Entretien: Max-Erwann Gastineau “Viktor Orban et la démocratie illibérale”

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    Hongrie

    La notion de « démocratie illibérale » est entrée dans le débat public sous l’impulsion de Viktor Orban, à la tête de la Hongrie depuis 2010. En quoi les démocraties illibérales se distinguent-elles des démocraties libérales ? Quel rapport entretiennent-elles avec l’Etat de droit ? Un rapprochement est-il possible ou souhaitable entre les pays d’Europe occidentale et d’Europe de l’Est ? Nous en débattons avec Max-Erwann Gastineau, qui vient de publier Le nouveau procès de l’Est, aux éditions du Cerf.


     

    Thibault Isabel : En défendant le concept de démocratie illibérale, Viktor Orban entend pointer du doigt le fait que nos démocraties libérales ne sont plus véritablement démocratiques. Le libéralisme s’impose aujourd’hui comme une idéologie totalisante qui réduit la place du politique comme peau de chagrin. En quoi les démocraties occidentales ont-elles rompu avec la souveraineté populaire, et en quoi les démocraties illibérales d’Europe centrale seraient-elles plus démocratiques que les nôtres ? Il est évident en effet que cette idée heurte l’image habituellement véhiculée dans nos grands médias…

    Max-Erwann Gastineau : Tout dépend au fond du sens que nous attribuons au mot « démocratie ». Je propose dans mon livre de partir de la définition très éclairante de Paul Ricoeur, pour qui la démocratie repose sur 3D : division, délibération, décision. Est démocratique, explique le philosophe, une société qui prend acte de la division du corps social, inhérente à la pluralité humaine, et qui s’accommode de son corollaire : la conflictualité, en en organisant l’expression de telle sorte qu’elle débouche sur une délibération, prélude à l’arbitrage ; à l’affirmation d’une décision « commune », émanation de la souveraineté populaire.

    L’ascendance libérale des démocraties occidentales les conduit à valoriser le premier D : la division (le respect, sinon l’exaltation des différences). A la différence des démocraties dites « illibérales » qui, elles, valorisent le troisième D : la décision.

    Cette différence est le produit de l’histoire. Est et Ouest ne sont pas les héritiers du même traumatisme. L’Ouest demeure hanté par le souvenir de la Seconde Guerre mondiale, la peur du nationalisme, du « retour des années 1930 » ; années marquées par un surinvestissement du politique, la survalorisation de l’action, le sacrifice de l’irréductible multiplicité des communautés humaines sur l’autel du salut collectif. Encore aujourd’hui, ce passé emplit nos discours et explique l’attention portée en Europe aux notions de « droits de l’homme », de « tolérance », de « droits fondamentaux » et d’« Etat de droit ».

    La critique de la démocratie libérale chez Orban doit être relue à l’aune de cette conception « souverainiste » de la démocratie.

    A contrario, à l’Est, où l’on demeure tout autant attaché aux droits de l’homme et à l’Etat de droit (précisons-le !), ce n’est pas la crainte du retour du nationalisme qui domine, mais celui de l’impérialisme ; moins le souvenir de la Seconde Guerre mondiale que celui de la Guerre froide. Les élites conservatrices au pouvoir en Hongrie et en Pologne se sont formées dans la résistance à homo sovieticus ; à cet homme nouveau, totalement nouveau, coupé de ses racines spirituelles et nationales pour mieux se dissoudre dans le corps céleste de la révolution socialiste. Elles sont les héritières de petites nations qui, à plusieurs reprises, se sont vues mourir sous le joug de puissances tutélaires (autrichiennes, allemandes, russes…) et les assauts répétés d’un Orient menaçant (rappelons que l’Empire Ottoman a occupé pendant plus de 250 ans la Hongrie). Ainsi confondent-elles la démocratie avec la souveraineté et la liberté avec la possibilité donnée à une société de demeurer fidèle à elle-même, à ce qui la fonde.

