Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau: “Le temps des gourous”

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    Phénoménologie

    Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau viennent de signer un livre où ils dénoncent certains errements de la vie universitaire, qui, à force de jargon, aboutit à une sclérose de la pensée. Avec La phénoménologie des professeurs. L’avenir d’une illusion scolastique (L’Harmattan), les deux auteurs se livrent à une attaque en règle contre le nouvel ordre intellectuel français. Nous livrons ici quelques bonnes feuilles de leur ouvrage, préfacé par Michel Onfray.


     

    De Montaigne à Bachelard inclus, la philosophie en langue française s’est en général caractérisée par sa clarté, son élégance et sa lisibilité. Il n’est pas exagéré de dire que, lorsqu’on s’en tient à des bornes chronologiques relativement précises qui s’étendent sur un peu moins de quatre siècles (disons de la première édition des Essais de Montaigne en 1580 jusqu’à la mort de Bachelard en 1962), la quasi-totalité des philosophes de langue française sont en même temps des écrivains. Ce qui ne veut pas forcément dire de grands écrivains ou des prix Nobel de littérature (comme Bergson qui l’a obtenu en 1927) mais au minimum des gens qui ont le souci d’un usage précis de la langue ainsi que le désir d’être compris de leur lecteur.

    Certes, durant cette période, on trouvera des écrivains de premier ordre : Montaigne, déjà cité, Descartes, Malebranche, Rousseau, Voltaire, Bergson et quelques autres. Mais l’on trouvera aussi des auteurs considérés par l’historiographie officielle comme plus mineurs ou secondaires qui, s’ils ne se caractérisent pas par une virtuosité notable dans l’usage de la langue, sont à tout le moins lisibles et compréhensibles […].

    La phénoménologie des professeurs

    Pour en finir avec les énoncés abscons.

    Qu’on ouvre au hasard une page de n’importe lequel de ces auteurs, qu’il s’agisse d’un écrivain de premier ou de second ordre : on pourra, à l’occasion, chercher quelques mots dans le dictionnaire, constater des tournures stylistiques vieillies propres au français classique ou bien voir que certains termes ont changé de sens ; mais on ne tombera jamais sur des énoncés abscons, sur des phrases incompréhensibles ou sur des propositions boursouflées de néologismes calqués sur l’allemand, on n’observera jamais de termes coupés de toute référence au réel, comme on peut le constater chez nombre de philosophes de langue française depuis trois quarts de siècle maintenant.

    Comment est-on passé de la belle prose de La Recherche de la vérité de Malebranche et de la préciosité allusive des Propos d’Alain à L’Être et le néant de Sartre ou à De la Grammatologie de Derrida ?

    Comment expliquer ce renversement ? Comment est-on passé de la belle prose de La Recherche de la vérité de Malebranche et de la préciosité allusive des Propos d’Alain à L’Être et le néant de Sartre ou à De la Grammatologie de Derrida ? Pourquoi cette tendance lourde au verbiage, aux verbigérations, au verbalisme péremptoire et creux, aux circonlocutions illisibles s’est-elle abattue d’un coup, telle la petite vérole sur le bas clergé, sur beaucoup des principales têtes de gondole de notre intelligentsia philosophique ? Et pourquoi cette obscurité revendiquée est-elle devenue une marque de profondeur et de haute tenue intellectuelle ?

    Nicolas Rousseau Henri de Monvallier

    Le jargon philosophique allemand.

    Notre hypothèse est la suivante : toute une partie de la philosophie française nourrit un fort mais inexplicable complexe d’infériorité par rapport à la philosophie idéaliste allemande. Ce complexe peut être parfaitement conscient, par exemple chez un historien académique de la philosophie, germaniste, traducteur et spécialiste de Schelling, Husserl et Heidegger (un Jean-François Courtine, par exemple) : ce personnage donnera alors l’impression, lorsqu’on lit ses ouvrages, que son français est tellement contaminé par l’allemand qu’il est obligé, lorsqu’il écrit en français, de se traduire lui-même, en quelque sorte, de l’allemand. Mais il peut également être largement inconscient et s’exprimer chez des gens qui ne connaissent pas la langue allemande ni forcément très bien la philosophie allemande mais qui sont imprégnés par une sorte de Zeitgeist (« esprit du temps », pour les ploucs non-germanistes…).

