Entretien: Emile Jalley “L’Etat peut-il faire barrage à la déferlante libérale?”

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Jalley

Les Etats ont-ils encore les moyens d’endiguer l’expansion de l’économie néolibérale ? Doivent-ils le faire à l’échelle des nations ou à celle de l’Europe ? Nous avons posé la question à Emile Jalley, normalien, agrégé de philosophie et docteur en psychologie, qui a publié une remarquable somme en deux volumes intitulée L’économie au XXIe siècle. Critique de la raison économique (L’Harmattan). Il y présente la pensée de douze économistes majeurs de l’époque contemporaine.


 

Thibault Isabel : La France entretient une longue tradition jacobine et bonapartiste dont la gauche et la droite dites « de gouvernement » ont semble-t-il toujours éprouvé le plus grand mal à sortir. Le traitement de la crise des gilets jaunes, récemment, l’a encore bien montré. Pourtant, même dans le camp des opposants au système néolibéral, l’Etat national est souvent présenté comme le principal remède à nos maux. Dans quelle mesure vous paraît-il exact de dire que l’étatisme est nécessaire à une alteréconomie ? En somme, quelle place accordez-vous à l’Etat dans votre volonté de réforme ? Et, par contraste, quelle place accordez-vous aux initiatives citoyennes, venues d’en bas : associations, coopératives, organisation de marchés locaux et de monnaies locales, etc. ?

Emile Jalley : La Révolution française atteint son culmen dans le jacobinisme, qui se renverse en bonapartisme, du reste une forme de retour à la monarchie – mais celle-ci autoritaire, pas constitutionnelle.

Emile Jalley

Quasiment personne ne parle jamais de bonapartisme à propos de la Constitution de 1958. Celle-ci a été fabriquée au profit d’un « sauveur de la patrie », d’éducation catholique conservatrice, et de formation maurrassienne. Les Gilets jaunes n’ont à aucun moment été capables de saisir que, derrière leur réclamation de « référendum », c’était de la mise en cause de cette Constitution de 1958 dont il était question, que par ailleurs la réclamation d’un rétablissement de l’ISF est encore un autre arbre qui cache la forêt, celle-ci étant l’exigence d’une réforme fiscale complète. C’est aussi ce train-là – la Révolution fiscale » comme dit Piketty (2011), qui est caché par l’autre train en cours qui passe, le remue-ménage autour de la réforme des retraites.

Cet état de chose ne pose pas la question de la persistance d’un type bonapartiste d’Etat qui étouffe de plus en plus la vitalité de la démocratie nationale.

Toute réforme dans le sens de l’alteréconomie suppose la prise de contrôle de l’Etat. Autrement, on reste dans le réseau associatif à la Proudhon, celui des initiatives citoyennes et de la gestion locale pleine de bonnes intentions, qui n’est pas une mauvaise chose en soi, car ce qui en existe déjà dans la société française est ce qui la tient encore debout. Mais cet état de chose ne pose pas la question de la persistance d’un type bonapartiste d’Etat qui étouffe de plus en plus la vitalité de la démocratie nationale. Cependant, la maîtrise de l’Etat ne suffit pas non plus à elle seule. On se souvient que François Hollande est arrivé en disposant de toute la panoplie des pouvoirs, dans les deux Assemblées, puis à tous les niveaux, régional, départemental et même municipal. Et qu’il n’a rien su, ni voulu en faire, et l’a entièrement perdue.

Jalley

Thibault Isabel : Pour les auteurs dont vous étudiez la pensée dans votre livre, les Etats-nations ont-ils aujourd’hui les moyens de faire barrage à l’économie néolibérale ?

Emile Jalley : Certains de nos auteurs font remarquer que les Etats modernes sont très affaiblis face à la puissance des multinationales et des hyper-banques de l’oligopole mondial.

De toute manière, les initiatives citoyennes doivent rester vigilantes pour appuyer, préserver et modérer le pouvoir central. Le livre de Piketty a, entre autres mérites, celui de montrer, sur de nombreux exemples, que les conquêtes en apparence positives ne sont jamais définitives, et qu’en histoire, les retournements du négatif vers le positif (l’évolution de la Suède) et vice versa, mais surtout les retours en arrière (les oligarchies russe et chinoise), sont toujours possibles.

Le mieux, le rêve, serait celui d’une interaction dialectique entre le bas et le haut, le bottom up et le top down. Mais cela demande une grande énergie de la part de tous. La véritable démocratie grecque directe n’a pas survécu plus de deux siècles dans l’Antiquité. Et l’apparition des tyrannies, petites pour commencer – Deleuze parlait du petit fascisme ordinaire –, est toujours possible. Il y a eu, et il y a aura toujours, des individus plus habiles que les autres à diriger, persuader, mentir, abuser, détourner.

