Thibault Isabel: “Laissez faire, laissez passer le virus!”

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Laissez-passer Coronavirus

Les pouvoirs publics français mettent progressivement en place des mesures de confinement, après un mois de crise sanitaire. Mais n’est-il pas trop tard ? La stratégie gouvernementale a-t-elle vraiment pour objectif de stopper la prolifération de la pandémie de coronavirus ou simplement de l’encadrer ? Thibault Isabel analyse les dernières déclarations de Jean-Michel Blanquer et d’Emmanuel Macron.


 

Jean-Michel Blanquer déclarait le 15 mars que le coronavirus contaminera probablement in fine plus de la moitié des Français : « Comme vous le savez, depuis le début, la stratégie n’est pas d’empêcher que le virus passe – on sait qu’il passera probablement par plus de la moitié d’entre nous –, mais c’est de faire en sorte qu’il passe de la manière la plus étalée possible dans le temps ». Cette prise de parole faisait indirectement écho aux propos tenus quelques jours plus tôt par Angela Merkel, le 10 mars, dans le journal Bild, lorsqu’elle affirmait que « 60% à 70% de la population allemande sera infectée par le coronavirus ».

Coronavirus

Finissons-en avec la langue de bois.

Soyons clairs et décryptons le message, loin des éléments de langage politiciens. Si l’on s’en tient à un scénario de 50% de personnes infectées, et sur la base des données statistiques accumulées en Chine, cela pourrait donner 5 millions de morts en Europe parmi une population de 500 millions d’habitants, avec environ 10 millions de pneumonies graves qui ne guériront qu’après six mois de convalescence et laisseront peut-être dans certains cas au moins des dégâts irréversibles aux niveaux respiratoire et neuromusculaire. On peut certes espérer que le virus soit déjà très largement diffusé chez une multitude de porteurs sains non identifiés à ce jour et que sa létalité réelle soit du même coup beaucoup plus faible que dans les estimations établies : le nombre final de morts serait alors nettement réduit. Mais, sur la foi des statistiques officielles, l’inquiétude est de mise et le risque s’avère considérable. Un article du Monde publié le 15 mars établit même que des modélisations confidentielles réalisées par le groupe de scientifiques qui conseille l’Elysée prévoient jusqu’à 300.000 ou 500.000 morts en France en l’absence de sévères mesures de confinement, si l’on part des hypothèses de transmissibilité et de mortalité probable les plus élevées.

On peut espérer que le virus soit déjà très largement diffusé chez une multitude de porteurs sains non identifiés et que sa létalité réelle soit du même coup beaucoup plus faible que dans les estimations établies.

Les déclarations politiciennes euphémisées de Macron, Blanquer et Merkel sont donc en fait très angoissantes lorsqu’on s’efforce de lire entre les lignes. Leurs propos s’appuient sur des rapports convergents d’experts européens et américains qui tentent d’évaluer l’impact sanitaire potentiel de la pandémie dans le cas où la prolifération du virus ne serait pas endiguée. Ces prévisions sont très incertaines, puisqu’elles reposent sur des postulats de travail difficiles à confirmer scientifiquement en l’état actuel de nos connaissances sur le SARS-CoV-2.

En tout cas, quand on compare les chiffres mentionnés plus haut aux rapports venus de Chine, on se dit que les mesures de confinement sont là-bas d’une remarquable efficacité. La Chine compte actuellement un peu plus de 3000 morts, pour une population de 1,4 milliards d’habitants. L’épidémie semble y avoir dépassé son pic, avec un nombre extrêmement faible de nouveaux cas déclarés – d’autant plus quand on excepte les nouvelles contaminations venues de l’étranger. La stratégie chinoise d’endiguement a donc été payante. Puisque ces mesures sont efficaces, pourquoi les gouvernants de France et d’Allemagne répètent-ils avec fatalisme que plus de la moitié d’entre nous finirons par être infectés ? Après avoir fait preuve de laxisme en début d’épidémie, seraient-ils en train de verser dans un discours démesurément alarmiste ?

Coronavirus Covid19

Laissez faire, laissez passer.