    La critique de la démocratie libérale chez Orban doit être relue à l’aune de cette conception « souverainiste » de la démocratie. Lorsqu’il déclare, comme en juillet 2018, que « la démocratie libérale s’est transmuée pour devenir une non-démocratie libérale », cela signifie qu’en Occident il y a le libéralisme – la défense et l’extension des droits et libertés individuelles, la montée en puissance des cours de justice, qui rognent les marges de manœuvre du politique, et de minorités organisées (ONG, associations…) cherchant à capter l’agenda politique – mais pas la démocratie, ce régime à travers lequel un peuple exerce, par l’intermédiaire de ses représentants, son droit à disposer de ses mœurs et de ses lois.

    Entendons la critique ! Comme l’écrit Marcel Gauchet, nos démocraties libérales sont « devenues très libérales et très peu démocratiques (…), « minimales » ; car « plus soucieuse d’élargir la marge de manœuvre de chacun que d’accroître le pouvoir de tous ». A l’inverse des démocraties illibérales, qui s’affirment comme des démocraties maximales, plus soucieuses d’accroître le pouvoir de tous (la capacité d’action de la nation) que d’élargir les marges de manœuvre de chacun (des individus) ?

    Toute la politique mise en œuvre par Viktor Orban depuis son retour au pouvoir en 2010 peut être lue sous cet angle, analysé comme l’expression d’une volonté ; celle de renforcer l’autonomie de la nation en donnant à la Collectivité les moyens de défendre ses intérêts et de préserver les conditions de sa cohésion. Pensons, à titre d’exemple, à la politique économique mise en œuvre entre 2010 et 2014. Après le tout-Etat des années communistes (1945-1990), le tout-marché des années libérales (1990-2010), les conservateurs hongrois ont mis sur pied un « Etat non libéral », une troisième voie « spécifique et nationale », un « capitalisme d’Etat » pensé pour « magyariser » l’économie – passée sous pavillons étrangers dans les années 1990 – et faciliter la mise en œuvre de mesures peu orthodoxes (baisse des prix administrés, augmentation des revenus de la Fonction publique, taxation des grandes banques, aides fiscales aux PME, nationalisation d’entreprises stratégiques, baisse du taux directeur de la banque centrale…), mais qui ont porté leurs fruits ; contribué à relancer une Hongrie sortie très affaiblie de la crise de 2008.

    Le nouveau procès de l'Est

    Thibault Isabel : Vous établissez une comparaison entre la révolution de Mai 68 en Europe de l’Ouest et les révolutions hongroises ou tchèques des années 1950 ou 1960 contre l’ogre soviétique. Aucune de ces révolutions ne fut victorieuse, à l’Est comme à l’Ouest, mais leur héritage culturel n’en fut pas moins immense. Cependant, vous notez aussi que ces deux mouvements de révolte étaient d’une certaine façon opposés. Chez nous, Mai 68 a établi un idéal d’émancipation face à la vieille culture européenne, jugée sclérosante, alors qu’en Europe de l’Est il s’agissait au contraire de restaurer cette vielle culture européenne face à la tyrannie communiste. D’un côté, on libérait une ferveur progressiste ; de l’autre, on établissait une résistance conservatrice. A vos yeux, les pays d’Europe de l’Est sont-ils donc plus fidèles à la vieille Europe que les pays d’Europe de l’Ouest ? Perçoivent-ils eux-mêmes la situation ainsi ?

    Max-Erwann Gastineau : Je ne dis pas que l’Europe centrale est plus fidèle à la vieille Europe. Je dis qu’elle se perçoit comme telle. Mais le cœur de mon propos est ailleurs. Loin de menacer l’unité du Vieux continent, je pense que le clivage Est-Ouest invite à en redécouvrir les aspérités, l’ambivalence de l’âme européenne, produit de l’éternelle tension entre l’idéal d’émancipation et l’éthique de l’enracinement ; entre ce que le grand philosophe polonais, Leszek Kolakoswki, appelait le « développement » et la « structure » ; le parti du Mouvement et celui du Soubassement, du déjà-là. « Cette tension, écrivait Kolakowski, est propre à la vie tout court, et si elle devait être écartée, il y a tout lieu de croire que cela signifierait soit la mort par stagnation (au cas où seules les forces de conservation resteraient à l’œuvre) soit la mort par éclatement (au cas où les forces de transformation resteraient seules en jeu, dans le vide structurel) ».