Piketty

Thibault Isabel : A l’heure où beaucoup d’opposants au système en place penchent en faveur d’un souverainisme national plus ou moins radical, les auteurs que vous mentionnez dans votre ouvrage estiment que l’instauration d’une authentique fédération européenne serait un atout dans la gestion de certains aspects de l’économie (notamment de ce qu’on appelle les « communs »). Comment pourraient s’organiser selon eux les différentes strates de responsabilité économique, entre l’initiative privée, l’action publique des Etats nationaux et la sphère surplombante de l’Europe fédérale ?

Emile Jalley : Je précise qu’il ne s’agit pas de moi, ici : mon livre n’est qu’un miroir qui fournit un compte rendu du très riche panorama de l’économie hétérodoxe française contemporaine. Je ne sais s’il existe une activité scientifique d’une telle richesse dans d’autres pays du monde, mais je n’en ai pas l’impression (Steve Kenn est australien qui travaille en G-B.)

La notion des « communs » est une notion récente qui tend à se substituer à celle désuète et caduque de « communisme » au moins sous forme étatique.

La notion des « communs » est une notion récente qui tend à se substituer à celle désuète et caduque de « communisme » au moins sous forme étatique. Elle est soutenue par le jésuite Gaël Giraud (1970-), après Karl Polanyi (1886-1964), Elinor Ostrom (1933-2012), Toni Negri (1933-). Gaël Giraud conçoit trois niveaux dans l’organisation de la « propriété » : européen, national, individuel. De son côté, Thomas Piketty propose un autre modèle de réorganisation de la propriété : cogestion de l’entreprise entre salariés et actionnaires au niveau d’un socialisme participatif (idée aussi de François Morin touchant l’organisation d’une économie sociale et solidaire ESS), idée également d’un socialisme européen fédératif sur la base d’un quadruple impôt commun établi d’abord au niveau du quatuor des pays dominants de l’Europe (France, Allemagne, Italie, Espagne), et ouvrant à la notion d’une propriété temporaire. Ces notions appartiennent au même univers de réflexion que celle de revenu universel (Thomas Paine 1737-1809, Philippe Van Parijs 1951-).

Jalley

Thibault Isabel : Il est clair que l’Union européenne actuelle ne correspond pas du tout au schéma que ces auteurs appellent souvent de leurs vœux, et qu’elle contribue en fait surtout à la « néolibéralisation » perpétuelle de l’économie. Etant donné la mainmise de l’Allemagne sur l’Europe actuelle et la très forte réticence des Etats-Unis à voir s’effriter l’étalon-dollar à travers le monde, le modèle d’Union européenne qu’ils soutiennent a-t-il la moindre chance de voir le jour ?

Emile Jalley : Le livre tout récent de Piketty fait comprendre des choses nouvelles par rapport à ce qui s’exprime à travers mon panorama de douze auteurs principaux.

D’après lui, l’Europe telle qu’elle fonctionne est une sorte de grand espace commercial traversé par les multinationales, qui y font leur profit sans y payer aucun impôt, puisqu’elles la parcourent en sautant à pieds joints d’un paradis fiscal à l’autre pour y déposer leurs factures alors exemptées de toutes taxes.

Il en résulte que l’Europe, telle qu’elle est, est appréciée des privilégiés qui y trouvent entre autres un terrain favorable à la spéculation et à l’optimisation fiscale.

Il en résulte que l’Europe, telle qu’elle est, est appréciée des privilégiés qui y trouvent entre autres un terrain favorable à la spéculation et à l’optimisation fiscale, mais qu’elle ferait perdre, dit-il, 10 à 20 points de niveau de vie aux classes modestes, ce qui est patent dans le cas de l’agriculture française, avec un territoire de la plus grande richesse en Europe mais où un tiers des agriculteurs ont un revenu maximum de 350 euros par mois.

Malgré l’admiration que j’éprouve pour les quatre très grands livres de Piketty que je connais (La révolution fiscale de 2011, 2013, sept 2019, sept 2019), je m’étonne un peu de le voir tout de suite sauter au cou de l’Europe, en s’épargnant la considération qu’aucun homme politique français, tel qu’il s’en trouve aujourd’hui, n’est capable de porter à l’encontre de l’Allemagne, un atome de son programme. Le fait qu’une réforme de la Constitution bonapartiste de 1958 puisse constituer un préalable indispensable à toute intervention de caractère démocratique de la France dans l’espace européen n’est même pas effleuré par lui. Par ailleurs, les obstacles éventuels constitués par les Etats-Unis et l’Allemagne à toute modification du statu quo européen ne semblent lui faire aucun problème. Les Etats-Unis où il a beaucoup de liens et de succès lui paraissent un pays capable de critique interne, ce que du reste ils ont montré jadis. Tout comme par ailleurs l’Allemagne ne lui paraît avoir été tellement plus méchante que son alliée la France, dans les mauvais traitements imposés à certains pays européens (dont la Grèce, et aussi l’Italie, l’Espagne).

 

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l'économie au 21e siècle

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