En fait, l’attitude des pouvoirs publics a été très cohérente du début de la crise jusqu’à aujourd’hui – et pas toujours pour le meilleur, tant s’en faut. Les grands leaders européens, acquis à la cause du fameux principe néolibéral : « laissez faire, laissez passer », se refusent à l’idée d’un endiguement volontariste de la pandémie, qui aurait imposé des mesures précoces de confinement massif et de fermeture des frontières. Là où la Chine a pris le parti d’une action vigoureuse quasi immédiate (malgré une brève période d’hésitation lors de l’éclosion du foyer d’origine), les dirigeants européens n’ont pas voulu affoler leurs populations. L’application de mesures de confinement plus strictes n’est venue que dans un second temps, non comme en Chine pour tenter d’endiguer totalement l’épidémie, mais pour l’étaler dans la durée et permettre au système hospitalier d’être aussi peu débordé que possible. Les déclarations répétées de Macron et des membres du gouvernement sont explicites à ce sujet. Cela signifie sans doute que les mesures de confinement seront allégées si les hôpitaux se désengorgent, même dans l’hypothèse où l’épidémie ne serait pas encore sous contrôle à l’échelle nationale.

De même qu’« on ne peut rien faire contre la mondialisation », disent les obsédés de la croissance, on ne peut rien faire non plus contre le coronavirus. C’est une nouvelle version du TINA de Margaret Thatcher : « There is no alternative ».

L’objectif de nos gouvernants est clairement de limiter le contrecoup économique de la crise sanitaire, en faisant en sorte que la vie normale reprenne son cours au plus vite et que le chaos commence à se résorber en fin d’année. Les mesures actuelles de quarantaine et de confinement ne visent semble-t-il qu’à laisser le virus proliférer à un rythme qui soit gérable par les hôpitaux, mais en le laissant proliférer quand même, afin d’atteindre dès l’automne un degré de contamination tel que la population sera globalement immunisée et que la pandémie cessera. La Chine, au contraire, tente dans la droite ligne des recommandations de l’OMS d’endiguer le mal avec des mesures très réactives, rigoureuses et prolongées, au risque de devoir renouveler ses efforts dans l’hypothèse où le virus reviendrait en force durant les hivers prochains. Le choix de Macron et de Merkel est celui qui conviendra le mieux aux marchés boursiers, qui ont horreur de l’incertitude. Mieux vaut dans cette perspective que tout le monde soit contaminé le plus tôt possible afin de se débarrasser collectivement du virus, en priant pour que les dommages externes soient en définitive des « pertes acceptables ».

Si la France se soucie de la reprise économique au lieu de limiter d’abord la mortalité humaine, il est peut-être inéluctable que le virus finisse par toucher au moins 50% de nos compatriotes. Macron et ses pairs sont partis de l’idée que la nouvelle maladie à coronavirus allait balayer tout le territoire et qu’il ne servait à rien de chercher à la contrôler. Ce parti-pris pessimiste convenait très bien à leur idéologie sous-jacente, qui justifiait ainsi de désengorger sommairement les hôpitaux sans trop pénaliser les flux économiques, plutôt que de se préoccuper de sauver le maximum de vies en luttant sérieusement contre le virus, parce que c’était jugé hors de portée. De même qu’« on ne peut rien faire contre la mondialisation », disent les obsédés de la croissance, on ne peut rien faire non plus contre le coronavirus. C’est une nouvelle version du TINA de Margaret Thatcher : « There is no alternative ». Il faut s’adapter au changement. Même quand cela implique de mourir.

Coronavirus stade 3

Il aurait fallu confiner les populations beaucoup plus vite.