    Une remarque qui vaut plus que jamais pour notre temps. Quelles forces conservatrices font aujourd’hui sérieusement contrepoids à la menace de « mort par éclatement » produite par le « vide structurel », la crise spirituelle dans laquelle la modernité libérale plonge l’Europe contemporaine ? Et si une dialectique féconde pouvait naître de la rencontre entre une Europe attachée à la structure (l’Est) et une Europe attachée au développement (l’Ouest) ? Il faudrait pour cela que les élans progressistes de l’Ouest conçoivent la résistance conservatrice de l’Est autrement que sous l’angle de la « dérive » ; que l’Europe occidentale comprenne les aspects agissants de la psyché centre-européenne : la conscience du caractère fondamentalement tragique de la condition humaine ; la conviction que tout ce qui est précieux (la nation, la langue, la culture, la religion…) est périssable, peut mourir dans le fracas de l’impudence. Il faudrait que l’Europe occidentale comprenne que la fragilité de l’autre Europe, la certitude qui l’anime de former les diverses tours d’une cité assiégée, constamment menacée tant dans sa liberté que dans son être, loin de la condamner à l’angoisse l’amène à se concevoir, génération après génération, siècle après siècle, comme le pieux gardien du temple Europa.

    Loin de menacer l’unité du Vieux continent, je pense que le clivage Est-Ouest invite à en redécouvrir les aspérités, l’ambivalence de l’âme européenne, produit de l’éternelle tension entre l’idéal d’émancipation et l’éthique de l’enracinement.

    Durant l’entre-deux-guerres, face à l’avènement du fascisme et du bolchevisme, tentatives vaines selon lui de régénérer l’Ouest fatigué, Laszlo Nemeth, équivalent hongrois d’Emmanuel Mounier, héraut du mouvement intellectuel « populiste », appela l’Europe centrale à sauver l’Europe occidentale de son marasme spirituel. Une Europe qui, d’après ce francophone reconnu des milieux littéraires, sombrait de n’avoir été que trop fascinée par la « quantité » – « la société de masse et ses dérives économiques et culturelles » – au détriment de la « qualité », l’énergie culturelle émanant des communautés nationales. Il reprochait aux élites libérales de l’Est d’avoir voulu importer les Lumières sans les adapter au contexte local, négligeant ainsi « la mission nationale, communautaire et visionnaire caractéristique de l’Europe de l’Est ».

    Durant la Guerre froide, face aux oracles du Kremlin, c’est avec d’autres mots mais la même inquiétude que Milan Kundera s’interrogea sur le devenir de la langue et de la nation tchèque, et plus largement d’une Europe qui, à l’Ouest, semblait s’oublier ; sacrifier son héritage culturel avec la même vigueur qu’homo sovieticus s’employait, à l’Est, à l’effacer. « Le Mai parisien, résuma-t-il, mettait en cause ce qu’on appelle la culture européenne et ses valeurs traditionnelles. Le Printemps de Prague, c’était une défense passionnée de la tradition culturelle européenne dans le sens le plus large et le plus tolérant du terme (défense autant du christianisme que de l’art moderne, tous deux pareillement niés par le pouvoir). »

    Après-guerre-froide, face à l’avènement d’une Europe bureaucratique et froide, les anciens dissidents tchèques, hongrois et polonais se levèrent : « l’Europe n’est pas seulement un marché commun », une pure mécanique institutionnelle. Elle est une communauté de destin à qui il manque « une dimension spirituelle, morale ou émotionnelle », écrira Vaclav Havel en 1991.

    Après la crise économique de 2008 et celle des migrants de 2015, qui révéla l’impuissance des élites européennes, la montée de l’islamisme et la nécessité de préserver repères et frontières, que firent les nations de Visegrad, sinon prendre le relais de leurs aïeux, en appelant la vieille Europe à sortir de sa léthargie ?

