintien de l’ordre et les raisons impérieuses de sécurité exigent l’éloignement de l’étranger sus-désigné. Considérant qu’il y a lieu de lui faire application de l’article 25 de l’Ordonnance précitée concernant le cas d’urgence absolue.  Il est enjoint au sus-nommé de sortir du territoire français. » Parmi ces hommes, on trouvait des personnes âgées, des intellectuels, des hommes malades, des personnes inoffensives qui verront leur santé mise en danger ; il y aura des crises cardiaques, deux décès confirmés, des tentatives de suicide, consécutifs au tracas de la déportation et à l’angoisse devant leur futur. Ces gens seront détenus dans différents lieux, dépôts de commissariats, entrepôts et cantines de la police, jusqu’au 4 mars, où ils seront transportés par avion en Corse. Ils vont y rester un mois, coupés de toute information écrite. Les listes utilisées par la Police pour la déportation ont probablement été préparées par le gouvernement avec la collaboration de l’ambassade d’URSS et du PCF, lors de leurs rencontres et de leurs contacts presque quotidiens.

    Les circonstances du drame.

    Des objections m’ont aussi été adressées en ce qui concerne les communications de Camus et de Gallimard à leurs proches. Les deux hommes avaient annoncé leur trajet en voiture vers Paris, et il y avait beaucoup de personnes au courant de ce voyage ; Michel Gallimard en parlait bien de jours auparavant à ses amis, au point que l’éditeur Robert Laffont lui avait déconseillé de partir en voiture, et lui avait plutôt conseillé de prendre le train. Dans le milieu de Gallimard à Paris, ce n’était nullement un secret qu’il avait décidé de descendre dans le sud en voiture pour y ramener Camus. Albert Camus, de son côté, avait prévenu sa secrétaire par téléphone de ses projets, et il avait aussi écrit des lettres à Catherine Sellers, Maria Casarès et Mette Ivers pour annoncer son retour en voiture. Le cercle des personnes qui étaient au courant de cette décision était large : parmi eux, il pouvait bien sûr y avoir des sympathisants du PCF, ou tout simplement quelqu’un qui aurait pu diffuser la nouvelle dans des cercles hostiles à Camus. En outre, si un ou deux services secrets étaient occupés à surveiller Camus et ses proches pour organiser un attentat, rien ne les empêchait de surveiller leurs téléphones et de partir en quête d’informations dans leur milieu.

    J’ai le sentiment aussi que, dans l’article de l’Express, on traite de manière réductrice les figures de Jan Zabrana et de Giuliano Spazzali, qui ont porté leurs témoignages à seule fin de faire connaître la vérité. Jan Zabrana était un fin traducteur du russe, avec des contacts importants dans l’intelligentsia de ce pays ; ses contacts lui permettaient d’accéder à des informations confidentielles, et, comme je le dis dans le livre, il y avait plusieurs sources possibles à l’origine de ces informations, y compris le célèbre écrivain Vasilij Aksionov – c’est que m’avait indiqué avant de disparaitre l’écrivain et ami de Zabrana, Josef Skvorecki.

    Si un ou deux services secrets étaient occupés à surveiller Camus et ses proches pour organiser un attentat, rien ne les empêchait de surveiller leurs téléphones et de partir en quête d’informations dans leur milieu.

    Je peux attester du sérieux et de la précision absolue de Jan Zábrana dans la rédaction de son journal intime. C’était quelque chose de très importante pour lui, et de très dangereux du fait de ses opinions, étant données les conditions historiques durant lesquelles se déroulait sa vie.

    Il écrivait son journal comme un témoignage pour le futur, et pour ses futurs lecteurs : il ne pouvait pas se permettre d’écrire une chose qui n’était pas fondée et selon lui réelle. Le réalisateur Ales Kisil, qui a réalisé un très beau film sur le journal de Jan Zábrana, a déclaré que, dans ses traductions, dans ses écrits, dans son journal, Zábrana prenait le plus grand soin à ne jamais faire d’erreurs, à être très précis et pointilleux sur les faits qu’il racontait. A sa femme bien-aimée, Maria Zabranova, il avait annoncé l’existence du journal seulement deux semaines avant sa mort, des suites d’un cancer.

