Entretien: Virginie Tisserant “La mutation des partis à l’ère du populisme”

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Mélenchon

Les structures politiques se présentent de plus en plus volontiers comme des « mouvements » plutôt que comme des « partis ». Qu’en est-il dans la réalité ? Et comment interpréter l’émergence du « phénomène populiste » à travers le monde ? C’est la question que nous avons soumise à Virginie Tisserant, diplômée de l’IEP Aix-en-Provence : elle est spécialiste de la politique internationale et mène ses recherches au centre d’études Telemme à Aix-Marseille Université, où elle étudie les nouvelles expressions politiques en Méditerranée au XXIe siècle dans le cadre d’une thèse en Histoire et en Science politique.


 

Thibault Isabel : L’idée même de « parti politique » traverse une crise profonde, en France comme dans de nombreux pays occidentaux. Lors des dernières élections présidentielles, deux des principaux candidats étaient portés par des appareils censés relever d’une logique de « mouvement » plutôt que d’une logique traditionnelle de « parti » : je pense bien sûr à Emmanuel Macron, avec En Marche, et à Jean-Luc Mélenchon, avec La France Insoumise. On constate pourtant que les marcheurs de Macron ont bien été obligés de se constituer en parti une fois les élections gagnées – LREM – et que LFI elle-même est régulièrement accusée par ses propres dissidents d’avoir un mode de gouvernance très centralisé et autoritaire. Avant de rentrer dans le détail de l’analyse, je voudrais commencer par une question d’ordre général : pourquoi tant de partis politiques éprouvent-ils aujourd’hui le besoin de se présenter comme des « mouvements » ?

Virginie Tisserant : L’idée de « mouvement » porte en elle une dynamique que le parti ne représente pas, ou plus, dans l’imaginaire collectif des citoyens. Le mouvement est donc source d’espoir et de renouvellement, alors que le parti serait plus figé et surtout idéologiquement radical. Il permet également de composer de nouveaux types de mobilisation, comme les plates-formes citoyennes, ou encore d’autres formes de communication politique. Les partis politiques datent du XIXe siècle ; ils ont été conçus pour organiser et encadrer les masses (les jeunes citoyens) et traduire leurs aspirations sociales et culturelles. En ce sens, la crise politique actuelle de notre démocratie est double : elle affecte à la fois la représentation, et se traduit alors par la défiance des citoyens envers les élus, mais elle touche également les élites (les puissants, etc.), qui pensent que les citoyens votent mal et qu’on ne peut plus leur faire confiance face à la montée des revendications sociales, toutes qualifiées de « populistes ». Il est donc aisé de comprendre que la solution ne réside pas dans une nouvelle manière d’organiser les citoyens pour les conduire aux urnes ; elle réside dans le fait de repenser le fondement même de notre démocratie libérale, qui engendre ses propres monstres.

LREM

Thibault Isabel : Les vieux partis sont-ils morts ?

Virginie Tisserant : Le principe de notre système politique nécessite une organisation partisane pour concourir dans le cadre des élections et pouvoir peser au sein de nos institutions. Notre Ve République a été créée contre les partis par le Général De Gaulle, qui les mentionne quand même dans l’article 4 de notre Constitution comme « concourants à l’exercice de notre démocratie ». L’histoire récente des nouveaux mouvements (je pense notamment à LREM, à LFI ou encore à Podemos ou au MS5) qui se sont rapidement transformés en partis politiques ou ont noué des alliances pour arriver au pouvoir nous montre que le parti apporte également une clarté et une organisation qui font défaut aux mouvements, du point du vue du nombre des militants, du mode de financement ou encore de l’organisation interne. Les partis restent des écuries pour rentrer dans la compétition électorale.

C’est un engagement à la carte, sans les contraintes de la mobilisation partisane traditionnelle, mais restant faible du point de vue de la prise de décision qui, elle, demeure particulièrement centralisée.

En revanche, ces nouveaux partis/mouvements se transforment très rapidement en organisations hyper-verticales, ce qui laisse peu de place au débat interne. S’ils permettent de n’être qu’un simple sympathisant, ils apportent aussi une grande flexibilité, puisque que n’importe qui peut créer son comité. C’est un engagement à la carte, sans les contraintes de la mobilisation partisane traditionnelle, mais restant faible du point de vue de la prise de décision qui, elle, demeure particulièrement centralisée.