    Nous disons ici « philosophie allemande » et non « philosophie de langue allemande » car la tradition autrichienne, telle qu’on la voit chez des auteurs comme Bolzano, Wittgenstein, le mouvement du Cercle de Vienne ou même Musil (qui n’est pas exactement un philosophe), est très différente. Elle se caractérise en effet par la recherche de la clarté, de la simplicité, de la fluidité, le tout dans le cadre d’un rationalisme toujours très informé scientifiquement, souvent rehaussé de notations satiriques.

    Notre hypothèse est la suivante : toute une partie de la philosophie française nourrit un fort mais inexplicable complexe d’infériorité par rapport à la philosophie idéaliste allemande.

    Cette philosophie propose une recherche modeste mais exigeante de la précision, ce qui lui donne une appréciable sobriété, bien loin des grands orgues de l’idéalisme allemand. Husserl est, en ce sens, une exception : de nationalité autrichienne, il semble davantage se placer dans la tradition allemande que dans celle de son pays natal.

    La philosophie allemande a, en France, largement supplanté la philosophie autrichienne. De nombreux philosophes français ont subi, depuis trois quarts de siècle maintenant, une fascination pour la pensée des auteurs d’outre-Rhin et pour tous les travers dont elle semble porteuse : idéalisme frénétique, concepts brumeux, goût immodéré pour les abstractions et les néologismes, intellectualisme professoral verbeux, etc. Est-il possible de repérer le moment où s’est opéré ce renversement, d’identifier la charnière à partir de laquelle toute une partie de la philosophie de langue française est sortie de ses gonds et a connu ce déclin de la langue et du style qui renvoie aussi (et surtout) à un déclin de la pensée elle-même ?

    Monvallier Rousseau

    Le tournant des années 1930-1940.

    Sans doute une cassure a-t-elle eu lieu au tournant des années 1930-1940. Les années 1930 voient Alexandre Kojève (1902-1968) donner ses célèbres séminaires sur la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, renforçant par là même l’emprise de l’idéalisme hégélien initiée au siècle précédent par Victor Cousin (1792-1867), premier traducteur et principal introducteur de Hegel en France, par ailleurs créateur de sinistre mémoire de cet absurde rituel académique appelé agrégation de philosophie. Les séminaires de Kojève des années 1930 (publiés en 1947 sous le titre Introduction à la lecture de Hegel) sont une véritable pépinière. Ils sont en effet suivis par ce qui constituera vingt ans plus tard le nec plus ultra de la pensée française dominante d’après-guerre : Aron, Bataille, Blanchot, Corbin, Hippolyte, Lacan, Leiris, Merleau-Ponty, Queneau et Éric Weil. Ne manquent à peu près à l’appel que Sartre et Beauvoir pour que le tableau de chasse soit complet… Hegel, donc, d’abord.

    Sous couvert de « retour aux choses même », la phénoménologie a constitué une vaste opération de recyclage des vieilles lunes de l’idéalisme métaphysique, avec un habillage de rigueur scientifique.

    À cela il faut ajouter, durant la même période, la pénétration dans la pensée française des années 1930-1940, du dernier gadget idéaliste à la mode dans l’université allemande depuis le début du XXe siècle, à savoir la phénoménologie : la liaison avec Hegel est d’ailleurs évidente puisqu’il est lui-même l’inventeur du mot avec son célèbre ouvrage La Phénoménologie de l’esprit (1807), sans doute l’un des plus illisibles qu’il ait écrits avec la Science de la logique (18121816). Sous couvert de « retour aux choses même » (pour reprendre le mot d’ordre qui sera celui de Husserl), sous prétexte de retour au vécu, au corps, au concret et à l’expérience, la phénoménologie a constitué une vaste opération de recyclage des vieilles lunes de l’idéalisme métaphysique, avec un habillage de rigueur scientifique. Car la référence au concret, au vécu, est surtout, à bien regarder les textes, d’ordre cérébral et conceptuel : du concret pour universitaires en somme… ! […]

    Onfray L'inactuelle

    Une exigence de lisibilité.

    L’exigence de lisibilité que nous défendons en philosophie procède d’un triple souci : à la fois intellectuel, bien sûr, mais aussi, et c’est lié, éthique et politique. Sur le plan intellectuel, et c’est peut-être là le plus évident, la lisibilité permet de savoir ce qu’on dit et de le communiquer sans ambiguïté, ou avec le moins d’ambiguïté possible, de construire des raisonnements et de savoir clairement de quoi l’on parle. La lisibilité permet au lecteur d’être certain que le philosophe ne noie pas la réalité sous des torrents de phrases inintelligibles. Il y a aussi, dans la lisibilité, une dimension éthique. Si le jargon est une sorte de violence exercée sur le lecteur et d’offense permanente visant à le rabaisser, à l’humilier, à l’agresser même symboliquement (au sens de la « violence symbolique » dont parle Bourdieu), la lisibilité suppose tout au contraire la prise en compte pédagogique de l’autre et le pari sur son intelligence, sa capacité à comprendre.