    Il pensait réellement que ce qu’il avait écrit dans son journal était dangereux, pour beaucoup de personnes, à l’époque et dans le pays où il vivait. Il ne nomme donc pas les personnes qui lui communiquaient des nouvelles ou la survenue d’événements, ni ne mentionne l’origine de ses informations.

    Des témoignages sortis de l’ombre.

    Il faut rappeler aussi que la note dans le journal a été écrite en 1980, quand la Tchécoslovaquie était prise dans l’étau soviétique après les protestations successives à la Charte 77. En ce temps-là, le pays était complètement fermé à l’Occident ; il aurait été impossible qu’une révélation de ce type, à vingt-quatre ans de distance des faits, puisse filtrer venant de l’Ouest ; même un spécialiste de Camus aurait eu énormément de mal à prendre connaissance de telles précisions. Moi-même, j’ai dû me rendre en France pour passer en revue les écrits de Camus sur la Hongrie. Un ami professeur à l’Université de Prague me racontait qu’en ce temps-là il était presque impossible d’obtenir de simples textes universitaires de l’étranger.

    Jacques Vergès avait confié sa certitude en privé à Maître Spazzali, et ni lui ni Spazzali n’avaient ensuite diffusé cette information.

    Pour ce qui concerne Maître Spazzali, que je mentionne dans mon livre, il ne s’agit pas d’un simple avocat : c’est un des maîtres les plus respectés en Italie, protagoniste du celèbre procès Mani Pulite, qui a déterminé la fin de la première République italienne, un homme d’extrême gauche, qui était devenu ami de Jacques Vergès en suivant l’affaire de réfugiés politiques italiens en France ; on n’est pas confronté ici à des réactionnaires ennemis de l’Union Soviétique, qui voudraient noircir son image. Vergès lui avait confié sa certitude en privé, et ni lui ni Spazzali n’avaient ensuite diffusé cette information. Je suis reconnaissant à Maître Spazzali d’avoir voulu, au nom de la vérité, me donner spontanément cette information de grande importance.

    La mémoire d’Albert Camus.

    Le devoir du chercheur et de l’historien est de comprendre le contexte dans lequel se sont déroulés les faits historiques et de comprendre les raisons et le forces qui ont pu déterminer les événements. Dans les affaires les plus spectaculaires du monde de l’espionnage, on n’a pu connaître la vérité qu’avec le témoignage direct des protagonistes, souvent des assassins. Lors de mes recherches, j’ai été en contact avec des témoins directes de l’époque de la Guerre froide, qui avaient vécu cette période terrible et qui connaissaient bien les méthodes, les techniques et surtout les logiques qui présidaient à des décisions importantes. La fréquentation continue des pays de l’Est pendant plus de trente ans m’a permis de comprendre profondément le fonctionnement du système socialiste et de sa mentalité, qui lui a survécu, et qui persiste dans les pays de l’ex-Union Soviétique.

    J’espère que ce travail et ce livre seront l’occasion de découvrir de nouvelles preuves, de nouveaux témoignages, pour disperser la vague du silence et de l’oubli.

    Le cher Pier Paolo Pasolini, dans son célèbre article « Je sais », écrivait : « Je sais parce que je suis un intellectuel, un écrivain, qui essaie de suivre tout ce qui se passe, de savoir tout ce qui en est écrit, d’imaginer tout ce qui est inconnu ou silencieux ; qui coordonne des faits même lointains, qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentés de tout un cadre politique cohérent, qui restaure une logique où l’arbitraire, la folie et le mystère semblent régner ». J’ai essayé simplement d’apprendre sa leçon.

    J’ai étudié pendant des années le cas d’Albert Camus, et je me suis imprégné aussi de l’époque où il avait vécu, avant de me décider à écrire mon livre. Je l’ai fait lorsque j’ai acquis la conviction que sa mort avait été le fruit d’un attentat, et cela m’est apparu comme un devoir dû à cet homme qui m’avait tant apporté, parce que je voulais chercher la vérité sur sa mort. J’espère que ce travail et ce livre seront l’occasion de découvrir de nouvelles preuves, de nouveaux témoignages, pour disperser la vague du silence et de l’oubli, avant que le temps n’efface pour toujours toute trace de ce qui s’est réellement passé. C’est cette espérance ouverte aux générations futures qui alimente le sens de mes efforts.

    Nous le devons à la mémoire d’Albert Camus, qui nous est chère.

    Giovanni Catelli

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