Andreas Pantazopoulos: “Taguieff et la critique de l’émancipationnisme”

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L'émancipation promise

Doit-on vivre sans lien avec les autres, sans racines, sans communautés ? Et à quelles conditions l’émancipation est-elle bonne ? Ce sont quelques-unes des questions posées par Pierre-André Taguieff dans L’émancipation promise, paru aux éditions du Cerf, et reprises ici par Andreas Pantazopoulos, professeur associé de politologie à l’Université Aristote de Thessalonique.


 

Idée noble par excellence, disait récemment Pierre-André Taguieff dans une interview, l’émancipation mérite pour cette raison même un examen critique sévère de ses transformations et de ses déformations, étant particulièrement exposée aux corruptions idéologiques, de gauche ou de droite. A force d’être pervertie par son absolutisation, l’émancipation en vient à légitimer la violence à l’égard de tout individu supposé « aliéné », « soumis » ou « inauthentique ». Mais que sont les présupposés liberticides de ce précieux héritage des Lumières ? Dans son essai sur « l’émancipation promise », paru en septembre 2019, Taguieff dissèque les raisons profondes de cet illusionnisme durable, dérivé du culte de la « déesse Raison » saisie par l’esprit utopiste. Si seules les émancipations concrètes lui échappent – comme celles des esclaves, des Juifs, des colonisés, des femmes –, c’est à cause de leur enracinement dans des situations particulières. Et c’est donc seulement dans ces dernières que peut s’accomplir l’émancipation des individus et des communautés. L’idée d’une émancipation totale ou absolue est en fait dénuée de sens.

Pierre-André Taguieff

L’émancipation totale comme seul projet politique.

L’exode du concret, avec ses limites anthropologiques, vers un abstrait illusoirement prometteur, vers l’utopie, voilà ce que Taguieff appelle l’idéologie émancipationniste. Comme il le souligne, il met ici en cause « le mobilisme saisi par le goût de l’illimitation », la mythologisation de l’émancipation (l’émancipation totale et sans pourquoi), l’émancipation comme projet politique, parce qu’elle produit un individu sans attaches, un être déraciné, sans identité. La désidentification est la marque qui définit l’émancipation idéologisée, « incarnée » par des individus interchangeables. L’émancipationnisme est un « toujours plus » immodéré, issu d’un désir insatiable du parfait. Se met en place un horizon d’insatisfaction permanente qui prend la place, dans beaucoup de cas, de la défunte révolution permanente.

Mais cette dernière n’est pas seulement l’attribut des orphelins de l’utopie communiste, elle est aussi l’apanage d’un extrême centre progressiste ou plutôt, pour reprendre un autre terme introduit naguère par Taguieff, « bougiste ».

La désidentification est la marque qui définit l’émancipation idéologisée, « incarnée » par des individus interchangeables. L’émancipationnisme est un « toujours plus » immodéré, issu d’un désir insatiable du parfait.

Ce qui unit ces deux sensibilités politiquement différentes, c’est précisément leur foi naïve dans l’avenir, leur optimisme progressiste, faisant de l’idée de progrès le cœur d’une idéologie ou plus exactement d’une religion politique. Ce qui les rassemble, c’est le fait qu’elles poussent à son point d’extrémité le noyau de l’idéologie moderne, fondée sur le primat de l’économique, projetant ainsi le mythe nostalgique de l’âge d’or vers le futur.

Les nouveaux futuristes peuvent diverger quant au sujet privilégié de leur passion – l’individu pour les cosmopolites, la collectivité (ou les minorités) pour les altermondialistes –, mais ils convergent dans leur progressisme inconditionnel. Si l’ennemi déclaré des libéraux, c’est l’immobilisme (comme c’est le cas de l’extrême centre macronien), celui des néo-communistes se concrétise dans les diverses figures des identités collectives, objets d’une haine sans-frontiériste accompagnée des refrains du vieil anticapitalisme, parfois agrémentés, chez les libertaires, de l’impératif « jouissez sans entraves ».

Le sens du progrès, Taguieff

La tension impolitique vers l’illimité.

Ces deux courants opposés de l’émancipationnisme communient dans l’exaltation de l’illimité, qui devient la base de leur inclination à l’impolitique. L’une des questions épineuses que pointe l’analyse de Taguieff concerne le passage au chaos postmoderne perçu comme une marche vers l’indifférenciation, qui est l’une des causes majeures de la défiance politique actuelle, source de tous les « populismes ».