    Orban

    Thibault Isabel : Vous opposez l’Europe de l’Ouest « procéduraliste » et libérale à l’Europe de l’Est « substantialiste » et illibérale. D’un côté, l’hégémonie du droit et la dictature des technocrates ; de l’autre, le recours à la souveraineté démocratique sans frein procédural, au nom d’une communauté nationale soudée. J’accepte tout à fait l’idée que la conception actuellement prédominante de l’Etat de droit aboutisse à un déni de démocratie. Les peuples votent, mais leurs aspirations sont passées au crible de normes juridiques internationales qui les rendent de facto caduques dans de nombreux cas. Le problème de nos démocraties libérales est donc selon moi que les règles du droit sont pour l’essentiel établies par une gouvernance technocratique souvent supranationale, qui n’est guère démocratique, en ce qui concerne son mode de désignation, et qui n’a en tout cas guère de comptes à rendre aux citoyens. Pour autant, l’Etat de droit me paraît légitime s’il répond lui-même à un mode d’établissement démocratique et qu’il reste soumis à une évolution lente, mais permanente, sous l’autorité réelle du corps électoral. Les régimes de procédures et la séparation des pouvoirs permettent après tout de modérer le jeu démocratique, en l’obligeant à un temps de réflexion et de négociation, de compromis, tout en garantissant le respect des règles constitutionnelles de vie commune, et donc le respect des communautés minoritaires ou des individus. Les Grecs de l’Antiquité, qui étaient profondément démocrates et accordaient une entière souveraineté au peuple, désignaient les démocraties sans règles et sans procédures sous le terme d’« ochlocraties » : autrement dit, le gouvernement de la foule plutôt que le gouvernement des citoyens. Les démocraties illibérales ont-elles malgré tout conservé des garde-fous face au risque potentiel de dérive dans une sorte de tyrannie populaire ?

    Max-Erwann Gastineau : Aussi surprenant que cela puisse paraître, la Cour suprême hongroise (rebaptisée « Curia » par la grande réforme constitutionnelle de 2012) fonctionne, censure les textes jugés contraires à la Constitution. Lisons pour s’en convaincre le rapport de 2014 du Sénat français consacré « à la situation en Hongrie », où « les contre-pouvoirs institutionnels semblent limités à la sphère judiciaire », favorisant les conflits entre les pouvoirs exécutifs et législatifs – légitimés par le suffrage populaire – et le pouvoir judiciaire – légitimité par sa vocation de veiller au respect des droits fondamentaux. Deux formes de légitimité qui, partout en Europe, y compris à l’Ouest, se confrontent, s’entrechoquent… dessinant les termes d’un salutaire équilibre entre aspirations majoritaires et droits minoritaires ? Telle est en tout cas la fonction assignée à l’état de droit, notion devenue centrale dans le débat public contemporain… au risque de nous confondre ? A force de brandir la notion d’état de droit comme un étendard se déchirant sous les coups de boutoir d’un « autoritarisme » rampant, nous passons à côté d’une révolution silencieuse, indolore mais bien réelle, et qui n’est pas sans effets sur la nature même de nos démocraties.

    Depuis les années 1980, sur fond de montée en puissance des cours constitutionnelles, l’Etat de droit a considérablement évolué. Il n’est plus simplement chargé de veiller à la sauvegarde des droits fondamentaux. Il vise à les étendre ; à « ouvrir l’espace le plus grand possible aux libertés individuelles », comme l’affirme un rapport de l’Assemblée nationale publié en 2018. Il ne donne plus simplement aux juges le soin de fixer le champ d’intervention légitime du politique, il étend le champ d’intervention légitime du juge… au point de donner à ce dernier un rôle décisif dans le processus d’édification des normes collectives. Comme l’affirme Ran Hisrchl, juriste formé à l’Université de Yale et professeur à l’Université de Toronto, les régimes occidentaux, en transférant « un pouvoir sans précédent des institutions représentatives aux systèmes judiciaires », ont mis sur pied des régimes de nature « juristocratiques » ; dominés par une « coalition d’innovateurs juridiques tournés sur eux-mêmes », déterminant « le calendrier, l’ampleur et la nature des réformes constitutionnelles » et qui, « tout en affirmant soutenir la démocratie (…), tentent d’isoler les décideurs politiques des vicissitudes de la politique démocratique ». Selon Hirschl, la transformation des démocraties libérales en juristocraties s’illustre on ne peut mieux sur la question des « valeurs », où mission est faite aux juges de préserver du « péril identitaire » l’ascendance libérale et cosmopolite de l’« identité occidentale ».

    Aussi surprenant que cela puisse paraître, la Cour suprême hongroise (rebaptisée « Curia » par la grande réforme constitutionnelle de 2012) fonctionne, censure les textes jugés contraires à la Constitution.

