Alain Durel: “Mondrian ou l’équivalence des choses”

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Piet Mondrian

Piet Mondrian (1872-1944) est un peintre néerlandais, plus tard installé aux Etats-Unis, et considéré comme l’un des pionniers de l’abstraction. En promouvant l’art abstrait, Mondrian voulait arracher l’artiste à la fascination pour la beauté des choses ou pour le charme du particulier, afin de tendre vers l’universel. Le jour où la technique moderne aura réussi à bâtir son paradis terrestre, disait-il, l’art pourra enfin disparaître. C’est à cette mort annoncée de l’art quAlain Durel nous invite à réfléchir, ainsi qu’au règne contemporain de la technique.


 

« Rendre plastiquement ce que les choses ont en commun entre elles, et non pas ce qui fait leur différence, est une nécessité puisque de telle manière le spécifique qui nous détourne de l’essentiel sera aboli ; c’est le général qui subsiste ; la représentation des choses cède sa place à la représentation des rapports »[1]. C’est en ces termes que Mondrian exprime les traits essentiels de son art. Ce n’est pourtant qu’après avoir traversé l’impressionnisme, l’art nouveau, le pointillisme, le fauvisme, l’expressionnisme et le cubisme que Mondrian parvient, vers 1917, au néoplasticisme.

Piet Mondrian

La réalité pure, loin des choses concrètes.

Qu’est-ce que le néoplasticisme ? C’est d’abord la conviction que l’expression visible de la nature est en même temps sa limite. En 1926, Mondrian écrit : « La dénaturalisation étant un des points essentiels du progrès humain, elle est donc de toute première importance dans l’art néo-plastique. C’est la puissance de la peinture néo-plasticienne d’avoir démontré plastiquement la nécessité de la dénaturalisation. Elle a dénaturalisé et les éléments constructifs et la composition de ceux-ci. C’est pour cette raison qu’elle est la véritable peinture abstraite. Dénaturaliser c’est abstraire. Par l’abstraction, on atteint l’expression pure abstraite. Dénaturaliser, c’est approfondir ». Il y a, dans l’orthogonal de Mondrian, comme le remarque France Farago, quelque chose de « l’extension cartésienne de l’étendue »[2].

Pour Mondrian comme pour Descartes, la nature ne saurait être une déesse. N’écrit-il pas à ce sujet : « la nature est une bien terrible affaire. Je la supporte avec peine » ?

Pour Mondrian comme pour Descartes, la nature ne saurait être une déesse. N’écrit-il pas à ce sujet : « la nature est une bien terrible affaire. Je la supporte avec peine » ? Ce qui intéresse Mondrian dans le cubisme c’est sa capacité de rompre avec l’apparition naturelle des choses. Cependant, il considère que le cubisme n’accepte pas les conséquences logiques de ses propres découvertes : il ne développe pas l’abstraction vers son but final, l’expression de la réalité pure. Qu’est-ce que la réalité pure, pour Mondrian ? C’est la réalité non mêlée d’éléments empiriques. Sa peinture s’éloigne peu à peu de la réalité phénoménale pour donner à voir l’invisible de la réalité nouménale. « L’apparence des formes naturelles change, mais la réalité est immuable », écrit-il. Mondrian cheminait ainsi vers un platonisme radical.

art universel abstrait

L’art comme expression de l’universel abstrait.

Le peintre hollandais exclut de plus en plus de son œuvre toutes les lignes courbes et les remplace par des lignes verticales et horizontales entrecroisées. Pour Mondrian, verticales et horizontales sont l’expression de deux forces contraires qui existent partout et dominent tout ; leur action réciproque constitue la vie. « Je reconnus que l’équilibre de tout aspect particulier de la nature repose sur l’équivalence de ses contraires. Je sentais que le tragique naît de la non-équivalence ». L’art est ainsi pensé comme une expérience qui a rapport avec la connaissance de l’absolu. Il s’agit d’exprimer l’universel qui est en nous et hors de nous.

Mondrian constate que la vie de l’homme moderne s’affranchit de façon croissante des choses naturelles pour devenir de plus en plus abstraite. Ce phénomène est jugé positivement par le peintre.

Dans un manifeste publié en 1918 dans la revue De Stijl, Mondrian constate que la vie de l’homme moderne s’affranchit de façon croissante des choses naturelles pour devenir de plus en plus abstraite. Ce phénomène est jugé positivement par le peintre, il est lié à la science et à ses applications techniques qui transforment peu à peu la nature en l’objet d’un processus d’automatisation. Grâce à la technique, la vie de l’homme devient plus « intérieure ». C’est la raison pour laquelle l’art doit s’exprimer dans une forme esthétique purifiée, c’est-à-dire abstraite. L’homme « vraiment moderne » adhère uniquement à ce qui est universel. Mondrian réalise, dans le domaine pictural, ce que les logiciens de son temps avaient accompli pour les mathématiques : une axiomatisation des formes.

Piet Mondrian

Faire disparaître le particulier.

