Entretien: Stéphane François “L’occultisme, le paganisme et la politique”

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Paganisme

L’historien Stéphane François vient de publier un livre intitulé L’occultisme nazi (CNRS Editions), dans lequel il remet en cause le mythe selon lequel le paganisme aurait inspiré la doctrine du IIIe Reich. En fait, cette légende s’est surtout forgée après la guerre, lorsque la culture populaire a repeint les anciens dirigeants du régime nazi en occultistes passionnés par les forces mystérieuses de l’univers.


 

Thibault Isabel : L’image d’Epinal veut que le nazisme ait été un régime fondamentalement inspiré par l’occultisme et le paganisme. Cette représentation semble aujourd’hui à la fois partagée au sein du grand public et de nombreux milieux d’extrême droite eux-mêmes. Qu’en est-il en réalité ? L’occultisme et le paganisme ont-ils joué un rôle moteur dans l’émergence du nazisme ? Et ont-ils entretenu des liens plus ténus avec le régime que d’autres options métaphysiques, comme le christianisme ?

Stéphane François : Ces questions sont passionnantes pour l’historien des idées ou des religions. Depuis quasiment la fin de la Seconde guerre mondiale, elles travaillent une partie du monde savant. La réalité est moins « magique » : s’il y a eu des nazis païens ou marqués par l’occultisme, ils furent largement minoritaires, bien qu’il y ait eu des exemples de premier plan. On pense tout de suite à Himmler et à Hess. Cependant, d’autres, comme Rosenberg, sont restés chrétiens, surtout dans une variante protestante et nationaliste, ou ont manifesté un manque d’intérêt pour les questions religieuses – pensons à Göring ou à Goebbels.

L'occultisme nazi, Stéphane François

Des nazis païens rassemblés autour du comte Ernst Zu Reventlow ont néanmoins tenté d’obtenir une visibilité auprès du régime en fusionnant avec d’autres structures païennes des années 1920. Ce fut le « mouvement de la foi allemande », dans lequel on retrouva l’orientaliste Wilhelm Hauer. Mais l’audience s’avéra limitée et le mouvement fut quand même « mis au pas ». La mouvance païenne n’attira qu’environ 300 000 personnes durant cette période. C’est à la fois beaucoup et peu : beaucoup pour un mouvement minoritaire, mais on est loin du « raz de marée » païen que serait la société nazie entre 1933 et 1945 mis en avant par certains essayistes.

La mouvance völkisch d’où est issu le nazisme était éclectique sur le plan religieux : il y avait des païens ; des völkisch politiques sans options religieuses précises, voire sans religion ; mais aussi des völkisch chrétiens, principalement protestants ou unitariens. L’idée d’un parti nazi marqué par l’occultisme et/ou le paganisme vient surtout du livre de Louis Pauwels et Jacques Bergier, Le Matin des magiciens. Ce livre fit de la Société Thulé, groupe völkisch et paramilitaire de Munich, une société secrète.

L’un des points intangibles du parti était la promotion d’un « christianisme positif », c’est-à-dire d’un christianisme nationaliste épuré de l’Ancien testament.

La vérité est plus prosaïque : si Sebottendorf, le fondateur de la Thulé, baignait dans l’ésotérisme et la franc-maçonnerie « vieille prussienne », c’est-à-dire raciste et nationaliste, il n’a transmis que peu d’éléments doctrinaux au parti nazi. Idem pour Theodor Fritsch, le fondateur du Germanen Orden, d’où est sorti la Thulé : il a été célébré par les nazis comme théoricien de l’antisémitisme… Le cas de Dietrich Eckart, maître politique du Hitler des premières années, est plus intéressant : non seulement il a fait le lien entre la Thulé et le parti nazi, mais il avait élaboré une doctrine antisémite gnostique et quasi-métaphysique. Cependant, parmi ses proches, il y avait Rosenberg, qui n’avait que mépris pour l’occultisme et le néopaganisme.

Ainsi, l’un des points intangibles du parti était la promotion d’un « christianisme positif », c’est-à-dire d’un christianisme nationaliste épuré de l’Ancien testament. Cette idée trouva un écho favorable auprès de la frange la plus nationaliste du protestantisme allemand – les « chrétiens allemands » – qui prit le contrôle du protestantisme en Allemagne à partir de 1933. Ces milieux soutinrent le régime jusqu’à la fin, malgré l’évolution antichrétienne du régime. Il ne faut pas oublier ce point : le parti nazi faisait preuve d’un matérialisme biologique assumé qui l’opposait au christianisme, religion asiatique et protectrice de la « lie génétique » qu’il fallait extirper de la « communauté du peuple ». De ce fait, les chrétiens ont vu dans le nazisme une forme de paganisme ; mais être antichrétien ne signifie pas être païen, loin de là… Plus qu’athées ou païens, la majorité des nazis étaient des matérialistes obsédés par la pureté de la race et l’eugénisme.

