Dossier: “Les dérives de l’Etat autoritaire: hier, aujourd’hui, demain”

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    Etat autoritaire

    Avec l’intensification des tensions sociales, les scènes d’émeute urbaine remettent au premier plan la question fort ancienne des bavures policières et des dérives de l’Etat répressif. Frédéric Dufoing nous propose un dossier complet autour de cette question, envisagée sous une multitude d’aspects. Il aborde d’abord les liens entre démocratie libérale et autoritarisme policier, à travers une analyse du livre de Romaric Godin, La guerre sociale en France. Aux origines de la démocratie autoritaire. Il recueille également le témoignage du collectif « Désarmons-les », qui milite pour le désarmement des forces de police et le respect du droit de manifester. Enfin, il élargit la perspective à des questions connexes, comme celle du recours à la torture dans les régimes démocratiques, l’histoire des politiques répressives en Europe et l’autoritarisme des politiques coloniales au cours des derniers siècles.


     

    Romaric Godin, état

    Aux origines de la démocratie autoritaire.

    Sans doute effrayé par la descente aux enfers de la « démocratie » française, le journaliste Romaric Godin analyse la politique du gouvernement Macron en l’intégrant dans le projet plus vaste du « néolibéralisme », dont les représentants politiques les plus connus sont Margaret Thatcher et Ronald Reagan, lesquels ont fait des émules, de véritables copycats dans absolument tous les partis politiques, y compris ceux de gauche. Il montre, à la suite du philosophe Grégoire Chamayou, que le libéralisme économique peut fort bien s’accommoder d’un système dictatorial ou, à tout le moins, autoritaire, minant de fait toutes les affirmations vertueuses des auteurs libéraux qui se présentent comme les héritiers et défenseurs historiques de la démocratie.

    Cette union a priori improbable entre une démocratie en suspens, et donc un Etat à tout le moins brutal et fermé, et la doctrine économique des néo-classiques tels que Friedrich von Hayek, supporter de Pinochet et chantre du marché libre. La thèse de Godin est qu’en France, Macron finit le travail de démantèlement de l’aide sociale (coûteuse et nuisant nécessairement à la liberté sur le marché du travail), d’ouverture à la logique financière (qui consiste pour un Etat à attirer des capitaux par une fiscalité qui favorise les investisseurs), ainsi que de saccage de la sphère publique, c’est-à-dire de transfert de ce qui reste d’activités collectives (destinées à la collectivité et financées par elle) vers le privé et donc le marché. Ce même Macron, face aux Gilets jaunes, s’est retrouvé comme Thatcher face aux mineurs : avec l’objectif de faire passer coûte que coûte des réformes que personne n’avait osé mener jusqu’au bout, et que certains avaient même freiné ou tenté d’adapter afin de ne pas froisser un électorat ou une population qui n’en voulait majoritairement pas – et qui s’y oppose toujours.

    Godin voue son premier chapitre à décrire ce qu’est ce fameux néolibéralisme, et le présente comme une revanche du capital, une réaction à une perte relative des revenus du capital durant la période qui va de l’après-guerre aux années 1970. Les spécificités du néo-libéralisme sont (1) de permettre obsessionnellement la circulation la plus fluide possible des capitaux et (2) de demander à l’Etat une forme de régulation par… la dérégulation (en somme : d’agir pour que les capitaux circulent, ce qui veut dire réduire les contraintes fiscales, mais aussi les obstacles légaux, institutionnels et sociaux, notamment sur le marché du travail). Rompant avec les logiques keynésiennes et néo-keynésiennes, les néo-libéraux demanderaient à l’Etat de revenir à ses strictes fonctions régaliennes (police, justice, armée) et à une gestion technocratique, automatique de son fonctionnement. Il faut noter que Godin, contrairement à Chamayou, passe complètement à côté de l’importance de la construction européenne dans ce tournant néo-libéral. C’est bien l’UE qui a permis, en contournant les souverainetés nationales et en les cimentant dans des traités et des institutions qui rendaient impossibles ou ineffectives des politiques keynésiennes, des choix politiques néo-libéraux, notamment avec l’euro et l’obsession allemande de l’inflation, ou encore avec la surveillance corrélative des dépenses budgétaires des Etats membres.

