Frédéric Dufoing: “Les véritables enjeux de la PMA”

    2
    Pride

    Le projet de loi sur la PMA a été voté à l’Assemblée nationale en septembre dernier et les sénateurs ont désormais la charge de l’examiner, entre le 21 janvier et le 4 février, en vue d’une ratification définitive. Nous avions déjà publié ici des articles de Denis Collin et de Jean-Paul Mialet concernant les enjeux sociétaux de la PMA ; c’est maintenant au tour de Frédéric Dufoing de poursuivre le débat.


     

    L’autorisation de l’usage de la PMA à « toutes les femmes » a été adoptée en France le 27 septembre 2019. Ce choix est un désastre, à tout le moins la densification d’un désastre, non pas tant par le statut des femmes qui vont désormais en bénéficier (femmes célibataires et homosexuelles) – lesquelles sont a priori aussi compétentes que les autres pour devenir mères – ou parce qu’il légitimerait l’absence d’un père (ou d’une figure masculine) et donc une forme d’irrespect des droits et des intérêts (psychiques) de l’enfant – argument grotesque et étroit, sans validité scientifique ni empirique, mis en avant par les médias précisément parce qu’il est sans fond –, mais parce ce que (1) il s’inscrit dans une absence totale de procédure de décision démocratique et donc dans une absence totale de considération réelle, rationnelle et raisonnable des enjeux et implications de cette technique, (2) il permet l’extension de l’usage de celle-ci hors de son cadre initial, rendant possibles voire probables d’autres extensions, (3) il légitime par la loi (et dans un cadre d’aide sociale) une vision du désir et de l’individu consumériste dangereuse, basée sur le refus de la limite, (4) il favorise et donc étend inexorablement l’usage d’autres techniques déshumanisantes d’un point de vue social autant qu’éthique, et (5) il accentue dès lors la mainmise technocratique et technoscientifique sur la reproduction humaine, malgré deux mille cinq cents ans de mise en garde.

    GPA, PMA

    Technique et société.

    La PMA est l’une de ces techniques (elles sont hélas de plus en plus nombreuses) qui bouleversent la structure même de l’organisation de la société et, en deçà, la manière dont on se représente et traite un être humain ; elle touche à long terme et de manière décisive à la constitution morale et pour tout dire métaphysique de ce nous sommes. A ce titre, le programme de recherche qui y a amené, l’autorisation de son usage sur des humains et, a fortiori, son extension, auraient mérité, nécessitent encore un débat public lent et éclairé, puis une décision en conscience de l’ensemble de la population. Laisser un tel débat et une telle décision à quelques techniciens imbus de leurs réussite et aveuglés par leur potentialités de laboratoire, à des éditorialistes et journalistes juste capable de tisser de la mauvaise foi avec des slogans et à une clique de politiciens sans mandat impératif qui ne représentent rien d’autre qu’eux-mêmes (ou, au mieux, leurs partis), discutent avec des experts cooptés, confondent leurs valeurs et leurs intérêts, et ceux-ci avec l’intérêt général, est intellectuellement absurde, moralement scandaleux, politiquement inacceptable et en aucun cas démocratique.

    La PMA est le premier maillon d’une industrie vouée à s’étendre, à offrir des produits de gamme.

    Car la PMA ne se résume pas à la mine réjouie d’un couple qui a enfin réussi à faire un enfant et vient faire pleurer le chaland sur un plateau de télévision, ou à un droit de plus à rajouter à la panoplie de tout ce dont l’Etat doit assumer l’opportunité. Elle a une histoire qui commence avec l’amélioration du cheptel dans les usines à viande et naît donc de demandes économiques et techniques d’élevage, de rendement laitier ou de production de steak, de résistance aux maladies pour des animaux atrocement confinés. La PMA est une aventure industrielle ; elle est née et promeut une logique industrielle, la porte – l’apporte. Et ni le suivi « individuel » des institutions hospitalières qui la mettent en œuvre, ni le fait que le lancement du processus dépende d’une décision de ce qui s’apparente plus à un client qu’à un patient ne change quoi que ce soit à cette vérité : la PMA est le premier maillon d’une industrie vouée à s’étendre, à offrir des produits de gamme. Et les décisions individuelles, fussent-elles libres, volontaires, contractuelles, vont avoir un effet sur l’ensemble du fonctionnement de la société, à l’instar du choix de l’usage des moteurs à combustion, de l’Internet ou des pesticides : à partir d’un certain seuil d’utilisation, on a beau être individuellement libre de dire non, on ne peut structurellement plus le faire.

