Michel Onfray: “Voyage en Absurdie. L’art de se taquiner le hanneton”

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    La phénoménologie des professeurs, Michel Onfray

    La vie intellectuelle française est-elle en train de mourir sous les coups de boutoirs répétés du conformisme universitaire et d’une pédanterie jargonneuse qui n’a plus rien à dire du réel ? Michel Onfray lance le débat après avoir signé la préface du nouveau livre écrit par Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau : La phénoménologie des professeurs. L’avenir d’une illusion scolastique (L’Harmattan). Onfray nous présente cet ouvrage décapant, qui fustige la dérive nombriliste de la pensée hexagonale et milite pour le retour à une langue claire, rationnelle, accessible au plus grand nombre.


     

    La Phénoménologie des professeurs ne s’ouvre pas par hasard sur un exergue de Jean-François Revel, homme libre s’il en fut, qui, avec Pourquoi des philosophes ? et La Cabale des dévots, sinon Descartes inutile et incertain, a mis ses pas dans une longue tradition française pour laquelle c’est proprement philosopher que se moquer de la philosophie. Montaigne, Pascal, par exemple, ou bien, au XXe siècle, quelques livres bien vus dans cet esprit comme La Philosophie des professeurs de François Chatelet ou le Socrate fonctionnaire de Pierre Thuillier.

    La phénoménologie des professeurs

    L’autodérision philosophique.

    C’est au nom d’une exigence philosophique que se moquer de la philosophie peut devenir un acte philosophique. On ne trouve pas chez nos deux philosophes de ressentiment ou d’animosité, d’aigreur ou de jalousie, ils ont les diplômes et les publications. Ils prennent la plume de Voltaire ou de Swift parce qu’ils se font une haute idée de la discipline et pestent de la voir ainsi maltraitée.

    Blanchot fume la moquette, de nouveaux sophistes bien peignés tendent la sébile au plus offrant afin de vendre leur marchandise philosophante dans les médias, et ce du haut de la chaire de leur compte tweeter, les voilà pourfendant ces impostures !

    C’est au nom d’une exigence philosophique que se moquer de la philosophie peut devenir un acte philosophique.

    Cette fois-ci, ils chargent les sectaires de la phénoménologie.

    La discipline partait d’une bonne intention et de bons sentiments puisqu’elle se proposait de revenir au monde réel par la description la plus aboutie de ce qui est. Louable démarche quand on souhaite en finir avec les fumées idéalistes, spiritualistes, théologiques, mais pourquoi diable faut-il que cette révolution, ici comme ailleurs, n’accouche que d’une réaction ? Car cette volonté d’en finir avec les mots qui s’intercalent entre le réel et chacun accouche d’une nouvelle théologie, d’un nouvel idéalisme, d’un nouveau spiritualisme et pour tout dire d’un nouveau sectarisme. Des fumées pour dissiper des fumées…

    La phénoménologie des professeurs, Onfray

    Le devenir-sectaire de la pensée.

    Une secte, on le sait, c’est une religion qui n’est pas encore devenue telle, mais qui a tout ce qu’il faut pour en devenir une. C’est, autour d’un prophète, d’un messie, d’un dieu ou d’un demi-dieu – ici Husserl et son disciple Heidegger fonctionnant sur le principe du couple Socrate et Platon –, la réunion de quelques disciples qui communient dans la vision du monde du maître. Cette vision du monde s’exprime à l’aide d’une poignée de mots avec lesquels on jongle comme avec des balles. Cette jonglerie constitue la secte : les notions, les concepts agissent comme autant de signes de reconnaissance pour ses membres. La verbigération avec ces signifiants témoigne de plusieurs choses : l’adoubement, l’initiation, la participation, l’appartenance.

    Une secte, on le sait, c’est une religion qui n’est pas encore devenue telle, mais qui a tout ce qu’il faut pour en devenir une.

    « Il en est » dit celui qui en est après qu’un autre qui en est aura dit qu’il en était… Où l’on voit le caractère incestueux de pareille logique en même temps que son aspect onaniste.

    Nos deux compères montrent tout ça très bien : la logique des thèses, de leurs publications dans des collections de niche chez des éditeurs universitaires, les prix littéraires attribués par le préfacier à son préfacé qui lui rendra hommage à son tour de la façon qu’il estimera la plus appropriée – souvent des invitations dans des colloques consacrés à s’autocélébrer –, des interventions qui génèrent des textes qui, une fois réunis, donnent l’impression de livres qui, s’ajoutant aux thèses publiées, donnent l’illusion d’une œuvre… Il va de soi que tout ce cirque permet la distribution des postes et les progressions dans la carrière.

    Grandeur du petit peuple, Onfray

    Une illusion scolastique.

    Cette secte a donc une fonction sociologique, politique : elle sert à constituer des élites qui se reconnaissent avec des signes cabalistiques et qui se distribuent ensuite les postes.