    Godin comme Chamayou insistent plutôt sur le rôle des universités et des financements privés, qui ont permis de faire passer l’idéologie néo-libérale pour la réalité, toute autre forme de pensée économique devenant une absurdité non scientifique.

    Comme n’importe quel phénomène social, n’importe quelle idée, le néo-libéralisme s’est imposé par des voies diverses : Chamayou étudie la littérature de management, Godin le discours universitaire, Boltanski le détournement de certains valeurs défendues durant les années 1960 (l’autonomie) par le libéralisme, d’autres les voies institutionnelles (comme l’UE), d’autres encore les effets de connivence, d’intérêts de moins en moins distincts entre les haut fonctionnaires, personnels politiques divers et cadres ou patrons de la haute finance. On pourrait aussi étudier comment les valeurs néo-libérales sont passées dans la culture populaire ou comment elles ont pu être acceptées eu égard à des stratégies rhétoriques : mettre en opposition les intérêts des petits entre eux, leur brandir des boucs émissaires, invoquer des événements macro-historiques (l’échec du communisme soviétique), etc.

    Une autre question est la cause de cette réaction néolibérale. Godin comme Chamayou tombent plus ou moins d’accord : le Capital perdait du pouvoir à la faveur du Travail pour l’un, le monde du Travail avait gagné du pouvoir sur le monde du Capital pour l’autre.

    Mais ce qui étonne Godin, comme nombre de ceux qui commentent le « néolibéralisme », c’est que l’Etat puisse être mis à son service et qu’il puisse se soucier comme d’une guigne de la démocratie, faisant montre d’une brutalité inouïe, le tout dans un cadre légal qui protège à la fois l’exécutif, son administration et sa police. Pour Godin, que Hayek puisse au nom du libéralisme abandonner la démocratie et s’en justifier, c’est un phénomène à la fois nouveau et étrange. Mais c’est avoir une bien courte mémoire historique. L’Etat a toujours utilisé ses capacités légales et ses outils de contraintes pour favoriser le capital contre le travail : faut-il rappeler comment s’est faite la confiscation des communaux (les territoires sans propriétaires, gérés par la population locale), la suppression des coutumes (les usages des ouvriers et artisans qui leurs donnaient un plus en sus du salaire) et donc l’extension d’un salariat de dépendance, ou encore comment s’est mis en place l’esclavage des noirs, mais aussi celui de blancs (pauvres, vagabonds, prostituées, serviteurs sous contrat, etc.) ? Par un arsenal législatif et la violence : l’utilisation de l’outil judiciaire à des fins politiques, les amendes, l’exclusion (déportations, enfermements dans les workhouses), les mutilations, le travail forcé (les rafles de marins), les meurtres, les massacres de masse. C’est l’Etat qui a permis la densification de la logique de la propriété privée et son extension. Depuis qu’il existe, depuis les XVIe et XVIIe siècles.

    Et que dire de la révolution industrielle ? Les libéraux pouvaient bien être parfois hostiles au colonialisme, c’est grâce à celui-ci (et à l’esclavage, et au système des plantations) que l’industrialisation a pu se faire. Aussi, le néolibéralisme n’est-il pas « néo », nouveau : c’est au contraire un libéralisme qui revient à ses racines : l’Etat qui crée le marché libre en éliminant tous les obstacles (communaux, coutumes, corporations et désormais système social et réglementation de travail).  Le libéralisme de Keynes était un néolibéralisme, un compromis hybride, mais un compromis qui laissait fondamentalement la force du côté du Capital : plutôt qu’un Etat qui soutenait celui-ci avec des coups, il le soutenait en soignant le cheptel, la main d’œuvre, protégeant le Capital contre ses propres excès.

    Le marché libre n’a jamais existé, à aucun moment de l’histoire : il est un fantasme qui ne peut advenir qu’avec l’aide de l’Etat, de la force.

    Romaric Godin, La Guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire, La Découverte, 2019

     

    Désarmons-les, état autoritaire

    Entretien avec le collectif « Désarmons-les ».

