Raphaël Juan: “Les vraies richesses de Jean Giono”

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Provence

L’essai Les vraies richesses, de Jean Giono, écrit dans les années 1930, réaffirme l’idéal de la communauté rurale – cher à l’écrivain –, tout en appelant à une révolte contre la société industrielle capitaliste, contre la ville et le machinisme. Raphaël Juan nous propose ici une lecture très personnelle du livre, de sa poésie et de ses enjeux actuels.


 

Ô Demeter, lourde à la fois d’Adonis et du sanglier, nourrice des vivants, qui te réjouis des faucilles et des semoirs, donne-nous la douce concorde, les vraies richesses et la santé.

Ce texte étrange par d’assez nombreux égards qu’est Les vraies richesses de Jean Giono est un bon prétexte pour aborder derechef des questions qui préoccupent la rédaction de l’Inactuelle. Publié en 1937, à la suite du chef-d’œuvre de l’auteur – Que ma joie demeure – dont il contient une note schématique pour un ultime chapitre qui ne sera jamais rédigé, Les vraies richesses dévoilent un monde déjà ancien qui s’avère d’une étonnante résonance. Le style de Giono, toujours très poétique, où s’entremêlent une pluralité de voix qui feignent de se détacher comme des spectres d’enfants, fait sauter, en dansant et en explosant, les oripeaux de la vie moderne. A Paris, où Giono se rend régulièrement pour visiter son éditeur, Grasset, il mesure l’étendue de cette inanité robotisée, de l’absurdité d’un monde irrationnel, mené du bout du nez par le noyautage totalisant du profit économique, par la fuite en avant de la dictature technique.

Jean Giono

Le rendement, pour quoi faire ?

Le profit économique pour qui et pour quoi faire ? On a souvent rétorqué aux écologistes leur nostalgie fantasmatique et risible du retour à la bougie, leur idéalisme inexpérimenté, leur absence de consistance morale, entre l’écologiste riche et urbain qui roule en 4X4 et l’écologiste des champs qui roule avec son vieux diesel, aussi polluants l’un que l’autre. Il y a évidemment des apories dans l’écologie théorique, comme dans les pratiques quotidiennes des écologistes. Il y a en outre une fâcheuse tendance, dont sont pour le coup responsables les écologistes, à envisager la mutation civilisationnelle qui semble s’imposer par le truchement de la peur, de l’angoisse et de la privation, par un ascétisme indistinct, et vite perverti, qu’on imposerait aux franges de la population les plus désavantagées par la règle du jeu sociale. Nous pensons évidemment au lamentable projet de taxe carbone, miroir aux alouettes pour nains à barbes et lunettes carrées, et autres masturbateurs de la pompe à phynance, qu’a voulu sortir de son chapeau mou le magicien de seconde zone Emmanuel Macron, justement rejeté par les Gilets Jaunes dans son petit coin pour se moucher avec son mépris.

Les vraies richesses de Giono sont un programme poétique autant que politique, un programme de négation face à ce monsieur de l’Etat qui dénature, contre ce DRH aujourd’hui obsédé par son tableur Excel.

Déjà en 1936 : « L’Etat paye le monsieur qui dénature. C’est un fonctionnaire. Il a des comptables où il établit le bordereau, où il établit le graphique du “rendement”. Ils ont tellement perdu la tête qu’ils appellent ça du “rendement”. »  Nous ne sommes pas au bout de notre peine !

Les vraies richesses de Giono sont un programme poétique autant que politique, un programme de négation face à ce monsieur de l’Etat qui dénature, contre ce rejeton difforme de curé et de DRH qui est aujourd’hui obsédé par son tableur Excel, par son petit chiffre ridicule. « Dès que l’aube éclaire les champs, lève-toi et regarde ta solitude. Autour de toi s’élargit le terrain de ta joie et de ton noble travail. » Mais la seule négation n’est en aucun cas aimable. Il est temps de prendre conscience qu’un militantisme écologiste coupé des potentialités démétériennes et dionysiaques de la nature, uniquement préoccupé de prolonger un peu la date de l’apocalypse, qui ne dessine pas les sourires et l’abondance émergeant d’une autre vie, est voué à l’échec. Un échec d’une bêtise aussi féroce que la tête des suicidés de l’écologie, qui ne veulent pas du monde techno-industriel parce qu’ils n’aiment fondamentalement rien du tout.

Provence et Jean Giono

L’écologisme nietzschéen de Giono.