    Dufoing

    Lorsque la technique devient contre-productive…

    La PMA est promise à  devenir l’une de ces techniques qu’on utilise par défaut, à avoir la destinée de l’automobile : plus les gens l’utilisent, plus elle est rentable pour ceux qui la promeuvent et la produisent (eu égard aux infrastructures et institutions nécessaires à son fonctionnement), mais moins elle est utile, c’est-à-dire efficace pour satisfaire les besoins (la voiture allonge les distances, ralentit les déplacements par rapport au temps investi dans son coût et réduit les possibilités de déplacement aux trajets prévus par l’infrastructure, tout en rendant impossibles ou problématiques les autres modes de déplacements). Une telle technique devient aussi de plus en plus indispensable : on ne peut pas s’en passer parce qu’il n’y a plus d’alternatives instituées.

    Dans le film Gattaca (1997), des parents décident de faire un enfant de manière « naturelle », c’est-à-dire sans PMA et sans modification des gènes de l’embryon par thérapie génique ; l’enfant né de cette union est parfaitement normal, cependant que dans la société où il naît, l’immense majorité des gens choisissent de modifier leur enfant pour qu’il soit conforme aux critères socialement en vigueur, autrement dit qu’il soit génétiquement compétitif (d’autant qu’il est un investissement).

    Une telle technique devient aussi de plus en plus indispensable : on ne peut pas s’en passer parce qu’il n’y a plus d’alternatives instituées.

    L’enfant « naturel » se retrouve rejeté des institutions comme anormal, fut-ce parce qu’il ne peut plus être assuré et parce que sa santé présente un risque statistiquement indéfendable pour un employeur. Même les enfants modifiés se retrouvent hiérarchisés en fonction des modifications apportées, des investissements consentis (donc des revenus) des parents, et, finalement, ces mêmes enfants n’ont pas plus de chance qu’auparavant de s’en tirer mieux, puisque leur avantage génétique est comparatif, donc relatif aux normes et modes en vigueur – la technique est dès lors devenue aussi indispensable (c’est-à-dire, au fond, obligatoire) qu’inutile.

    Ce film met admirablement en scène le processus en jeu dans ces techniques génétiques et le résultat que les choix individuels peuvent avoir sur le fonctionnement global, structurel d’une société.

    GPA et PMA

    Ce qu’il faut craindre.

    Le scénario est le suivant : plus les gens vont (pouvoir) utiliser la PMA, moins elle va être chère et plus elle sera techniquement confortable (son principal défaut actuel étant d’être une procédure très lourde et encore fort souvent inefficace), ce qui entraînera plus de gens à l’utiliser et donc plus d’offres de services dans une véritable gamme de produits dérivés, souvent bien plus intéressantes que le produit de base, et déjà très avancées techniquement, telles que le dépistage pré-préimplantatoire et les thérapies géniques germinales (impossibles in utero), ou encore la possibilité, encore à l’étude, du développement de l’embryon hors de l’utérus.

    En amont – et sans parler de ce qui concerne la loi, les mentalités, les représentations sociales et la demande –, son infrastructure nécessite des laboratoire, des techniciens et des institutions hospitalières spécialisées, répondant pour partie à des besoins-prétextes bien réels (la pollution chimique amenant de plus en plus de cas de stérilité ou de déficiences spermatiques), ainsi que du sperme (bientôt peut-être des ovules, puisque l’on est en passe  d’utiliser un seul ovule pour créer plusieurs gamètes) et tout le travail de classification et de rentabilité autour de sa récolte et de sa distribution.

    En aval, ce dispositif conduira à l’utilisation de larges produits dérivés (thérapies géniques, DPI, voire utérus artificiel, etc.), à des techniques de conservation des spermatozoïdes ou des gamètes, ou encore à l’utilisation des embryons surnuméraires à des fins de recherches (qui concernent souvent les techniques dérivées) ou pour la production de cellules souches. Or, à des degrés divers, tout cela est en ordre de bataille : notamment, en aval, le DPI et, désormais, les thérapies géniques (grâce au développement récent de l’outil « crispr cas 9 ») sont parfaitement au point, même s’il reste des limites (énormes) dans la connaissance des interactions entre gènes, de leur activation ; et la recherche sur les utérus artificiels – qui a notamment pour prétexte le sauvetage des grands prématurés – avance à grands pas.

    Frédéric Dufoing : Les véritables enjeux de la PMA

    La fin de l’adoption ?