La totale présidentialisation de notre système repose également sur la destruction des corps intermédiaires et de tous les contre-pouvoirs. Les députés élus, par exemple, ne sont pas issus d’une tradition de contestation et de revendication – c’est particulièrement vrai pour LREM. L’effondrement des partis traditionnels permet aux nouveaux acteurs de tenir ce « vieux monde » pour responsable de l’effondrement de la démocratie et de s’en servir afin de recomposer le système qu’ils dénoncent. Il est intéressant de constater que l’idée n’est pas de créer un parti fort, mais un socle permettant de conquérir les institutions en détruisant toute capacité de résistance ou de critique interne. C’est une vision hyper-libérale de la démocratie, qui repose sur la dépolitisation (ou déconflictualisation) de l’Etat-Nation.

LREM

Thibault Isabel : Focalisons-nous un moment sur le cas de LREM. Qu’est-ce qui, dans cette nébuleuse, relevait effectivement d’une authentique logique de mouvement, à sa création ? Et, a contrario, qu’est-ce qui explique sa transformation progressive en parti tout à fait classique ? Les prochaines élections municipales constitueront d’ailleurs un enjeu majeur pour LREM, non seulement parce qu’il s’agit d’occuper le plus grand nombre possible de mairies, mais aussi pour se positionner en vue des futures élections sénatoriales. Or, à cette occasion, on voit bien que la logique de parti reprend clairement le dessus : les pontes du parti se disputent les places, comme à la très convoitée mairie de Paris…

Virginie Tisserant : La logique de mouvement venait de la « liberté » de pouvoir créer un comité (plus convivial qu’une section) comme d’être sympathisant au lieu de partisan (statut qui sous-tend davantage d’obligations). LREM a surfé sur la décadence des partis traditionnels et sur la nécessité de créer une alternative. Mais ses cadres connaissent bien les ressorts des codes politiques et partisans. Elle a juste permis à ces derniers, issus du dit système, de retrouver une place prépondérante (ceux qui gèrent le mouvement) comme elle a permis à des personnes qui nient toute culture politique conflictuelle d’éviter de réactiver un quelconque clivage idéologique fort.

LREM a surfé sur la décadence des partis traditionnels et sur la nécessité de créer une alternative. Mais ses cadres connaissent bien les ressorts des codes politiques et partisans.

LREM n’a à ce jour pas d’ancrage local : il lui faut donc le conquérir et, effectivement l’objectif final est de peser au sein du Sénat, qui aujourd’hui est majoritairement dominé par LR, pour s’implanter durablement au sein de l’échiquier politique. Les accords de liste fonctionnent donc déjà en ce sens pour trouver des grands électeurs.

Dans un second temps, obtenir les 3/5e du Parlement (Sénat et Assemblée Nationale) permettrait de mener à bien une future réforme constitutionnelle, par exemple. Le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, comme du « mouvement de gouvernement » qu’est LREM, est marqué par de nombreuses agitations et crispations sociales, avec les Gilets Jaunes, la réforme des retraites, les privatisations… Le président aura besoin du Sénat pour mener ses réformes. Quoi qu’il en soit, pour repasser en 2022 face au RN, Emmanuel Macron et LREM devront surfer sur la sécurité dans un contexte de dérives et de violences, ou proposer une réforme constitutionnelle.

Macron

Thibault Isabel : Même les partis les plus antipopulistes, comme LREM, en viennent à chercher une « reconnexion » avec le peuple, puisqu’ils se détournent – au moins dans leur discours – de la vieille forme partisane pour expérimenter des velléités d’action nouvelles, plus fluides, plus proches des gens. En ce sens, pourrait-on dire qu’il existe un « populisme » élitaire, comme il existe un « populisme » populaire ?

Virginie Tisserant : Parler de « populisme élitaire » sous-entend que les élites ne peuvent représenter à elles seules « le peuple », comme le peuple ne peut pas exclure totalement les élites. C’est plutôt dans l’incapacité à constituer une communauté de citoyens et donc dans la construction de l’idée même de la modernité de notre nation qu’il convient de chercher les écueils de notre démocratie. Néanmoins, ces nouveaux partis montrent qu’il existe bel et bien un vote de classe – ou un vote qui conforte le système, enclin à réduire la séparation des pouvoirs chargée de nous protéger des collusions et des conflits d’intérêts – et un vote antisystème qui conduit à repenser le souverainisme de la nation.

Souvent présenté comme une instrumentalisation identitaire et réactionnaire, le populisme réactive une dynamique qui était en train de s’éteindre dans les démocraties libérales comme une conscience d’appartenance sociale.