    Prenons le cas israélien développé par l’auteur de Towards Juristocracy. En 1992, deux textes ont été votés par la majorité libérale pour donner à la Cour suprême le pouvoir de censurer toute loi qui serait jugée attentatoire « à la dignité de l’homme ». Très vite, l’interprétation extensive de cette notion de « dignité » s’avère particulièrement contraignante pour le Législateur. La droite israélienne réagit, dénonce un « coup de force institutionnel » faisant des juges l’arbitre des valeurs de la société et de la Cour suprême le sanctuaire de droits universaux indifférents au sort des valeurs nationales et de l’identité juive du pays. « Les juges instaurent une dictature judiciaire et vont à l’encontre de la décision des représentants élus du peuple, nuisant ainsi à la démocratie », ira même jusqu’à dénoncer Ayelet Shaked, actuelle ministre de la Justice du gouvernement conservateur de Benyamin Netanyahou.

    La critique du « juristocratisme » – de l’affirmation en Occident d’une conception plus idéologique que juridique de l’Etat de droit – devrait davantage retenir notre attention, notamment en France. Lorsque l’ancienne présidente du Tribunal de Grande instance (TGI) de Paris déclarait en 2014 qu’il « appartient aux juges d’adapter le droit aux attentes du corps social », on aimerait lui répondre qu’en démocratie ce rôle revient au politique, aux représentants du peuple. Lorsque la Cour de Cassation déclare en 2011 que les cours de justice doivent désormais suivre la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) « de préférence aux lois nationales », une question s’impose : n’assistons-nous pas à l’affirmation subreptice d’un régime post-démocratique, où la production de la norme échappe au contrôle des citoyens ? Lorsque la Commission européenne déclare que « le bon fonctionnement d’un régime démocratique repose sur sa capacité d’évolution permanente », n’est-on pas tenté de paraphraser Ortega y Gasset et de rappeler que le droit à la continuité historique est le premier des droits de l’homme ; que tout peuple repose sur un socle de mœurs et de valeurs stables ?

    Elaborée entre 2010 et 2012, la nouvelle loi fondamentale hongroise prend le contre-pied du juristocratisme ambiant. A l’opposé de la « constitution invisible » qui depuis 1990 déterminait la nature de la démocratie hongroise à partir de principes tirés de la jurisprudence des juges de la Cour suprême, elle donne un contenu substantiel à la nation. A l’opposé de l’immense majorité des constitutions occidentales, neutres sur le plan culturel, elle évoque les racines chrétiennes de la Hongrie ; consacre les droits fondamentaux mais rappelle qu’ils sont « individuels ET collectifs » ; définit le mariage « comme une union librement consentie entre un homme et une femme » et la famille comme étant « (aux) fondements de la survie de la nation »… Unique en son genre, elle dessine les contours d’un clivage aujourd’hui impensé entre un « relativisme institutionnalisé » érigé en modèle par Bruxelles et marqué par le primat du droit – émanation de la jurisprudence des cours – sur la loi – expression de la volonté populaire –, et une « normativité assumée » érigée en modèle par Budapest (et Jérusalem) et marquée par le primat de la société (et de ses références collectives) sur l’individu.

    Contre le constructivisme judiciaire qui façonne un peuple à partir de principes abstraits, fondés ex nihilo, au mépris de la substance des contextes locaux, un nouveau conservatisme se fait jour. Reprenant à son compte la critique de Burke des droits de l’homme en général, il oppose les traditions de l’homme en particulier, qui reçoit sa sensibilité, ses croyances et ses modèles de son inscription dans une société donnée.