    La consommation de la PMA est le nœud du processus : son augmentation rendra l’infrastructure en amont rentable et plus efficace, et nourrira les produits dérivés, les rendant, là encore, plus rentables et plus efficaces. De plus, concourant avec la panique hygiéniste à laquelle se réduit actuellement la question environnementale, on fait du désir d’enfant un droit à assouvir (comme, par exemple, on en a fait un de l’accès à l’Internet) et un enjeu d’égalité ou de non-discrimination : on légitime, on adoube la technologie, pendant que tout le reste de la structure technique (la pollution qui rend stérile) et économique (les exigences de production et de consommation qui tendent à faire de la naissance de l’enfant un obstacle imprévisible et difficile à gérer s’il n’est pas planifié) la rendent « utile ». Les alternatives disparaissent aussi. En effet, le nombre d’enfants disponibles à l’adoption s’effondre, puisque la contraception est devenue très efficace et que l’avortement, de moins en moins inconfortable, tend à être considéré (dans la loi et dans les usages) comme un moyen de régler de nombreux problèmes sociaux (de la poursuite d’une carrière à la prise en charge de la pauvreté et des inégalités de genre),  ainsi que comme un moyen de contraception de dernier recours, alors qu’il relève d’une logique et a des implications morales tout à fait différentes.

    L’adoption est en retour délégitimée : puisque l’enfant n’est pas choisi, que ses gènes, tout autant que ses « origines », sont « suspects », il ne correspond plus aux attentes consuméristes de la plupart des gens.

    L’adoption – l’une des plus nobles institutions des société humaines – est en retour délégitimée : puisque l’enfant n’est pas choisi, que ses gènes, tout autant que ses « origines », sont « suspects », que la procédure « d’acquisition » est longue, lourde et empreinte de méfiance vis-à-vis des adoptants, et que cet enfant n’offre pas les sensations inconfortables mais exaltantes de la grossesse ou de son développement en très bas âge, il ne correspond plus aux attentes consuméristes de la plupart des gens. D’autant que, tests de paternité et procès aidant, l’on a tendance à considérer que la filiation est génétique, chimique, plutôt qu’existentielle et affective – ce que vient d’ailleurs confirmer l’extension d’usage de la PMA.  Contrairement à l’adoption, celle-ci permet à la fois la grossesse, le nourrisson, le contrôle « qualité » du processus et des caractéristiques génétiques de l’enfant, que l’on peut génétiquement intégrer dans l’histoire familiale…

    Chastenet

    L’effet boule de neige.

    En ouvrant l’autorisation de la PMA à un autre cas que le problème de la stérilité, non seulement on crée une nouvelle niche marketing, mais on la fait sortir de sa justification première (de sa justification pour son usage humain) ou, du moins, on étend la conception de la stérilité : d’un accident de santé, elle devient un accident existentiel (la femme célibataire qui n’a pas trouvé de conjoint) ou un accident biologique (l’homosexualité ne permet pas la reproduction). Par le biais du mécanisme de l’égalité, d’autres cas limites pourront prétendre à la même logique, par exemple les homosexuels masculins, qui auront aussi besoin d’une légalisation de la gestation pour autrui (GPA), c’est-à-dire d’un statut pour une mère porteuse. Depuis quelques années, la logique des mœurs fonctionne comme celle de l’Organisation mondiale du commerce à sa grande époque :  quand une nation octroyait un avantage à une autre, au nom d’un traitement égal, elle devait l’octroyer à toutes les autres, sauf exception.  Cet octroi était exercé par défaut de manière quasi automatique et son refus devait être justifié par une des (trop rares) raisons déterminées par les traités. Or, si aucun mécanisme d’automatisation de la libéralisation des mœurs n’existe, les raisons acceptables de refuser l’application du principe d’égalité de traitement n’existent pas davantage, d’abord parce que l’on se refuse à considérer les points communs et les différences entre les catégories impliquées : ce simple exercice de comparaison, de caractérisation est devenu discriminatoire, donc attentatoire.

    Par le biais du mécanisme de l’égalité, d’autres cas limites pourront prétendre à la même logique.

    Autrement dit, dès qu’une catégorie humaine est reconnue, vient à exister légalement, elle peut prétendre à un traitement équivalent à celui des autres – ou, au contraire, à un traitement différencié, peu importe si elle établit une discrimination, une atteinte à ses intérêts spécifiques. Et l’existence légale de cette catégorie est l’effet de pressions (légitimes en démocratie), mais passe aussi par la reconnaissance déjà acquise de certains droits : un véritable effet boule de neige.