    Frédéric Dufoing : Pouvez-vous présenter votre organisation ? Quels sont les événements ou constats à l’origine de sa création ? Que défend-t-elle ? Quels sont ses moyens d’action ?

    Désarmons-les : Notre collectif est informel. Il s’est constitué à partir de 2012 sur des bases politiques radicales, car nous étions militants autonomes auparavant, et cela depuis plusieurs années. Nous avons participé aux mouvements contre les frontières et de soutien aux exilés, mais également à un certain nombre de luttes anticapitalistes, notamment à l’occasion de contre-sommets internationaux. A partir de 2011, nous avons participé à des luttes de territoires (écologie radicale), au cours desquels certain-es de nos ami-es ont été grièvement blessé-es par des grenades. Ça a été le déclencheur de notre engagement spécifique contre les armes et plus largement contre les violences d’Etat. Nous oeuvrons au désarmement de la police, et croyons plus généralement en son abolition. Notre lutte prend de nombreuses formes : information et sensibilisation vers tous les publics (plaidoyer), soutien juridique et psychologique, voire financier depuis cette année, aux victimes de violences policières, et organisation d’actions.

    Frédéric Dufoing : Faites-vous un lien entre les événements actuels en France et ce qui se passe dans les fameuses banlieues depuis plus de trente ans ? Avez-vous l’impression que, suite aux manifestations des Gilets Jaunes, une partie croissante de la population est en train de se rendre compte de l’arbitraire de l’action policière dans ces mêmes banlieues ?

    Désarmons-les : Le lien entre les violences subies par les manifestant-es des centres-villes et les populations vivant dans les espaces de relégation de la République, banlieues et quartiers paupérisés des centres, est pour nous une évidence. A partir de la guerre d’Algérie, des brigades spécifiques ont été créée pour mater les « colonisés de l’intérieur » sous prétexte de lutte contre le FLN, puis la « criminalité nord africaine ». Ses méthodes, préconisées par des anciens officiers d’Algérie, ont déjà été utilisées dans le maintien de l’ordre à Paris lorsque Maurice Papon était préfet de police. Avec la création des Voltigeurs par Marcellin, puis la généralisation de la BAC par Pasqua et enfin le reversement de toutes ces unités mobiles dans le maintien de l’ordre par Sarkozy, ont contribué à ce glissement progressif vers un maintien de l’ordre de type colonial. La révolte des Gilets Jaunes, et la répression féroce qui lui a été opposée, ont amené des milliers de gens à découvrir le caractère systémique de l’arbitraire policier. Beaucoup de gens ont en effet réalisé que cette violence ne venait pas de nulle part, et qu’elle s’était entraînée durant des années là où les regards de la majorité ne se portaient pas.

    Frédéric Dufoing : Lorsque l’on est critique, on peut, à l’égard de la police, soit avoir une position de principe, qui consiste à refuser l’existence même d’un corps de métier qui détient le monopole de la violence technique et légitime, sert le gouvernement ou des intérêts économiques (ou les deux), soit avoir une position qui consiste à reconnaître sa légitimité (ou sa nécessité), mais à refuser qu’elle sorte du cadre légal où elle doit être corsetée pour éviter l’arbitraire et les abus. Vous retrouvez-vous dans une de ces positions, ou en avez-vous une autre ? Corrélativement, la police est-elle nécessairement, structurellement violente, arbitraire et seulement au service du pouvoir ou ne l’est-elle que parce que les lois et les institutions ne l’encadrent pas suffisamment ?

    Désarmons-les : La position de notre collectif est clairement la première. Nous portons un regard critique et une analyse radicale sur le rôle social de la police, dont l’histoire atteste, aux différentes étapes de la constitution de ce qu’est la préfecture de police depuis le XIXe siècle, qu’elle s’est construite pour protéger l’ordre établi, qu’on peut qualifier d’« ordre bourgeois ». La position réformiste, qui n’est pas la nôtre, implique une confiance dans les institutions de la République, mais aussi dans l’état de Droit constitué par Napoléon (le premier des autocrates) que nous ne partageons pas.