    La lisibilité n’est certes pas tout : un livre peut être lisible mais intellectuellement médiocre et indigent.

    La lisibilité n’est certes pas tout : un livre peut être lisible mais intellectuellement médiocre et indigent. Il peut défendre des thèses approximatives, quand elles ne sont pas fausses. La lisibilité peut aussi être une facilité, nous ne le cachons pas. Malgré tout, et c’est là toute la différence entre l’essai d’un « prof de philo » à la mode qui recycle ses corrigés de dissertation à destination du grand public et un phénoménologue ou un universitaire, le texte lisible, même s’il est indigent, médiocre ou faux, s’offre à la réfutation rationnelle de façon ouverte et découverte là où le texte pétri de jargon n’offre, tel un mur d’escalade entièrement lisse, aucun point d’accroche ni d’approche pour une critique. On n’arrive pas à savoir ce que le texte veut dire. Rendre possible la critique de l’autre, donc reconnaître son existence et sortir du solipsisme, voilà l’éthique de la lisibilité que nous entendons promouvoir – y compris à travers ce livre. Cette éthique débouche logiquement sur une politique. Le jargon suppose la soumission du lecteur, la sidération chamanique de l’auditeur […] et la prise de pouvoir de l’auteur sur ses lecteurs, du professeur sur ses étudiants, du conférencier sur ses auditeurs.

    Blanchot l'obscur

    L’indépendance de la pensée.

    Autrement dit, le jargon implique, de la part du moins de ceux qui y consentent, une forme de servitude volontaire face aux pressions d’un gourou dont on cherche la reconnaissance, d’une tribu, ou d’un cénacle dans lequel on aspire à s’intégrer. Combien d’aspirants professeurs d’université doivent se mentir à eux-mêmes en faisant mine de croire au génie de « maîtres » en réalité médiocres et sans idées, dont ils espèrent que l’imitation leur permettra d’obtenir un poste privilégié dans telle ou telle institution d’enseignement supérieur ? Comment pourront-ils encore faire de la philosophie librement et transmettre quelque chose de valable à leurs étudiants s’ils ont dû auparavant renoncer à toute indépendance intellectuelle ? Le malheur est que s’ils renonçaient à ce conformisme, s’ils osaient penser par eux-mêmes, s’ils appliquaient le « sapere aude » kantien (pourtant si ouvertement portée en sautoir chez les philosophes), ils auraient toutes les chances de compromettre leur carrière. Ils oseraient penser sans laisser leur directeur de thèse (qui est souvent leur directeur de conscience) le faire à leur place. Ils risqueraient de froisser des collègues, de perdre des relations, d’entrer dans ces règlements de comptes qui sont le quotidien des institutions.

    Combien d’aspirants professeurs d’université doivent se mentir à eux-mêmes en faisant mine de croire au génie de « maîtres » en réalité médiocres et sans idées, dont ils espèrent que l’imitation leur permettra d’obtenir un poste privilégié dans telle ou telle institution d’enseignement supérieur ?

    Celles-ci n’apprécient guère les esprits indépendants. Pour faire carrière, mieux vaut ne pas penser trop haut ni trop fort, et garder pour soi ses idées, c’est-à-dire, concrètement, ne pas penser. Mais comme il faut bien en donner l’illusion, on aura recours au jargon qui singe la profondeur et signe l’adhésion à un groupe.