    Quand cet effet boule de neige touche à des points essentiels à la survie ou à la dignité des catégories humaines (généralement minoritaires) qui en bénéficient, c’est plutôt une bonne nouvelle ; en revanche, quand il touche, entraîne absolument tout, et plus exactement  n’importe quoi, quand aucun aspect de la vie n’en est a priori exclu, il devient dangereux et nuisible. Notamment parce que la majorité aussi peut l’invoquer. Par exemple, le diagnostic pré-préimplantatoire, qui permet de repérer des maladies avant réimplantation du futur embryon, ou la thérapie génique germinale, qui permet de modifier des séquences de gènes pour supprimer des maladies (c’est actuellement tout ce que la loi permet de faire) ne peuvent être pratiqués que suite à une PMA ; ce qui veut dire que seuls ceux pouvant pratiquer la PMA pourront prétendre à utiliser ces techniques ; de même, la PMA permet de sélectionner les futurs embryons réimplantés, donc, in fine, de choisir le sexe de son enfant. Qui peut une seule minute croire que le public non concerné par l’autorisation de la PMA ne va pas réclamer la possibilité de bénéficier des mêmes avantages ? Surtout quand des techniques comme les thérapies géniques permettront d’autres modifications – qu’elles soient légalement permises ou non n’aura d’importance que très provisoirement.

    PMA - L'inactuelle

    La mainmise de l’Etat.

    Il existe en argumentation un raisonnement dit quasi-logique qui s’appelle l’argument de la pente savonneuse. Il consiste à affirmer que si on fait une chose, cela va en entraîner une autre, puis une autre encore et ainsi de suite jusqu’à un résultat que, généralement, l’on déplore. Il a longtemps été considéré comme un sophisme. Il est clair que, eu égard au fonctionnement moral, économique et légal de notre société, il l’est de moins en moins. En particulier dans le domaine des technologies. Dans sa trilogie sur la technique, Jacques Ellul avait parfaitement compris le phénomène (même s’il restait vague sur ses mécanismes et ne percevait pas l’effet pour ainsi dire enzymatique des choix individuels sur le déterminisme technique). Quoi qu’il en soit, l’ouverture de la PMA à un nouveau groupe, et avec une nouvelle justification prompte à être élargie, va favoriser le phénomène, et par imitation, bien d’autres. Le refus de la limite dénoncé par nombre d’écologistes, mais aussi et surtout par la sagesse grecque, se met en place, s’institutionnalise, non pas tant par une décision plaquée  autoritairement sur la société que par la somme des choix individuels pris sans considération de l’effet d’agglomérat, de l’effet global, du passage de seuil qui rend ce choix aussi obligatoire que contre-productif, voire nuisible. Comme le problème climatique, l’eugénisme décrit par tant d’écrivains de science-fiction ou d’utopies (et de dystopies) est moins à craindre d’un avatar du nazisme que d’un dispositif plein de bonnes intentions et de calculs individuels parfaitement rationnels que l’Etat aura favorisé parce qu’il sert à justifier son monopole et à accroître son pouvoir.

    A l’ombre de la PMA et de l’ingénierie génétique, il y a le contrôle de la reproduction par la seule institution qui en a le pouvoir : l’Etat.

    Car, à l’ombre de la PMA et de l’ingénierie génétique, il y a le contrôle de la reproduction par la seule institution qui en a le pouvoir : l’Etat. Peu importe que les institutions qui pratiquent les biotechnologies soient privées ou publiques, c’est l’Etat qui garde la main sur ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas faire, même en termes de financement des programmes de recherche. L’Etat est par essence une institution qui considère sa population comme un cheptel dont il pavera l’enfer de ses bonnes intentions.

    L’essence du processus qui a permis à l’Etat de devenir ce qu’il est a été la dépossession des populations de leurs communaux ; l’Etat est une machine à confisquer ce qui n’appartient à personne, et ce qui est fait par chacun, pour pouvoir le redistribuer, ou non, à qui bon sert ses intérêts. Les communaux étaient jadis des terres que les pauvres utilisaient pour faire paître un animal domestique ou récolter du bois de chauffage, souvent aussi une mémoire et une langue, ou encore une manière d’organiser une communauté politique ; ils sont devenus récemment un ensemble de savoirs et de savoir-faire pratiques remis dans les mains du marché, médiés par le marché et l’administration.  Faut-il donc que faire des enfants bascule à son tour dans ce que l’Etat fait de mieux : rendre dépendant ?

    Frédéric Dufoing

    2 Commentaires

    Laisser un commentaire