Occultisme, nazisme, politique

Thibault Isabel : Pourquoi l’opinion publique a-t-elle fini par associer aussi étroitement l’occultisme au nazisme ?

Stéphane François : Vaste question… Je suppose qu’il y a d’un côté une fascination morbide et malsaine pour le nazisme (pensons à tous ces films des années 1970 – surtout italiens – qui jouaient sur le registre pornographique concentrationnaire) ; et de l’autre une volonté sincère de comprendre la politique destructrice du nazisme.

Personne ne s’intéresse au fait que certains officiers supérieurs britanniques pratiquaient les « sciences occultes », comme le spiritisme… Göring en aurait fait autant, il y aurait aujourd’hui une centaine de livres sur le sujet.

L’horreur étant telle qu’une partie de l’opinion publique en a cherché les causes dans des explications irrationnelles. Les études universitaires sur le nazisme se vendent bien également, malgré des thématiques parfois techniques. Au-delà des aspects hétérodoxes, il y a vraiment une fascination pour cette idéologie. Ainsi, personne ne s’intéresse au fait que certains officiers supérieurs britanniques pratiquaient les « sciences occultes », comme le spiritisme, cherchant à entrer en contact avec des soldats morts… Göring en aurait fait autant, il y aurait aujourd’hui une centaine de livres sur le sujet.

Les mystères du nazisme

Thibault Isabel : Comment évalueriez-vous le rôle joué par le cinéma et la culture populaire dans l’association de l’occultisme et du nazisme ? On peut être frappé notamment par la façon dont la série des Indiana Jones considère le régime nazi comme la manifestation de réseaux occultes. Dans la bande-dessinée américaine, le nazi Crâne Rouge – ennemi juré de Captain America – est associé dès les années 1960-1970 au mysticisme ésotérique et à la magie noire. A tel point qu’on pourrait se demander s’il n’existe pas dans la culture populaire une sorte de complotisme mimétique et inversé, venant répondre au complotisme des milieux d’extrême droite. Il y aurait dès lors un complot ésotérico-nazi, comme d’autres parlent d’un complot juif ou franc-maçon – à ceci près toutefois que nombre de milieux d’extrême droite ont fini sans doute par s’identifier positivement et jouissivement à ce réseau occulte stigmatisé par l’opinion dominante.

Stéphane François : La culture populaire a joué évidemment un rôle important dans cette diffusion. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder le nombre de blockbusters, parfois de qualité, qui illustrent cet « occultisme nazi » : des Indiana Jones que vous citez au premier Hellboy, en passant par le premier Captain America (« First Avenger »). Nous pourrions parler aussi des bandes dessinées, dont D-Day, le jour du désastre, Blake et Mortimer, etc., sans parler des romans, dont ceux, très bien faits, du duo Giacometti/Ravenne. Il faut être honnête et reconnaître que cette thématique est un matériau très riche pour des créations culturelles.

L’aspect complotiste est très fréquent dans cette thématique. Effectivement, comme vous le faites remarquer, on peut le voir comme un « contre-complot » par rapport au complotisme de l’extrême droite. Cet aspect est ancien : les bandes dessinées de Jack Kirby et Joe Simon mettant en scène le personnage de Crâne Rouge datent de la période de la guerre. Cependant, l’aspect occulte d’Hydra est surtout mis en avant à compter des années 1960.

L’occultisme nazi participe aussi de la volonté d’entretenir le mythe d’un Ordre noir, nouvelle aristocratie raciale.

Au-delà de cet aspect « pop culturel », la logique « complot/contre-complot » est ancienne : on en trouve des manifestations dès le XIXe siècle, pour prendre un exemple français, époque où des sociétés secrètes catholiques se sont constituées pour combattre le supposé rôle néfaste de la franc-maçonnerie. On pourrait même aller plus loin avec la constitution des Illuminés de Bavière, en 1776, pour combattre des sociétés rosicruciennes perçues comme réactionnaires… Bref, c’est une vieille logique.

