Entretien: Baptiste Rappin “Ken le survivant, Confucius et le Japon”

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Ken le survivant

Y a-t-il des enseignements philosophiques à tirer des mangas ? Telle est la question tout à fait sérieuse posée par l’excellent philosophe Baptiste Rappin, qui, à la croisée de Confucius, de Platon et de Heidegger, entreprend un décryptage des dessins animés japonais produits dans les années 1980. C’est aussi l’occasion d’évoquer avec lui l’influence des modes de pensée traditionnels sur la culture nippone. Baptise Rappin vient de publier Tu es déjà mort ! Les leçons dogmatiques de Ken le survivant (éditions Ovadia).


 

Thibault Isabel : Votre livre constitue une sorte de méditation philosophique à partir des dessins animés japonais qui ont rythmé votre enfance – et la mienne –, comme Cobra, Les chevaliers du zodiaque, Dragon Ball, Ken le survivant, etc. Vous expliquez notamment que, comme nombre d’aspects de la culture japonaise, ces mangas sont au fond imprégnés de culture confucéenne et de bushidô. Quand on analyse le discours implicite de maints mangas des années 1980, on décèle une sorte de mise en abyme de notre société hyper-individualiste, désenchantée, narcissique. Les héros ne sont certes pas des justiciers sans peur et sans reproche, des chevaliers blancs à l’immaculée pureté, mais, au milieu du marasme ambiant, ils cherchent malgré tout la Voie d’un équilibre salvateur. Comment définiriez-vous la dimension morale – sinon métaphysique – de ces mangas ? De quel idéal sont-ils porteurs ?

Baptiste Rappin : Effectivement, les héros des mangas japonais n’ont strictement rien à voir avec ceux, à la limite de la sainteté, du cinéma américain : on n’y trouvera guère Bruce Willis et Will Smith sauver le monde, ni les Avengers l’univers entier, le tout au nom de principes moraux supérieurs.

Ken le survivant, Tu es déjà mort

Le partage entre l’« axe du Bien » et l’« axe du Mal » ne passe pas entre les personnages, mais à l’intérieur même de l’être humain : le détective Nicky Larson a certes un penchant pour la boisson et les belles filles, mais il se montre implacable dès lors qu’il est question de rendre justice, et reste aussi, en fin de compte, fidèle en amour ; Sangoku, au centre de l’épopée Dragon Ball, se révèle être un véritable estomac sur pattes, et également un artiste martial égoïste qui ne pense qu’à se battre – c’est une obsession chez lui –, mais il est un père de famille tout à fait classique, et aussi un ami hors pair ; enfin, Luffy au chapeau de paille, au cœur de la saga One Piece, le manga le plus vendu au monde, possède nombre de défauts, l’attrait de la viande, la distraction, un pouvoir surprenant et ridicule (celui de pouvoir étirer son corps comme du caoutchouc), mais il affiche une détermination à toute épreuve : il deviendra le « Seigneur des pirates», et, comme tout bon capitaine, il protège, au risque de sa vie, tous les membres de son équipage.

Bref, ce que le manga nous apprend, c’est que les comportements puritains, qui aujourd’hui s’imposent en France du fait de l’américanisation de notre pays, ne sont en rien synonymes de « quête spirituelle ».

Bref, ce que le manga nous apprend, c’est que les comportements puritains, qui aujourd’hui s’imposent en France du fait de l’américanisation de notre pays, ne sont en rien synonymes de « quête spirituelle ». Au fond, ces héros de manga savent distinguer l’essentiel de l’accessoire et, sans renoncer au monde malgré son état de délabrement avancé, ne cèdent pas devant ce qui serait une chute hors de l’humanité : mépris de l’injustice et rétablissement de l’équilibre à l’image du droit romain et de son adage suum cuique tribuere, primauté absolue de l’amitié qui n’est autre que le ciment de la polis comme l’écrivait Aristote, exploration de son potentiel afin de devenir un être accompli (qu’il s’agisse ici de sport avec, par exemple, les animés connus sous les titres de Olive et Tom et Jeanne et Serge en France, mais aussi de cuisine, de musique, d’art martial…).

Chevaliers du zodiaque

Thibault Isabel : Comme à vrai dire une bonne partie de la contre-culture des années 1980, marquée par le Punk, le manga japonais de cette période véhicule une vision extrêmement sombre de l’avenir (« No future ! »), dépeint sous un jour apocalyptique. La question de l’héritage et du sacrifice hante pourtant la culture manga. Face à un avenir mortifère, c’est souvent l’ancrage dans une tradition qui sauve le héros. Peut-on dire que ces mangas constituent à certains égards des manuels de sagesse pour survivre dans un monde en ruine ? Et en quoi l’avenir qu’ils dépeignent est-il concrètement apocalyptique : quelles sont les caractéristiques en somme de notre apocalypse présente ?