    Frédéric Dufoing : Quelles règles (ou institutions) faudrait-il établir pour que la police agisse dans un cadre qui permette le respect des droits individuels et collectifs ? Quelles seraient les mesures à prendre de toute urgence ?

    Désarmons-les : Nous ne pensons pas être en position pour proposer une réforme de l’institution policière, car nous nous plaçons dans une perspective révolutionnaire qui œuvre en faveur de son abolition, au profit de systèmes d’autodéfenses populaires et d’une prise en charge de la sécurité quotidienne par la population elle-même, via des moyens autogérés qu’hélas peu de gens envisagent, trop habitués ou convaincu de la nécessité d’une police de métier pour faire régner l’ordre. A minima, la police doit être désarmée, privée de toutes les armes adoptées depuis 1995, ainsi que des grenades. Les policiers doivent avoir pour interdiction stricte de dissimuler leur visage, doivent porter obligatoirement leurs numéros d’identification. Aucune unité de police ne doit intervenir en tenue civile, ni infiltrer les manifestations ou les organisations politiques. Un comité d’enquête indépendant doit se constituer, sans aucun acteur institutionnel en son sein, avec un droit d’accès non négociable aux scènes de crime et aux corps des victimes.

    Frédéric Dufoing : Vous critiquez aussi le système judiciaire. Quels sont ses manquements, ses défaillances et ses biais ? Là encore, que faire pour résoudre ses problèmes ?

    Désarmons-les : Notre réponse sera sensiblement la même que pour l’institution policière. La Justice n’est que le prolongement de la police, et la violence de l’une est confortée par l’impartialité de l’autre. Toute deux sont le rempart du régime contre le risque d’une remise en question radicale et fondamentale de celui-ci. A minima, aucune affaire ne devrait reposer sur les seules déclarations des policiers, aucune personne ne devrait pouvoir être condamnée sur la base de dénonciations ou de procès verbaux anonymes. La fonction de procureur ne devrait pas exister.

    Frédéric Dufoing : Opérez-vous des comparaisons avec d’autres systèmes judiciaires ou policiers ? Observez-vous ce qui se passe dans d’autres pays ? Quelles leçons peut-on en tirer pour la France ?

    Désarmons-les : Autant que faire se peut, nous comparons les systèmes. Nous connaissons bien les systèmes allemand et russe. Nous avons des liens avec des personnes engagées dans un certain nombre d’autres pays en Europe, aux Etats-Unis, au Chili ou à Hong Kong. A partir des connaissances relatives que nous avons des différents pays, la France ne se distingue que par son histoire coloniale spécifique. Par rapport à d’autres pays européen, elle se distingue également par l’utilisation d’armes que la plupart des autres pays en dehors de l’Espagne n’utilisent pas. Ailleurs dans le monde, comme en Israël, aux Etats-Unis, au Proche-Orient, en Amérique du Sud ou en Asie du Sud Est, les moyens de forces sont sensiblement identiques, pour beaucoup fournis par l’entreprise américaine CTS. Le contrôle des foules fait l’objet d’échanges et de partenariats entre les polices du monde entier, ce qui fait que les pratiques se ressemblent ou se font écho d’un pays à l’autre, que le régime en place soit « dictatorial » ou supposément démocratique. Et le marché des armes, promu à l’international par des salons comme Milipol ou Eurosatory, contribue à uniformiser ces moyens. Le système judiciaire quant à lui, relativement magnanime en France, tant à s’aligner sur des pays comme l’Italie ou la Turquie. Les procureurs obéissent à l’exécutif et les juges suivent les réquisitions des procureurs, alourdissant les peines pour des délits qui jusqu’alors était vus comme mineurs, voire considérés comme de simples faits de manif et passibles de simples rappels à la loi. La seule leçon que nous en tirons, c’est que les mythes de la république démocratique, de l’État de droit et des droits de l’homme ont fait leur temps : le capitalisme a le même visage partout, celui de la violence.

    Frédéric Dufoing : Quelle est votre position de principe concernant le droit à la légitime défense en général, de la part et vis-à-vis de la police en particulier ?