Concernant votre dernier point, il ne faut pas oublier que l’extrême droite a été la perdante de la Seconde Guerre mondiale. Ses membres les plus éminents d’avant-guerre devinrent des proscrits après-guerre, les régimes nazis et fascistes s’effondrant, leurs chefs d’Etat mourant dans des conditions pathétiques… Il fallait trouver des échappatoires, écrire une nouvelle fin. L’occultisme nazi participe de cela : ils n’étaient pas des perdants, mais des représentants d’une nouvelle aristocratie mystique et raciale. L’occultisme nazi participe aussi de la volonté d’entretenir le mythe d’un Ordre noir, nouvelle aristocratie raciale. Seulement, comme pour les mythes mettant en avant de supposées valeurs aristocratiques (je pense aux mythes templiers ou chevaleresques de la franc-maçonnerie), il ne s’agit que d’une caricature…

Temple
Temple hindouiste à Bali

Thibault Isabel : Pour en revenir aux origines de l’occultisme et du néopaganisme, il me semble qu’on néglige la très grande diversité politique des milieux dans lesquels ces tendances spirituelles ont émergé. Au XIXe siècle, l’intérêt pour l’ésotérisme est transversal, sans parler de l’engouement pour le folklore – qui n’est pas immédiatement et exclusivement völkisch – ou de la reviviscence des spiritualités antiques et orientales – qui trouve des partisans de renom dans les milieux socialistes, peut-être parfois sous l’influence de la franc-maçonnerie de l’époque (je pense à Pierre-Joseph Proudhon, à Louis Ménard, etc.). Seriez-vous d’accord pour dire que l’occultisme et ses dérivés n’étaient pas spécifiquement de droite, avant d’être associés au nazisme ?

Stéphane François : Vous faites bien de le préciser : au XIXe siècle, l’occultisme était plutôt progressiste. Il a existé tout un milieu plutôt situé à gauche, politiquement. Prenons l’exemple français : plusieurs quarante-huitards, comme Alphonse-Louis Constant, furent des ésotéristes. Il était connu sous le pseudonyme d’Eliphas Lévi comme un spécialiste de la kabbale. Le spécialiste de l’ésotérisme Jean-Pierre Laurant voit le point de bascule au moment de l’Affaire Dreyfus.

Au XIXe siècle, l’occultisme était plutôt progressiste. Il a existé tout un milieu plutôt situé à gauche, politiquement.

Pareillement, on trouve des mouvements païens et/ou régionalistes, notamment celtisants ou germaniques, qu’on situerait aujourd’hui à gauche. Cette reductio ad hitlerum est particulièrement dommageable, associant d’office paganisme, occultisme à l’extrême droite…

D’ailleurs, il faut aussi, à l’inverse, insister sur le fait qu’il existe une extrême droite qui n’a que mépris pour ces spéculations, voire qui les condamnent, tel le catholicisme traditionaliste. Sans compter l’extrême droite qui se désintéresse de pareilles questions : Jean-Marie Le Pen, par exemple, n’a jamais pris position autour de ces sujets, ça ne fait pas partie de sa culture politique. Ces intérêts restent principalement confinés aujourd’hui dans les milieux radicaux : identitaires, nationalistes-révolutionnaires et néonazis.

Thulé, occultisme

Thibault Isabel : Les milieux néopaïens comportent une forte composante identitaire, de nos jours, mais il existe aussi des tendances néopaïennes libertaires, comme le New-Age, voire sincèrement apolitiques. Est-il seulement possible de dresser une cartographie idéologique du paysage néopaïen actuel ?

Stéphane François : Il est en tout cas difficile d’établir une cartographie précise, car cela varie en fonction des pays et de leur histoire. Par exemple, aux Etats-Unis, les groupes païens extrémistes de droite se fondent parfois dans des structures nationales globalement apolitiques. C’est aussi le cas en Europe, avec des structures comme l’European Congress of Ethnic Religions (Congrès européen des religions ethniques), qui voit la participation de groupes extrémistes de droite aux côtés de structures de gauche ou apolitiques. En outre, le monde du néopaganisme est foisonnant, très dynamique. De ce fait, il évolue rapidement, le paysage païen se recomposant sans cesse, y compris idéologiquement… Ceci dit, au niveau national, les différentes tendances ne se mélangent pas, sauf momentanément, les groupes identitaires condamnant ceux de gauche, et inversement.

 

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