Baptiste Rappin : C’est ici qu’il faut dire un mot de l’origine du manga : il est une réaction, autant industrielle (production à bas prix et à grande échelle, dessins en noir et blanc) qu’artistique (héritage de l’estampe), au foudroiement nucléaire et à ce qui s’ensuivit : la mise au pas, la mise sous tutelle, la mise sous la coupe des Américains. De tout cela naît le sentiment d’avoir vécu la table rase : il ne reste plus rien de deux villes rayées de la carte, les enfants ont perdu leurs parents et vice-versa, le rattachement à la culture ancestrale est interdit au nom de la modernisation du pays, etc. Bref, l’éclair atomique constitue l’expérience originelle du manga ; et ce n’est donc pas un hasard si tous les mangas, sans exception, mettent en scène, comme point de départ incontournable, un déficit des origines, ce que j’appelle une « faille généalogique » : perte des parents, parents absents (Olive et Tom), adoption (Jeanne et Serge), orphelinat (Les chevaliers du zodiaque), bombardement de Tokyo (dans Akira), planète dévastée (Ken le survivant) ou détruite (Dragon Ball), etc.

L’intrigue tourne par conséquent autour de la question suivante : comment surmonter la faille généalogique ? Comment continuer à vivre après l’apocalypse ?

L’intrigue tourne par conséquent à chaque reprise autour de la question directrice suivante : comment surmonter la faille généalogique ? Comment continuer à vivre après l’apocalypse ? Différentes réponses se font jour, qui permettent alors de segmenter les mangas et d’en proposer une typologie : certains (comme Astro le petit robot et Goldorak) font le pari de la technologie, d’autres misent sur les valeurs collectives (qu’on retrouve principalement dans les mangas consacrés au sport, dans lesquels l’équipe est en réalité une synecdoque de l’Archipel), les derniers, enfin, font appel à la tradition. C’est notamment le cas de Ken le survivant, manga qui forme le fil directeur de mon ouvrage et dont je livre deux clés afin de répondre à vos questions : d’une part, l’analyse philosophique de l’état de nature post-apocalyptique montre que les fondements d’un tel « monde » sont déjà en germe dans notre société, et on les retrouve principalement dans le libéralisme et la déconstruction ; d’autre part, plutôt que de mettre en scène la capacité de résilience (ce que font les spécialistes de l’effondrement dits « collapsologues »), ce qui me semble une qualité animale plus qu’humaine, il ressort de Ken le survivant que c’est la préservation d’une structure symbolique, dans le cas présent les arts martiaux, qui permet d’envisager une pérennité de l’espère humaine.

Nicky Larson

Thibault Isabel : Le paradoxe, en comparaison des bandes dessinées produites dans d’autres cultures – je pense en particulier aux comics américains –, est que les mangas sont à la fois plus spirituels, plus philosophiques et plus attachés au « code de l’honneur » traditionnel, mais qu’ils portent aussi un parfum d’interdit, de transgression. Partagez-vous mon jugement, et comment analysez-vous ce paradoxe ?

Baptiste Rappin : Je partage tout à fait votre jugement ! Et, à mon sens, ce parfum d’interdit provient du fait anthropologique suivant : le manga est un reflet de la culture populaire nippone, que l’on pourrait comparer à notre legs rabelaisien. En la matière, c’est la chair qui est souveraine, avec son lot de repas gargantuesques, d’ivresse, de rots, de pets, de grivoiseries, de rires gras, etc. Traditions que ne tolèrent guère le puritanisme ambiant, héritier de l’éthique protestante mais aussi de l’hygiénisme positiviste du XIXe siècle, ni non plus les hérauts postmodernes de l’émancipation (la collusion des libéraux et des libertaires pour reprendre ici les analyses de Michéa) qui y voient la manifestation de l’ancien monde.

La chair n’exclut pas l’éthique samouraï, portée par le code de l’honneur dont l’exigence subsiste même dans les états d’ébriété avancés, ni la morale confucéenne caractérisée par le respect de l’autorité et des traditions.