    Orban

    Thibault Isabel : Orban revendique clairement la Hongrie comme une démocratie chrétienne. L’école promeut la conscience nationale, les valeurs culturelles du christianisme, l’attachement à la famille et à la patrie. La théorie du genre y est prohibée. Le projet illibéral d’Orban, au fond, consiste donc à réhabiliter l’identité nationale contre l’atomisation sociétale provoquée par le néolibéralisme. Vous écrivez que « toute société suppose d’abord un “nous”, un commun implicite. Un “nous” qui ne repose pas seulement sur un cadre commun, mais aussi sur une direction commune, un “vouloir-vivre ensemble”. Le cadre peut être commun – la République, l’Union européenne – sans nécessairement appeler ses membres à des finalités communes. Ensemble, mais pour quoi faire ? Pour aller où ? Au nom de quoi ? Le libéralisme ne sait pas répondre à ces énoncés. » Je suis d’accord avec vous pour dire que le libéralisme économique et culturel atomise la société en renvoyant les individus dans leur forteresse de solitude, d’indifférence au commun ; mais je ne vois pas en quoi le fait de vouloir vivre ensemble impliquerait nécessairement une homogénéité principielle de valeurs, ou une remise en cause du libéralisme politique. Je ne suis pas chrétien, mais je me réjouis de vivre en bonne entente avec des chrétiens dans un cadre commun, et de chercher avec eux des buts communs, qui nous satisfassent mutuellement tout en respectant nos différences. Je ne suis ni breton, ni occitan, ni alsacien, ni francilien, mais je me réjouis d’appartenir à l’Etat français – peut-être demain à un authentique Etat européen –, dès lors qu’aucune de ces communautés régionales n’entend m’imposer son autorité exclusive, au nom par exemple de sa position centrale et « capitale » – je pense bien sûr à Paris, ou dans le cas de l’Europe à l’Allemagne. Autrement dit, face aux ravages de l’individualisme mondialisé ou globalitaire, on peut choisir d’opposer un modèle national et jacobin, comme Orban, ou un modèle fédéral et girondin, articulé autour des autonomies communautaires locales, sociales et religieuses dans leur diversité, et rétif à toutes les formes d’unitarisme bureaucratique. Vous avez compris que je me situais dans le camp fédéralo-girondin. Mais, aux yeux d’Orban, et peut-être aux vôtres, qu’est-ce qui fonde la supériorité du modèle national ? En quoi serait-il plus efficace pour lutter contre l’atomisation néolibérale, ou en quoi serait-il intrinsèquement plus juste ?

    Max-Erwann Gastineau : Le « modèle fédéralo-girondin », que vous semblez appeler de vos vœux, fonctionne d’autant mieux que la nation est forte ; enracinée dans le cœur et l’esprit de ses citoyens. Lorsque les Girondins ont inauguré la « fête de la Fédération » en 1790, ce n’était pas pour exalter les particularités régionales/provinciales, mais pour célébrer l’unité du pays, dans un contexte de grande incertitude.

    Quid de cette unité, dans un contexte de montée en puissance des métropoles et de relégation des « territoires ruraux », selon l’expression technocratique consacrée ? La politique de déménagement du territoire, menée en France sur fond de décentralisation et de constitution de Régions-Länders, accélère la dévitalisation des campagnes, la satellisation de communes périphériques réduites au statut de cités dortoirs. Il voit les maires des petites communes démissionner, les bourgs des villes moyennes se vider, les régions dominantes ou « historiques » s’affirmer et, en réaction, les régions périphériques se rebiffer, voter « populiste » ou pour des hommes forts, capables de conjurer une fracture territoriale confinant à l’atomisation nationale. Partout en Europe (en Angleterre, en Autriche, en Allemagne, en Italie, en Hongrie, en Pologne…), la révolte des campagnes gronde, non pour faire sécession ou réclamer plus d’autonomie, mais pour demander à l’Etat d’assumer ses responsabilités à l’égard de l’ensemble national.

    La politique de déménagement du territoire, menée en France sur fond de décentralisation et de constitution de Régions-Länders, accélère la dévitalisation des campagnes, la satellisation de communes périphériques réduites au statut de cités dortoirs.