    Désarmons-les : Nous considérons que toute agression physique directe doit justifier une réaction d’autodéfense sur le moment. Cela signifie que toute personne physiquement agressée, que ce soit par un policier ou non, est en droit de riposter pour protéger son intégrité. Les policiers ne font pas exception à la règle. Il y a un dicton qui dit « Tant que la violence de l’Etat se fera appeler justice, la justice du peuple se fera appeler violence ». Nous adhérons à ce propos.

     

    Torture et état

    Pourquoi la torture ne marche pas.

    Si la torture est une réalité aussi ancienne que la bêtise humaine, sa pratique est revenue sur le devant de la scène politique et éthique en régime dit « démocratique » depuis les attentats de 2001, la rédaction des fameux mémorandums sur la torture (2002) et la légalisation emballée d’euphémismes de diverses techniques qui en relèvent par les services de renseignement états-uniens du gouvernement Bush ; sont venus s’y ajouter les révélations faites sur les pratiques dans le camp de concentration de Guantanamo, les enlèvements  de la CIA ou les horreurs dénoncées par Chelsea Manning à propos de la prison états-unienne d’Abou Ghraib en Irak.

    Sa justification morale est généralement un calcul utilitaire : une course contre la montre pour sauver plus de gens que l’on en sacrifie. Ce n’est cependant pas l’aspect moral qui intéresse le professeur de neurosciences Shane O’Mara, c’est l’aspect technique, c’est-à-dire psychologique vu sous toutes ses coutures : cognition, remémoration, mobilisation du système nerveux, effets des affects, etc. En un mot comme en cent : non seulement aucune étude sérieuse ne prouve que la torture marche, mais par contre un nombre considérable d’expériences, d’études statistiques, empiriques, biochimiques ou issues de diverses pratiques de plus en plus précises d’imagerie médicale (une véritable révolution dans les sciences cognitives) dans tous les domaines touchant aux opérations mentales, aux effets du stress, du manque d’oxygène, de sommeil, de nourriture, de la douleur physique, de l’isolement social, de l’enfermement, des drogues, etc. indiquent que la torture ne peut pas fonctionner, ni à long terme, ni à court terme (dans le scénario sempiternellement évoqué de la course contre le montre), cela même dans des situations où la motivation d’un individu ne fait pas obstacle à la remémoration d’une donnée ! Autrement dit, si la torture a pour but – comme on le prétend dans les fictions et dans les rapports justificatifs de ceux qui la pratique – d’obtenir une information, elle est résolument contre-productive. Par l’effet du jeu de miroir empathique, elle a même des conséquences néfastes sur le bourreau (sauf s’il est sadique et/ou psychopathe).

    A l’aide d’un passage en revue des travaux consacrés à ses sujets (qui constituent une impeccable bibliographie), chapitre après chapitre, et type de torture après type de torture, non seulement O’Mara démonte avec une rigueur scientifique et argumentative admirable la mauvaise foi technique des autorités ayant justifié la torture, notamment dans les mémorandums (où l’on se prévaut d’études inexistantes et de résultats sans aucune preuve, et où l’on omet bien entendu de contrer ou même de se référer aux innombrables travaux contradictoires), et elle explique point par point ce qui se passe dans un cerveau, dans un système nerveux et même dans l’ensemble des interactions physiologiques, endocriniennes, lorsqu’un individu est torturé : par exemple, en cas de stress aigu et prolongé, les hormones de stress comme le cortisol ont un effet très négatif sur la mémoire épisodique (laquelle est justement celle qu’on mobilise pour obtenir un renseignement), les raisonnements logiques, les apprentissages, le temps de réaction, etc. De plus, en présence d’un danger, le cerveau se met sur une voie automatique, la pensée consciente passant au second plan, ce qui nuit là encore à la mémoire épisodique ; le manque de sommeil ou le froid réduisent drastiquement l’activité cérébrale, etc. L’auteur souligne aussi que, dans les simulations de noyade comme dans la privation de sommeil et dans bien d’autres pratiques, il est impossible de garder la vie du torturé sous contrôle : les effets physiologiques sont beaucoup trop imprévisibles et personnels.

    L’ouvrage offre donc, outre un argumentaire technique extrêmement précis contre la torture, un voyage passionnant dans les relations entre le cerveau, le système nerveux et les fonctions les plus essentielles du corps humain.