Et à juste titre ! Car la chair n’exclut pas l’éthique samouraï, portée par le code de l’honneur dont l’exigence subsiste même dans les états d’ébriété avancés, ni la morale confucéenne caractérisée par le respect de l’autorité et des traditions. De ce point de vue, le manga est un objet post-littéraire non identifié, et nos huiles sont bien en peine d’expliquer leur incroyable succès dans notre propre pays, deuxième marché mondial du manga après le Japon.

Et cet engouement témoigne selon moi de l’ambiguïté consubstantielle au manga : car, d’une part, il est évident que les adolescents se précipitent vers ce type de lecture en raison de l’absence de textes, de la facilité de lecture, de la rapidité de lecture (un manga se lit en 20 minutes, le temps de sa version animée !), bref c’est une production culturelle postmoderne soumise au rythme de l’accélération pour reprendre ici la catégorie d’Harmut Rosa ; et, d’autre part, trait qui passe inaperçu car traité avec mépris, nos enfants ne se contentent pas de « consommer » du manga, ils y perçoivent assurément un sens et un horizon que, pour de multiples raisons, leur propre terre n’est plus capable de leur offrir.

Cobra the space pirate

Thibault Isabel : Pour conclure, ne pensez-vous pas tout de même que l’état d’esprit très particulier de ces mangas soit en grande partie déterminé par l’influence du shintoïsme et des religions orientales sur les mentalités japonaises ? L’île du soleil levant n’est pas un pays de tradition chrétienne, et son rapport à la modernité s’en est à mon avis trouvé bouleversé. Le Japon s’adonne au modernisme avec un fanatisme parfois outrancier, tout en cultivant le souvenir d’un Japon traditionnel enraciné dans le don sacrificiel de soi et un rapport de communion mystique – quoique ambivalent – avec la nature.

Baptiste Rappin : Ce qui fait du Japon un cas intéressant, voire exemplaire, pour nous Européens, c’est cette schizophrénie entre la tradition et la société hyper-industrielle. D’un côté, vous le rappeliez dans votre question, la spiritualité du Japon s’est construite autour du shintoïsme, littéralement la « voie des dieux », sorte de paganisme qui célèbre les kami, les esprits des lieux, et de l’importation de « religions » chinoises et coréennes, notamment le bouddhisme. C’est bien la pratique zen, en effet, qui forme l’arrière-fond des arts martiaux nippons, et que l’on retrouve également dans la cérémonie du thé, dans le jardinage, etc. : dans chaque situation, il convient d’évacuer toute trace d’ego afin de ne faire qu’un avec l’action et le monde. Et c’est bien cet objectif de fluidité que se fixe le héros du manga : qu’il s’agisse de manier le revolver, de se perfectionner en combat, de cuisiner, de jouer au ballon, la voie de la réussite passe toujours par le même chemin, celui de l’abolition du moi et de l’incorporation du mouvement de l’univers (thème étudié par le sinologue François Jullien dans ses ouvrages sur la stratégie chinoise qui repose davantage sur la propension des choses que sur l’action des individus).

Le Japon pourrait en fait devenir le premier pays à se suicider sous l’effet de la marche forcée vers ce nouveau salut qu’est devenue la performance.

D’un autre côté, l’Archipel s’est lancé, après la Seconde Guerre mondiale, dans l’aventure de l’industrialisation : et avec un réel succès qui fit la jalousie (et l’inquiétude) de l’Amérique, à tel point que cette dernière en importa les méthodes managériales et industrielles (le toyotisme, connu encore sous les noms de « management de la qualité totale » ou de Lean Management).

Il y aurait donc d’une part la tradition, la présence des ancêtres, le souci des kami, le Japon traditionnel, et d’autre part la modernité technologique et virtuelle : mais cette balance ne me semble pas à l’équilibre. Loin de là, en fait ! Un indice : le taux de natalité du Japon est l’un des plus bas au monde (environ 8 pour mille) et son taux de fécondité est de 1,4, bien loin du seuil de renouvellement des générations que les démographes fixent à 2,1. Qu’est-ce que cela signifie à notre sens ? L’animal humain, pour se reproduire, a besoin d’une raison de vivre : et celle-ci se niche dans des structures symboliques véhiculées par les traditions et les institutions. Or, l’industrie, qui soumet toute action à la finalité de l’efficacité, a pour effet de liquider ces montages improductifs, si bien que l’architecture anthropologique, qui encadre la reproduction, et par conséquent l’enchaînement des générations, n’opère plus. Le Japon pourrait en fait devenir le premier pays à se suicider sous l’effet de la marche forcée vers ce nouveau salut qu’est devenue la performance.

 

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Ken le survivant, Baptiste Rappin

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