    Nonobstant le respect que nos auteurs et moi-même avons pour Pierre Bourdieu, les mêmes logiques ont servi à produire des carrières parallèles. C’étaient d’autres concepts, d’autres notions, d’autres maisons d’édition, d’autres lieux de pouvoir institutionnels, pour d’autres visions du monde, certes, mais le mécanisme était le même. L’auteur de Homo academicus n’aurait pas pu écarter cette idée d’un simple revers de la main.

    La secte phénoménologique sert d’autres intérêts. Dominique Janicaud a bien montré en son temps avec Le Tournant théologique de la phénoménologie française combien elle agissait en appoint au vieux monde de la scolastique chrétienne. Ce qu’on ne peut plus faire après la scolastique médiévale en général, et le thomisme en particulier, la phénoménologie allait pouvoir le faire. Martin Heidegger, qui fut fils de sacristain, n’a pas œuvré pour rien !

    Le sous-titre de nos deux compères, L’Avenir d’une illusion scolastique, le dit.  La phénoménologie sert donc à constituer des groupes d’influence, à produire des ascenseurs sociaux, à verrouiller les dispositifs institutionnels.

    Le sous-titre de nos deux compères, L’Avenir d’une illusion scolastique, le dit. La phénoménologie sert donc à constituer des groupes d’influence, à produire des ascenseurs sociaux, à verrouiller les dispositifs institutionnels, à entretenir un mécanisme éditorial de niche, à justifier un tourisme de conférences universitaires, à entraîner des distributions de récompenses sous forme de prix, à légitimer des agrégations au système, mais elle sert également à refourguer des marchandises intellectuelles périmées, sinon avariées.

    Elle passe donc pour une révolution philosophique alors qu’elle est seulement le dépoussiérage – avec promotion d’un type de poussière nouvelle… – d’une vieille façon de dire au service d’une même vieille façon de faire. Il s’agit encore et toujours de vendre des arrières-monde – ce qui, après Nietzsche, devrait pourtant être une occupation aussi caduque que celle de fabriquer en série des haches en pierres polies…

    Cette illusion scolastique a sa raison. Comme toutes les sectes, elle offre la sécurité aux angoissés. Disons-le autrement : elle héberge dans une étable chaude et couverte l’âne et le bœuf inquiets. Mieux vaut être plusieurs à dire n’importe quoi d’insensé, bien à l’abri des intempéries, plutôt que de se retrouver seul à dire la vérité et ce qui est sensé sous la pluie et dans le vent. Plutôt grégaire au sec avec des fous que seul et trempé en compagnie de la vérité.

    Monvallier Rousseau

    Dire le vrai avec des mots clairs.

    Mais comme le monde est plus vaste que les mots qui disent le monde, ceux qui ont pris le parti des mots du monde contre le monde se retrouvent souvent à tripoter une poignée de mots avec lesquels on fait vite le tour de ce qui est – des « étants » diraient-il dans leur sabir. Quand on n’a que mépris pour les mots simples qui disent le vrai – l’amour, la vie, la mort, la souffrance, l’amitié, le désir, le plaisir, la nature, enfin les mots qu’on trouve partout dans les Essais de Montaigne… –, il faut en trouver d’autres. D’où les inventions de néologismes qui, merci la langue allemande ! permettent avec préfixes et suffixes en abondance, de créer un nouveau volapük issu des forêts germaniques.

    En psychiatrie, on nomme cette activité une glossolalie. C’est la pathologie de ceux qui inventent un vocabulaire pour leur seul usage et qui ne sont compris par personne d’autre que par son inventeur auquel il faut ajouter le fou qui épouse la folie de son comparse afin de se trouver moins seul.

    C’est à une visite de cet asile que Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau nous invitent.  Il leur a fallu bien du courage pour lire tous ces livres ! Mais, au bout du compte, ce voyage en Absurdie fait rire comme une odyssée de Rabelais au pays des cinglés ! In fine, il nous reste une impression joyeuse : la phénoménologie fournit un excellent prétexte à qui souhaite se taquiner le hanneton.

    Michel Onfray

     

    > Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, La phénoménologie des professeurs. L’avenir d’une illusion scolastique, préface de Michel Onfray, L’Harmattan, 286 p., 28 euros.

     

    Vous pouvez commander l’ouvrage directement sur le site de l’éditeur en cliquant ici.

    La phénoménologie des professeurs

    3 Commentaires

    1. Je ne comprends pas pourquoi Michel Onfray n’a pas réagi à la lecture de mon essai sur la Commune de Paris (“Les 72 Immortelles”) qui est boycotté par la “grande presse” et aussi par tous les faux intellectuels qui se réfugient dans leur jactance jargonnique

    2. « Mieux vaut être plusieurs à dire n’importe quoi d’insensé, bien à l’abri des intempéries, plutôt que […] seul à dire la vérité […] sous la pluie et dans le vent. Plutôt grégaire au sec avec des fous que seul et trempé en compagnie de la vérité. »

      Dans mes bras.

    3. Il est intéressant que Michel Onfray réduise l’élaboration de concepts à une glossolalie, autrement dit il pathologise cette activité intellectuelle.
      On ne pourra donc que regretter que soit rejetée l’incompréhension comme rapport à une oeuvre, tant elle permet une poursuite d’élaboration.

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