Souvent présenté comme une instrumentalisation identitaire et réactionnaire, le populisme réactive une dynamique qui était en train de s’éteindre dans les démocraties libérales comme une conscience d’appartenance sociale.

Finalement, la crise de 2008 nous montre qu’elle a permis de renforcer les mécanismes qui ont fait naître les monstres que l’on critique actuellement. C’est ce que met en évidence la crise politique : le problème ne vient pas forcément du pouvoir en lui-même, sinon des mécanismes et ressorts qui le composent et le nourrissent. Cette dynamique est accélérée par l’intelligence artificielle et la gestion des données. Le vrai pouvoir ne réside plus dans la politique de représentation, mais dans les ressorts et mécanismes qui infléchissent les actions, les opinions et orientent les décisions. Bien au delà de la fabrique du consentement ou de la dépolitisation des individus, c’est le contrôle des corps et des esprits qui mue la démocratie libérale en démocratie illibérale, reposant sur le contrôle social augmenté, avec l’acceptation même des citoyens. Les citoyens doivent donc faire face à la fois à un problème de souveraineté et à un problème de liberté.

Mélenchon, populisme

Thibault Isabel : Jean-Luc Mélenchon avait donné à sa dernière campagne présidentielle une tonalité très « participative ». Même la volonté d’oublier l’étiquette « Parti de gauche » ou « Front de gauche » relevait de cette démarche, et le recours au « populisme » était en l’occurrence censé signifier : « Nous sommes le peuple, parce qu’après notre élection le peuple parlera à travers nous, en ce sens que nous voulons une démocratie plus horizontale, qui parte de la base au lieu de partir du sommet. » Le projet d’Assemblée constituante allait parfaitement dans ce sens. En définitive, la fibre jacobine de Mélenchon semble pourtant avoir repris le dessus, et LFI s’est expurgée au cours des derniers mois d’une foule de voix discordantes, qui reprochaient à leur leader de diriger seul le parti. Pourquoi un homme aussi ouvertement jacobin que Mélenchon a-t-il choisi de faire campagne autour de la démocratie horizontale ?

Virginie Tisserant : Le mouvement Nuit Debout a servi de tremplin à La France Insoumise pour écrire son programme et récupérer une charge émotionnelle fortement antisystème et organisationnelle. Jean-Luc Mélenchon est un « animal politique ». Avec la création du Parti de gauche, il a anticipé l’effondrement de la social-démocratie et a voulu occuper le vide situé à l’extrême gauche de l’échiquier politique. Sauf que, pour se renouveler, il fallait se doter d’une vision et de nouveaux moyens pour construire une alternative au Parti Communiste.

L’idée de démocratie participative que sous-tend le mouvement implique une redistribution du pouvoir comme un nouveau mode d’organisation que LFI n’est pas prête à concéder, ni les autres partis politiques d’ailleurs, conçus pour obtenir le pouvoir et non le partager. Les méthodes de marketing politique restent des outils de formation d’identité politique ou d’inflexion politique. En 2012, le PS prônait le porte-à-porte comme une technique révolutionnaire. Aujourd’hui, ce sont les plates-formes et la data pour des militants 2.0.

Marine Le Pen, populisme

Thibault Isabel : Le parti populiste qui tire le mieux son épingle du jeu, électoralement, est sans conteste le Rassemblement national. C’est aussi celui qui se présente avec le moins de scrupules comme un parti traditionnel, hypercentralisé, doté d’un chef fort plus ou moins incontesté. Comment expliquer qu’en pleine vague de défiance « populiste » face aux institutions, le parti qui rafle la mise soit celui qui joue avec le plus de zèle le jeu du pouvoir vertical ? Marine Le Pen affiche même de plus en plus ostensiblement un discours gaulliste, attaché au cadre institutionnel de la Ve République.

Virginie Tisserant : La Ve République s’est construite avec l’idée que les ennemis de l’intérieur sont les idéologies et les partis, et que les ennemis de l’extérieur sont les puissances qui ont intérêt à diviser la France. Le discours est à la fois unificateur, mais aussi souverainiste avant d’être nationaliste.

La Ve République s’est construite avec l’idée que les ennemis de l’intérieur sont les idéologies et les partis, et que les ennemis de l’extérieur sont les puissances qui ont intérêt à diviser la France.