    Il permet aussi une réflexion approfondie et critique sur de nombreuses institutions, comme la prison, où sur des pratiques comme celles de la police, notamment dans le cadre d’enquêtes judiciaires. Car si tabasser et « faire pression » sur un individu permet parfois, avec de sacro-saints aveux, de trouver un coupable, on peut sérieusement douter que cela amène à la vérité, objective ou simplement judiciaire.

    Shane O’Mara, Pourquoi la torture ne marche pas. L’interrogatoire à la lumière des neurosciences, Markus Miller, 2018

     

    Les pendus de Londres

    La répression du crime au XVIIIe siècle.

    Paru en 1991 mais enfin traduit en français, l’ouvrage de Peter Linebaugh Les Pendus de Londres. Crime et société civile au XVIIIe siècle s’inscrit dans la lignée des travaux de l’historien marxiste hétérodoxe Edward P. Thompson par ses objectifs comme par sa démarche : comprendre l’articulation du capitalisme et de l’industrialisme en étudiant comment il s’est imposé, c’est-à-dire comment les « petits » l’ont vécu et y ont résisté ; remettre en avant la vie quotidienne et finalement le courage et la dignité des hommes du commun. Linebaugh reprend aussi à Thompson le cadrage par les usages coutumiers dans le monde du travail : là où la destruction des communaux a permis la fin de la paysannerie, l’éradication d’usages de survie qui bien souvent impliquaient des marges d’autonomie des travailleurs a permis l’avènement du salariat généralisé et le contrôle impitoyable du travail par le capital. Cette éradication se fit par voie pénale (les pendaisons, les déportations, les mutilations en fonction de critères tenant à la seule valeur des biens « volés » et non pas à la situation des personnes), mais aussi par la réorganisation du travail (le meilleur exemple est celui de la construction des navires dont le frère de l’utilitariste Jeremy Bentham fut le maître d’œuvre). Il montre aussi à quel point la frontière est ténue entre un acte de résistance proprement politique et un acte illégal de survie individuelle : la délinquance et un certain éthos peuvent avoir une signification politique, sociale, parfaitement perçue par les acteurs en contexte, alors qu’elle passerait inaperçue aujourd’hui ; le microsocial rejoint plus souvent qu’on ne le pense le social au sens « noble ».

    Les matériaux d’étude de base de Linebaugh sont les pendus de l’un des gibets de Londres, celui de Tyburn : l’aspect a priori anecdotique du destin de ces pauvres hères révèle en fait l’un des murs porteurs d’une construction sociale en train de se faire : l’industrialisation et le capitalisme salarial. Linebaugh suit le destin de certains de ces pendus ou des malheureux envoyés dans les colonies dans des conditions effroyables, en évoque beaucoup, montrant la logique économique impitoyable qui les écrase, le courage de tous et l’immense dignité de nombre d’entre eux – et surtout d’entre-elles – qui survivaient et faisaient survivre des familles entières aux marges d’une économie que l’Etat au service de la logique du capital quadrillait chaque jour davantage, éliminant les micro-résistances et ce qui, en milieu urbain et au sein du monde artisanal, correspondait aux communaux en zones rurales: les coutumes (par exemple, le ramassage puis la revente ou la réutilisation des copeaux sur un chantier naval, les rognures de métaux précieux ou les bouts de tissus, des portions de tabac ou de vin dans les tonneaux, etc.), lesquelles permettaient au petit peuple de ne pas sombrer dans la misère en ajoutant au revenu salarial souvent insuffisant un petit plus qui, de surcroît, permettait une forme d’auto-organisation parallèle au marché officiel, avec des capacités d’autonomie pour tous les intervenants –  en somme, une économie où les pauvres avaient une maîtrise relative, mais réelle, de leur destin et où, au fond, leur travail était vraiment reconnu.