L’art devient la représentation de rapports équilibrés rendant visible l’unité sous-jacente aux phénomènes. Après avoir fait l’éloge de la technique, Mondrian milite en faveur de l’unidimensionnel. « Dans la nature, écrit-il, nous pouvons constater que tous les rapports sont dominés par un seul rapport primordial, celui de l’extrême un en face de l’extrême autre (…) Si nous concevons ces deux extrêmes comme une manifestation de l’intériorité et de l’extériorité, nous trouverons que dans la nouvelle plastique le lien qui unit l’esprit et la vie n’est pas rompu ». L’abstraction est une contemplation qui nous permet de reconnaître que l’existence de toute chose est définie par des rapports d’équivalences.

L’abstraction est une contemplation qui nous permet de reconnaître que l’existence de toute chose est définie par des rapports d’équivalences.

Il est possible de retrouver l’unité parce qu’elle est déjà en germe dans notre conscience comme particularisation de l’unique conscience universelle. « Si l’unité est contemplée d’une manière précise et déterminée, l’attention sera dirigée uniquement vers l’universel et, par conséquent, le particulier dans l’art disparaîtra (…) L’universel ne peut, en effet, être exprimé purement que lorsque le particulier n’obstrue pas le chemin ».

La mise en œuvre de ce platonisme passera dès lors par l’utilisation des rapports géométriques. « Un pythagorisme latent anime toute cette peinture, un besoin d’absolu, une quête obsessionnelle et quasi maladive de perfection »[3].

art abstrait

Un absolu sans chair.

Cependant, cet absolu recherché est un absolu sans incarnation, un absolu sans chair. Nous sommes ainsi conduits à nous poser la question nietzschéenne : « qui parle dans cette peinture ? » Dans un texte de 1930, L’Art réaliste et l’Art superréaliste, Mondrian retrace l’itinéraire de la peinture occidentale. Pour lui, la vie commence par le tragique, le chaos dionysiaque, déséquilibré des forces contraires, non sublimées, non ordonnées. La fiction de la peinture a été de doubler la nature pour se substituer à elle en la stabilisant dans des formes fixes et harmonieuses. La duplication spectaculaire du réel serait donc la réponse à l’angoisse du chaos primordial. Mais, à ce niveau, l’art n’est qu’une simple illusion. L’art formel, par sa volonté apollinienne, s’emploie donc à transfigurer le tragique dionysien. Mais qui sait si cette vie n’est pas la mort, et si mourir au tragique n’est pas naître à la vie véritable. Il y a, pour Mondrian, un désir confus qui traverse l’histoire de l’art, celui de l’équilibre.

Cet absolu recherché est un absolu sans incarnation, un absolu sans chair.

Cette mystique du dépouillement qui conjugue l’abstraction et le formalisme prend également des accents messianiques : « Aujourd’hui, à l’aube, vivons déjà par l’esprit au grand jour qui approche ». Puisque dans la nature une délivrance du tragique n’est pas possible, dans la culture la vie humaine ne sera plus dominée par la nature. C’est au contraire l’esprit humain qui dominera entièrement la nature. « En l’abstrayant, l’art a intériorisé la forme jusqu’à ce que la ligne courbe fût réduite à sa plus profonde et plus forte expression : la ligne droite ». Mondrian réitère ici le coup de force théorique du principe d’inertie de la physique du XVIIe siècle. Cette constatation nous renvoie à la mise en lumière phénoménologique du « projet mathématique de la nature ». Pour le platonisme, la nature pouvait « participer » à l’Idéal ; avec la mathématisation galiléo-cartésienne, c’est la nature même qui se trouve idéalisée.

Piet Mondrian

La mort de l’art à l’ère de la technique.

Un dernier aspect de l’œuvre de Mondrian nous confirmera son essence fondamentalement technique. En effet, pour lui l’art contemporain doit être entièrement orienté vers l’aménagement du cadre de vie. A l’opposé des analyses kantiennes, l’art doit se vouer corps et âme à la fonction et à la finalité. L’idéal de Mondrian n’est que l’expression plastique de la réification : l’association du fonctionnel et de l’esthétique finalisée par les exigences techniques de la société. Le cadre de vie a un impact sur le psychisme, constate le peintre hollandais. Il doit donc être conçu comme inducteur d’équilibre. Nous retrouverons ici le discours positif critiqué par Marcuse. « L’application de ces lois (celles du néoplasticisme) chassera l’apparition tragique de la maison, de la rue, de la ville. Avec un peu de bonne volonté, il ne sera pas impossible de créer un paradis terrestre ». Les réalisations architecturales de l’urbanisme de l’après-guerre seront la réalisation de l’utopie de Mondrian. Il meurt aux USA, en 1944. Le mode de vie l’y avait enchanté. La même année et dans le même pays, Horkheimer et Adorno écrivaient : « La société bourgeoise est dominée par l’équivalence »[4].

Il est intéressant de constater que Mondrian entrevoit, sans inquiétude aucune, la possibilité d’une mort de l’art. « L’art n’étant qu’un artifice tant que la beauté de cette vie manque, il va disparaître à mesure que cette vie gagne en beauté ». Parole qui ne laisse pas d’être profonde.

Alain Durel

 

[1] De Stijl, vol. II.

[2] L’art, Paris, 1998, p. 132.

[3]Idem, p. 137.

[4] La dialectique de la raison, p. 25.

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