La mutation du Front national en Rassemblement national reprend à son actif la division nationale fragmentée (par les attentats), mais également les intérêts économiques et les politiques tournés vers des intérêts supranationaux induits par le libre-échange. C’est devenu un vote réflexe, un vote de défense face au sentiment d’abandon de l’Etat, de ceux qui le représentent et de ceux qui les côtoient. La progression du Rassemblement national met en évidence cette trahison, avec la récupération de symboles forts qui doivent faire le lien entre le passé et le présent comme éléments fondateurs nationaux. Comprendre le vote grandissant en faveur du Rassemblement national revient à repenser la question sociale comme état d’interrogations face aux transformations radicales provoquées par notre révolution industrielle numérique.

Trump, populisme

Thibault Isabel : L’évidente crise de la représentation citoyenne ne concerne pas seulement la France : on la voit aussi s’exprimer aux Etats-Unis et presque partout en Europe. Quels en sont les ressorts profonds, dans la société ? Et comment expliquer en somme la montée de ces populismes très divers, qui tentent partout dans le monde d’apporter une réponse à la fracture démocratique ?

Virginie Tisserant : C’est sur notre propre perception et compréhension de la notion de crise qu’il convient de se pencher. Finalement l’important n’est pas tant de diagnostiquer la crise, mais plutôt de comprendre à quel moment elle arrive à son paroxysme pour induire un dénouement.

Le libéralisme actuel se résume à la liberté d’entreprendre. Au delà de l’individualisation accrue, c’est la mutation de la notion même d’intérêt général qui s’opère.

La crise est le reflet de l’instabilité et de l’obsolescence de la normalité qu’elle dénonce. L’insécurité ressentie, la non-stabilité économique, la défiance envers l’avenir et le progrès technique qui nous échappe, ainsi que de nouveaux rapports idéologiques et géopolitiques – tout cela contribue à enclencher une nouvelle phase de la mondialisation, qui prend la forme d’un repli sur soi. Les révolutions industrielles ont apporté davantage d’autonomie à l’homme ; aujourd’hui, la dernière révolution nous échappe, puisqu’elle produit les conditions de l’aliénation de la liberté des individus en résumant la liberté à l’entreprise. Le libéralisme actuel se résume à la liberté d’entreprendre. A cela s’ajoute un rapport nouveau au temps, dû à une accélération infinie qui participe à la dépolitisation et à la destruction de l’esprit critique, considérés comme des formes de résistance s’opposant à la performance et au progrès. Au delà de l’individualisation accrue, c’est la mutation de la notion même d’intérêt général qui s’opère.

M5S, populisme

Thibault Isabel : Les populismes, en France et en Europe, sont en réalité très disparates quant au fond de leurs revendications politiques : ils peuvent être nationalistes ou fédéralistes, libéraux ou antilibéraux, etc. Le cas du Mouvement 5 étoiles (M5S), en Italie, est particulièrement intéressant, puisque, depuis son accession au pouvoir, il a successivement noué des alliances gouvernementales avec la Ligue de Matteo Salvini, puis une coalition de partis de centre-gauche. Ce grand écart a certes été dicté par les circonstances politiques – dans un premier temps, le M5S a dû s’allier avec la Ligue faute d’un accord avec le centre-gauche, alors que, dans un second temps, il a dû s’allier avec le centre-gauche après la défection de la Ligue –, mais le paradoxe de ces jeux d’alliance prouve aussi que l’affichage transpartisan du M5S a dans une large mesure fait voler en éclat le clivage gauche-droite. Les alliances fluctuantes du M5S témoignent-elles d’un pur opportunisme, sinon d’un flou programmatique, ou attestent-elles d’un paradigme nouveau qui échappe authentiquement à nos étiquettes politiques habituelles ?

Virginie Tisserant : C’est surtout que cette manière de faire de la politique est conduite par des intérêts immédiats gestionnaires et donc opportunistes. Le M5S est plus méthodique que programmatique ; il se nourrit de la crise et du désespoir. L’opportunité politique offerte par la crise l’a mis au pouvoir et, paradoxalement, il se contente d’expédier les affaires courantes.

Il ne pourra perdurer qu’en trouvant des alliés de poids pour le soutenir sur la scène internationale, ce qui lui fera perdre tout son corpus idéologique. D’ailleurs, l’Italie est le premier pays du G7 à avoir rejoint la « nouvelle route de la soie », c’est-à-dire un ensemble d’accords géostratégiques, économiques et politiques initiés par la Chine. On connaît la tendance anti-européenne du M5S, dont l’axe anti-austérité est fort ; on peut aussi se souvenir du fait que la Chine finance certaines élections ; il sera donc intéressant de prendre ce paramètre en considération pour les prochaines élections et d’analyser la situation en termes de sphère d’influence.

 

 

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