    Car l’université, comme toute institution, a besoin de ranger les gens dans des cases. Si la division du travail se justifie dans le cas d’une administration publique ou d’une entreprise, qui a besoin de services spécialisés dans l’accomplissement de tâches distinctes, cela produit en revanche des effets désastreux sur le monde intellectuel. Pour faire carrière, il faut se spécialiser encore et toujours dans un auteur, en faire sa chasse gardée et en devenir le ventriloque autorisé. Lorsque nous étions étudiants, un spécialiste de Nietzsche à l’université Paris-IV Sorbonne nous déclarait ainsi très fièrement (avec le sourire en coin du spécialiste faussement modeste mais vraiment pédant) à l’occasion d’un séminaire de recherche au début des années 2000 : « Vous savez, il y a certaines subtilités de Par-delà bien et mal qui n’apparaissent qu’à la deux cent cinquantième lecture… » Est-il raisonnable de passer vingt ou trente ans à lire et relire sans cesse le même philosophe ? On dira évidemment qu’on n’a jamais fini de faire le tour d’un grand auteur, qu’il recèle toujours plus de richesses et de nuances que n’en perçoivent les commentateurs. Mais d’un simple point de vue d’hygiène mentale, […] n’y a-t-il pas un moment où il vaudrait mieux passer à autre chose ? Et, si Thomas d’Aquin, Descartes ou tel autre « grand auteur » revenait parmi nous, ne seraient-ils pas effarés qu’on dépense une telle énergie pour eux ?

    Henri de Monvallier-Nicolas Rousseau

     

    > Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, La phénoménologie des professeurs. L’avenir d’une illusion scolastique, préface de Michel Onfray, L’Harmattan, 286 p., 28 euros.

     

    Vous pouvez commander l’ouvrage directement sur le site de l’éditeur en cliquant ici.

    La phénoménologie des professeurs

    3 Commentaires

    1. Je reconnais que, même si j’aime Heidegger, je ne suis pas un grand lecteur de Jean-Luc Marion, dont je respecte tout de même le travail, parce que tout grand auteur mérite d’être respecté. Le fond du problème posé par Henri De Monvallier et Nicolas Rousseau est à mon avis d’un autre ordre, et je souscris de ce point de vue à leur critique: le monde universitaire s’est constitué en coteries dirigées par des mandarins. Cela conduit à une sclérose de la pensée philosophique. En France, aujourd’hui, je dirais qu’il y a trois coteries dominantes dans le champ de la philosophie et des idées: les phénoménologues, les néokantiens et les partisans du genre. Mais où sont les nietzschéens? Et les rationalistes? Et les pragmatistes? Etc. Il y a beaucoup de mouvances qui ne sont pas représentées. Où est passée aussi la philosophie claire et accessible qui, avec de surcroît beaucoup de finesse, avait fait la grandeur intellectuelle du pays à l’époque des salons, au XVIIe siècle? Je ne suis pas cartésien, mais il faut admettre que même Descartes écrivait dans une langue claire. Nous avons rompu avec cette tradition: c’est dommage.

    2. Pour paraphraser Maurice Druon, en philosophie comme en politique, le « couple franco-allemand* », c’est la France aux ordres d’un zombie.

      * concept franco-français dont l’unilatéralité démontre l’asymétrie

    3. Merci de dénoncer si frontalement et si courageusement l’absence de liberté et de courage intellectuels qui règne dans notre monde “philosophique” universitaire. Des pans entiers de notre patrimoine philosophique sont ainsi soit atrocement édulcorés soit carrément occultés…

      A titre d’illustration, je ne citerai que le cas que je connais assez bien d’Auguste Comte — déjà fort malmené de son temps (viré de l’École polytechnique, interdit de Collège de France, accusé de folie par l’aimable Littré…).

      Si vous avez l’idée bizarre de visiter l’appartement miraculeusement conservé du philosophe, vous y trouverez une pile d’un prodigieux ouvrage : le Système de Politique positive (1851-1854), dans sa dernière édition de 1919 — toujours pas épuisée !

      Qui donc sait que cet ouvrage contient, entre autres choses :
      — une théorie du cerveau incroyablement moderne, dans laquelle Comte postule la prépondérance de l’affectivité sur l’intelligence, et l’existence d’instincts “altruistes” (c’est lui qui forge le terme) innés.
      — et à la suite de cela l’annonce d’une nouvelle science, de l’individu, qu’il place au sommet de sa classification, au-dessus de la sociologie (eh oui !), et qu’il baptise simplement “morale”.
      (Voir http://confucius.chez.com/clotilde/articles/psychoac.xml)

      Toute ressemblance avec les conclusions actuelles des neurosciences ne saurait évidemment être que pure coïncidence !

      Est-ce malgré ou à cause de cela que Comte a été et reste tabou au sein de l’Université ?

      EL

      PS. Dans les années 1930 le disciple d’Alain Michel Alexandre mettait clairement en garde ses Khâgneux : “Auguste Comte, l’auteur qu’il faut ne pas avoir lu pour être reçu à l’agrégation de philosophie” (témoignage de son ancien élève André Sernin) !

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