Prenons garde à ce que l’écologie ne soit pas un nouvel élan moralisateur du vieux fond nihiliste occidental : le pas est vite franchi et l’excitation de la fin des choses est une confiture malodorante. Ces vérités qui affolent les mâchoires ne doivent pas nous leurrer, quelque chose de mieux est possible : créer de nouvelles forêts, faire le pain, être ensemble, bâtir, boire à la source, voir la lumière du soleil dans tout son corps… « Je ne te dis pas de te sacrifier pour les générations futures ; ce sont des mots qu’on emploie pour tromper les générations présentes, je te dis : fais ta propre joie. » L’écologisme de Giono est surtout une affirmation et une positivité, il est si l’on peut dire nietzschéen à sa façon. Un écologisme nietzschéen : voilà un bon programme.

La poésie directe a toute sa place dans cette proposition de Giono, elle est même ce qui relie les personnages qui la composent, à l’image d’un Saint-Esprit paysan.

De longs passages des Vraies richesses sont consacrés à la nature du pain, au besoin d’accoucher un blé véritablement vivant, épargné par les lobbys des industries agroalimentaires naissantes, et aujourd’hui tentaculaires, au rapport au monde qu’implique l’intimité avec les sols qui étanchent la faim ; il est question des sources et du soleil qui sont la nourriture charnelle des hommes et des animaux, des communautés villageoises, des solidarités populaires, de la noblesse artisanale qui donne de quoi habiller, de la beauté spontanée d’une vie faite d’air et de choses vitales. La poésie directe a toute sa place dans cette proposition de Giono, elle est même ce qui relie les personnages qui la composent, à l’image d’un Saint-Esprit paysan. Le lien poétique qui circule comme un courant électrique et qui donne le sens à suivre, ça fait longtemps qu’on n’y avait pas vraiment pensé.

écologisme de Giono

Un lieu où souffle l’esprit.

Evidemment, le récit se déroule en haute Provence, à la lisière des Alpes et d’un espace plus spécifiquement méditerranéen. Là ou à quelques kilomètres seulement de Banon, où Giono avait donné âme qui vive à Elzéard Bouffier, l’homme qui plantait des arbres. La fromagerie de Banon a été rachetée il y a quelques petites années par Lactalis ; ce don ceint dans les ongles des châtaigniers a été lui aussi pasteurisé par la normalisation comptable. Le cancer économique étend hélas son emprise dans cet espace où la préservation résiste, où l’on peut toujours croiser au hasard d’une route un grand-duc ou un aigle de Bonelli. Il guette la demande du consommateur, tire sur les coûts de production, rationnalise, dessèche, invertit le vrai et le faux, bien souvent finit par vous rendre malade. Nous ne savons pas précisément ce qu’il reste des mots de Giono là-bas, la lassitude et l’habitude ne voient parfois plus que les traces des parades. Ça s’écroule un peu, mais, quand on y repense, on imagine quand même le soleil.

La Provence de Giono n’est pas un retour à la terre pour beaufs pétainistes, c’est le lieu où souffle l’esprit, c’est le ventre d’une mère ; on y vivra et on y mangera après nous.

Les imaginaires alpins et provençaux trouvent une balance tragique et une forme de grâce dans ce pays conté par Giono, dans cette unité géographique dont le plateau du Contadour, l’Ithaque de tous « ceux » à qui le livre dont je parle est dédié, est avec la montagne de Lure l’un des centres symboliques toujours bien vibrant. Le Contadour, on y comptait les brebis, est parsemé de bories qui prennent aujourd’hui des allures de fermes pour les fantômes. Il a été pour Giono le lieu de l’utopie. Partant avec quelques compères, et préfigurant de plus de trente ans les expériences communautaires soixante-huitardes, il y était question de vivre en liberté, fraternellement, des richesses de la nature. Il n’y a maintenant plus personne ou presque au Contadour, le hameau des Redortiers qui le jouxte s’éteint lentement mais sûrement, les Cahiers du Contadour se trouvent chèrement sur Internet, mais, si un jour vous poursuivez la route après Banon et que vous posez vos pieds sur cette terre aimée, vous entendrez dans le vent qui vous glacera peut-être les oreilles ce chant du monde, et dans ces cieux si clairs la lumière blanche qui se froissera doucement, et plus tard l’étreinte des étoiles. Vous saurez qu’il y a au moins un endroit sur cette planète où vous pourrez animer le rêve d’une alcôve primordiale. La Provence de Giono n’est pas un retour à la terre pour beaufs pétainistes, c’est le lieu où souffle l’esprit, c’est le ventre d’une mère ; on y vivra et on y mangera après nous.

Raphaël Juan

 

Les vraies richesses, Giono

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