    En Angleterre, le nord-ouvrier a voté Brexit, puis « conservateur », plébiscitant Boris Johnson et sa campagne, placée sous le signe du retour de la puissance publique (dans l’éducation, la santé, les infrastructures collectives, notamment ferroviaires). En Hongrie, Orban fait ses meilleurs scores en dehors des grands centres urbains. En Pologne, le ressentiment des couches populaires à l’égard de l’ancienne majorité libérale, accusée d’être demeurée trop longtemps aveugle au sort des régions périphériques, a préparé le triomphe des conservateurs-sociaux du parti Droit et Justice (PiS) et de leur projet de création d’un véritable « Etat-providence à la polonaise ». Comme le résume le politologue Michal Sutowski, les classes populaires de la Pologne périphérique « exigent une plus grande efficacité de l’Etat, attendent qu’il se mesure activement à la réalité (…) et qu’il montre sa capacité à exercer ou à “reprendre” le contrôle dans un monde chaotique et dangereux ». Partout en Europe, les régions périphériques plaident le retour de l’Etat ; s’élèvent pour que de nouveau la solidarité nationale prime, l’emporte sur un discours valorisant l’initiative personnelle mais qui, dans les faits, soustrait les plus forts de leur devoir de veiller sur le sort des plus vulnérables.

    Un état de fait électoral qui rappelle combien le « modèle national » existe et continue de faire sens ; combien la nation est, plus qu’un modèle d’organisation bureaucratique, « le résultat d’un accomplissement, disait Philippe Séguin en 1992, le produit d’une mystérieuse métamorphose par laquelle un peuple devient davantage qu’une communauté solidaire, presque un corps et une âme. » Alsaciens et Bretons acceptent la loi votée à Paris, car ils se sentent liés au « corps » français, reconnaissent Paris comme la capitale du peuple qu’ils forment. Même en Espagne, où les autonomies régionales sont culturellement et institutionnellement consacrées, le sentiment national demeure. Le gouvernement central a été très largement soutenu par l’opinion publique au moment de la crise catalane, et ce pour une raison simple : ce qui était en cause était bien plus qu’un modèle d’organisation, c’était la nation elle-même. « España existe », brocardent les militants de Vox, partisans de l’unité espagnole et dont les scores électoraux croient depuis la crise catalane.

    En Hongrie, les communes disposent d’une véritable marge de manœuvre. Quant aux « minorités nationales » (allemandes, grecques, roumaines…), elles peuvent élire des représentants au Parlement. La communauté juive s’agrandit. Les synagogues font l’objet d’un véritable effort de rénovation. Orban n’uniformise pas le peuple hongrois. Ce n’est pas un jacobin. C’est un centre-européen ; l’héritier d’une nation qui, comme toute les nations centre-européennes, existe culturellement avant d’exister étatiquement, a conscience de la valeur de ses particularités et de la nécessité de les défendre.

    Orban

    Thibault Isabel : Pour conclure, je me permets un détour par la politique-fiction, qu’il ne faut pas prendre comme une provocation, mais comme un cas d’école sérieux, qui me paraît éclairant. Admettons que nous vivions dans un Etat à majorité musulmane : trouverait-on salutaire et légitime de promouvoir la communauté de valeurs de tous les citoyens, sous l’autorité d’un vote démocratique majoritaire ? Orban me répondrait peut-être que la France et la Hongrie sont des pays de tradition chrétienne, mais, dans ce cas, il remettrait en cause le principe démocratique auquel il tient visiblement beaucoup. Et, si l’on s’attache vraiment aux traditions du sol, pourquoi ne pas remonter au paganisme antique ou au chamanisme néolithique ? Je raisonne bien sûr par l’absurde. En définitive, le projet d’Orban ne se légitime-t-il pas seulement au nom d’un cadre axiologique, d’un cadre de valeurs, d’un cadre de croyances : la foi chrétienne ? Et, dès lors, ce projet politique peut-il avoir du sens pour un non-chrétien ?

    Max-Erwann Gastineau : Depuis des siècles, Hongrois et Polonais se pensent comme les gardes-frontières de l’Europe chrétienne. La Hongrie a été fondée en l’an 1000 par le Roi Etienne 1er. Canonisé par le Pape Grégoire VII en 1083 pour avoir réussi l’exploit de bâtir un royaume chrétien sur une terre balayée depuis des siècles par les invasions orientales les plus diverses (Huns, Avares…), Saint-Etienne reste, pour tous les Hongrois, indépendamment de leur religion, une figure centrale, le ferment incontournable de la conscience nationale. L’emplacement de sa couronne, en plein cœur du Parlement de Budapest, illustre cette centralité.