    Linebaugh fait entrer le lecteur dans le rude quotidien de ces artisans, de ces ouvriers, de ces marins, de ces prostituées, occasionnelles ou non, mais aussi de ces bandits de grand chemin, souvent bouchers à l’origine, sortes de robins des bois dans le Sherwood de moins en moins sauvage des alentours de Londres, ou encore dans celui de ces marins, pas toujours volontaires, pas toujours payés, pas tout-à-fait libres, mais qui firent, comme les déportés, des voyages qui leurs permirent de voir la situation des esclaves noirs dans les colonies, parfois de devenir pirates, en tout cas de relier leur réalité d’exploitation et de brutalité avec celle des périphériques. Linebaugh défend d’ailleurs l’idée que se constitua à l’époque, grâce à ce prolétariat voyageur, une sorte d’internationale riche d’expériences et de révoltes, de cultures et de langues (avec de nombreuses personnalités d’origine africaine), un  humus d’héritages divers (ceux des niveleurs, des religieux minoritaires, etc.) qui aurait un destin ultérieur…

    Peter Linebaugh, Les pendus de Londres. Crime et société civile au XVIIIe siècle, Lux, 2018

     

    Etat, Empires coloniaux

    La question coloniale.

    La question coloniale n’en finit pas de se poser, d’abord par la nature même du colonialisme, qui en dit long sur les civilisations qui l’ont développé, et sur leur avenir, ensuite par son impact, ses effets directs et différés, volontaires et involontaires, sur  les colonisés comme sur les colonisateurs, dont l’estimation suscite des controverses violentes à une époque où certains en font le creuset de tous les dysfonctionnements socio-politiques du sud, alors que d’autres cherchent à tout prix à s’en dédouaner, additionnant les kilomètres de chemins de fer installés et y voyant même une origine, certes maladroite et brutale, du bienheureux et bienveillant multiculturalisme.

    La deuxième édition de L’atlas des empires coloniaux ne cherche évidemment pas à donner des réponses, peut-être même pas tant à poser des questions, mais à faire un état des lieux de la problématique, d’une part en abordant les grands thèmes essentiels par des cartes et des graphes, d’autres part en traitant de thèmes plus obliques ou plus anecdotiques, parfois d’ailleurs étonnants, mais suffisamment bien choisis pour donner un éclairage nouveau des faits. Le diable est dans les détails, et dans les recoins.

    La première partie est consacrée aux empires coloniaux, montrant à la fois leurs liens avec les grandes « explorations », les comptoirs commerciaux, mais aussi les Etats et les sociétés instituées qui les précédaient, insistant sur les guerres d’expansions et les mouvements de résistances.

    La deuxième partie est consacrée à la mise ne place des empires coloniaux jusqu’à la Première Guerre mondiale, avec des tableaux concernant notamment les échanges commerciaux entre les métropoles et les colonies ou la composition des armées impériales, mais aussi des cartes qui montrent les oppositions et rivalités géopolitiques entre ces empires, les statuts pour le moins bigarrés des territoires conquis. Une belle carte est consacrée aux migrations et peuplements dans les empires coloniaux, ce qui n’est pas anodin eu égard à l’actualité ; une autre à l’extension de l’empire japonais en Chine, dont on connaît la brutalité ; un troisième à la contribution des troupes coloniales à la Première Guerre mondiale.

    La troisième partie s’intéresse à la période de l’entre-deux guerres, avec des empires coloniaux en vitesse de croisière politique, mais finalement, disent les commentaires, pas si lucratifs qu’on ne pourrait le penser. Certaines cartes reviennent sur les migrations durant cette période, notamment concernant le travail, puisque le travail forcé est censé disparaître : on y assiste à de véritables déplacements de populations, parfois contraints, qui bouleversent profondément les sociétés et les cultures. Le cas de la diaspora chinoise est particulièrement parlant, en particulier vers l’Amérique du nord, où elle va vivre un enfer.

    La dernière partie revient brièvement sur les effets en retour, c’est-à-dire sur les métropoles, sur l’implications des empires (et des troupes mobilisées) durant la Deuxième Guerre mondiale. Une étude et une cartographie des minorités issues des Empires coloniaux dans les métropoles aurait été souhaitable.

    Jean François Klein, Pierre Singaravélou, Maris-Albane de Suremain, Atlas des empires coloniaux, Autrement, 2018

     

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