Qu’on nous permette de citer ce court extrait : « Le problème, c’est que les altermondialistes partagent avec les ‘mondialistes’ le culte du changement, impliquant la thèse de la positivité ou de la ‘bonté’ intrinsèque du ‘changement’ ou du ‘mouvement’, qu’en 2000 j’ai proposé d’appeler le ‘bougisme’. Au fatalisme historique de type ‘mondialiste’, enveloppant une vision réformiste ou adaptationniste du ‘bougisme’– dont le macronisme constitue une variante –, les altermondialistes opposent une autre version du ‘bougisme’, où la volonté des ‘dominés’ occupe la place royale, pour autant qu’elle aille dans le ‘bon sens’ selon eux, à savoir, celui de la révolte ou de la révolution. À un fatalisme naïf s’oppose aussi un volontarisme non moins naïf. »

L’une des questions épineuses que pointe l’analyse de Taguieff concerne le passage au chaos postmoderne perçu comme une marche vers l’indifférenciation, qui est l’une des causes majeures de la défiance politique actuelle, source de tous les « populismes ».

Mais cet exode du concret illustrant la métaphysique mobiliste n’est que l’autre nom de l’exode de l’Histoire. Car ce volontarisme naïf est la marque de l’impuissance fondatrice, érigée en emblème, face au cours des choses jugé toujours bon face au mal passéiste. Dans cette utopie cosmo-impolitique transidéologique, qu’elle soit incarnée par un « perdant radical » fantasmé par des altermondialistes de tout poil ou inspirée par le spiritualisme start-upiste, dans cette auto-résignation devant la machine désirante conformiste, s’opère l’éclipse du tiers, qui modère les passions tout en veillant sur la démesure rationaliste. Ces deux tentations issues de la modernité esquissent la figure des nouveaux agélastes progressistes, le progressisme étant pour Taguieff ce ciment qui unit « malgré eux le communisme et le libéralisme » et leurs multiples dérivés idéologiques.

Mais, pour parler comme Julien Freund, la trêve sociale recherchée, qui est aujourd’hui perturbée par les adeptes acharnés des différentes formes de la mondialisation heureuse, du révolutionnarisme moderne et de son éthique naïvement rationaliste, ne dépend pas de la reconnaissance de l’« autre » dans la perspective d’un irénisme impolitique, faisant par ailleurs table rase du passé. La reconnaissance de la différence qui produit l’équilibre social, nous dit Freund (dans Sociologie du conflit, Paris, PUF, 1983), se définit surtout par la reconnaissance du tiers, à savoir de l’autonomie différentielle de la société civile compromise aujourd’hui par l’uniformisation émancipationniste.

Les théories du complot, Taguieff

Les liens qui libèrent.

Comme le dit Taguieff, faisant référence à l’institution familiale, lieu privilégié contre lequel converge actuellement un droit-de-l’hommisme polymorphe, tant libéral que gauchiste, porteur par excellence d’une liberté négative, il y a certes des liens qui aliènent, comme celui, à certains égards, de la famille, mais parfois ces mêmes liens libèrent, permettant à leurs membres de faire leurs choix et ainsi d’aiguiser leur liberté, qui est toujours une conquête.

Ce tiers effacé par la cosmo-impolitique explique le nihilisme émancipationniste actuel qui, selon Taguieff, s’ordonne autour de ces trois axes : l’abolition des limites, l’effacement des liens et le rejet des héritages.

Face à une réalité aussi angoissante, l’autolimitation du sujet autonome moderne contre le désir déchaîné d’auto-transformation, le choix du raisonnable qui insère l’émancipation dans l’espace critique du discutable dans des situations concrètes, la revendication de la continuité historique et culturelle, et une conception de la nature de l’individu comme étant « un singulier mélange d’enracinements et d’invention de soi », sont autant d’ingrédients d’une vraie résistance intellectuelle, en procurant à la politique son unité élémentaire : l’individu comme relation contre l’individu isolé qui est le prélude à sa déshumanisation.

Andreas Pantazopoulos

 

Pierre-André Taguieff, L’Émancipation promise. Exigence forte ou illusion durable ?, Paris, Les Éditions du Cerf, 2019, p. 346.

L'émancipation promise, Taguieff

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