    La référence aux « racines chrétiennes » de la Hongrie n’est donc pas usurpée, même s’il convient de l’intégrer à une réflexion d’ensemble. A l’heure où le retour du tragique de l’Histoire revient dans nos sociétés, tue, mutile et terrorise. A l’heure où des contre-sociétés islamiques se constituent au cœur même de l’Europe, développant une vision du monde foncièrement hostile aux sociétés occidentales, l’appel aux « racines » fait office de rempart. Il est une réponse à la « société ouverte » et à son élévation au rang de modèle indépassable. Il vise à rappeler que toute société repose sur un commun implicite, sur un substrat plus qu’un contrat.

    Les « sociétés ouvertes » ne sont pas fragiles et vectrices d’angoisse existentielle parce qu’elles sont ouvertes, mais parce qu’elles cherchent leur cohésion, ce qui réunit les hommes par-delà les vicissitudes du temps présent. « La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion », affirmait André Malraux en 1953, avant de conclure, inquiet : « notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. » Viktor Orban ne fait au fond que répondre à Malraux. Non sans une forme d’instrumentalisation de l’Eglise, de type maurassienne ?

    Les « sociétés ouvertes » ne sont pas fragiles et vectrices d’angoisse existentielle parce qu’elles sont ouvertes, mais parce qu’elles cherchent leur cohésion, ce qui réunit les hommes par-delà les vicissitudes du temps présent.

    Je rapprocherais plutôt la vision d’Orban de celle développée par Zdzislaw Krasnodebski, philosophe et principal intellectuel du conservatisme polonais. Dans un essai paru en 2003, Démocratie de périphéries, Krasnodebski dépeint une Pologne qui, après la chute du communisme, a « introduit une démocratie libérale dans sa forme pure, radicale » ; s’est affirmée dans l’indifférence à des spécificités et à des traditions nationales présentées comme autant d’obstacles à la modernisation du pays. A la « démocratie de marché » importée d’Occident, il oppose la « tradition républicaine polonaise ». Contre John Rawls et sa théorie de la Justice, « contractualiste », centrée sur un individu théorique, émancipé de toute pesanteur historique, Krasnodebski s’appuie sur les penseurs communautariens Michael Sandel et Alasdair McIntyre pour définir l’homme comme sujet nécessairement ancré dans une « tradition métaphysique ». A l’Etat neutre libéral – entité juridique sans contenu – il oppose un Etat non neutre, qui affirme une forme de responsabilité à l’égard de la société et de ce qui la fonde.

    Ce dernier point est essentiel. Dans cette acception « national-républicaine » des choses, la liberté n’est pas première. Elle découle d’un ordre antérieur qui la rend possible. Elle repose sur un socle culturel sans lequel la délibération collective, prélude à la décision en démocratie, ne pourrait avoir lieu et faire autorité. Comme le relève Wojtek Kalinowski dans une excellente recension du livre de Krasnodebski publiée par la revue du Collège de France, La vie des idées : « la démocratie délibérative dépend de valeurs qu’elle ne produit pas par elle-même, générées par la même “culture de fond” (background culture) que le libéralisme de Rawls veut éliminer de la sphère publique. »

    La politique conservatrice hongroise s’inscrit clairement dans les pas de Krasnodebski. Elle n’entend pas rechristianiser l’Europe, mais rappeler que l’Europe vient de quelque part, et que ce quelque part indique ce qu’est l’Europe, ce qu’elle pourrait de nouveau être ou en tout cas ne saurait devenir. Nous pouvons rejeter cette option, mais elle a le mérite d’exister et de renvoyer au patrimoine spirituel du Vieux continent.

    A l’heure où le monde redécouvre les notions de puissance et d’intérêt national, voit des Etats forts et sûrs de leur identité s’affirmer, la Chine redécouvrir Confucius, la Russie l’orthodoxie, l’Europe, telle qu’elle se construit autour de valeurs juridiques, apparaît en décalage. Ce ne serait pas la première fois. En décalage, nous le fûmes aux yeux de tous, mais longtemps comme un phare scindant la nuit de son impétueux génie. Ce temps est désormais révolu. Mais loin de nous convier à une phase d’introspection, nous y voyons la confirmation de notre vocation. A l’heure où le monde se referme, l’Europe maintiendra l’option de l’ouverture. Mais à quel prix ?

     

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    Le nouveau procès de l'Est

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