La prise de position des grands pays européens est choquante à plus d’un titre. Car, de toute évidence, l’hypothèse d’une contamination générale de notre continent n’avait rien d’une fatalité, lorsque la crise a débuté. La Chine a prouvé que des mesures de confinement précoces et drastiques permettaient d’éteindre au moins temporairement l’épidémie, et les efforts chinois ne seront peut-être finalement réduits à néant qu’à cause de la réaction tardive des Européens et des Américains (puisque le non-contrôle de la pandémie ailleurs sur la planète va réimporter de nombreux cas en Chine). Si les pays occidentaux avaient été à la hauteur de la situation dès le début, nous aurions pu aboutir au même genre de résultats que les Chinois. Le combat n’est certes pas encore perdu, mais les déclarations des membres de l’exécutif laissent penser qu’ils n’ont pas l’intention de maintenir les mesures de confinement assez longtemps pour tenter de juguler la pandémie et qu’ils tablent plutôt sur des mesures de court terme, qui n’empêcheront pas une contamination massive et se contenteront de la diluer légèrement dans le temps. Ils changeront peut-être d’avis, mais leurs intentions actuelles sont évidentes.

Il suffit d’observer l’indiscipline des Français depuis le déclenchement de la crise pour mesurer l’ampleur dramatique du problème, qui n’est pas seulement sanitaire, mais moral et civilisationnel.

Pourquoi nos dirigeants n’ont-ils pas choisi la stratégie du contrôle ? Par idéologie, d’abord : les Européens refusaient initialement de fermer les frontières et les commerces, parce que l’espace Schengen repose sur la libre circulation des personnes et des marchandises. Il faut aussi prendre en compte le fait que les populations occidentales sont mal sensibilisées et mal formées aux situations de crise épidémique, contrairement aux Orientaux. Chez nous, les mesures d’hygiène antivirale et les politiques de confinement ne font pas partie des habitudes. Il suffit d’observer l’indiscipline des Français depuis le déclenchement de la crise pour mesurer l’ampleur dramatique du problème, qui n’est pas seulement sanitaire, mais moral et civilisationnel. Les dirigeants européens se seraient exposés à d’abondantes vagues de critiques s’ils avaient mis en place des mesures très contraignantes avant que la crise ne devienne presque incontrôlable. C’est pourtant dès le début qu’il aurait fallu agir, au lieu de courir derrière le virus avec un train de retard.

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Le virus est difficile à contrôler.

Reste tout de même que des éléments d’analyse crédibles pouvaient justifier la stratégie apparemment laxiste des pays occidentaux. A partir du moment où l’épidémie était en passe de devenir une pandémie mondiale, il ne s’agissait plus seulement de la contrôler dans le cadre des frontières nationales, mais de la contrôler partout, sans quoi il aurait fallu fermer les frontières pendant des mois ou des années pour éviter de réimporter le virus. Inutile de dire que cela aurait constitué un coup terrible à la santé économique. L’autre problème est que le contrôle du virus n’implique pas son éradication. On peut contrôler le virus en mars, comme en Chine, et s’exposer à une nouvelle vague lors de la saison automnale. Ce scénario est d’autant plus probable maintenant que le virus circule partout dans le monde et que les foyers d’infection se sont multipliés.

On peut contrôler le virus en mars, comme en Chine, et s’exposer à une nouvelle vague lors de la saison automnale.

Face à des telles perspectives, nos dirigeants ont choisi de laisser circuler le fléau – en s’accommodant des millions de morts que cela implique éventuellement. Précisons une nouvelle fois les chiffres en valeur absolue, et à l’échelle mondiale cette fois, afin de bien cerner de quoi l’on parle. Si Blanquer a raison de dire que 50% de la population sera finalement touchée par le virus, avec 2% de mortalité, et sans tenir compte du fait que l’Italie est par exemple montée à 6% de mortalité à cause de l’engorgement de ses hôpitaux, cela pourrait donner jusqu’à 60 millions de morts autour du globe. Autant dire une hécatombe, même si une telle prévision n’a en l’état actuel des choses qu’un très faible risque d’occurrence.

Covid19

Vers un scénario optimiste ?

Opter pour la stratégie du contrôle se serait en tout cas avéré nettement plus judicieux, car des scénarios optimistes existent et sont parfaitement vraisemblables. N’oublions pas que les précédentes épidémies de SARS-CoV et de MERS se sont épuisées bien avant la date prévue par la plupart des simulations scientifiques. Nous comprenons mal ces virus et l’on peut constater qu’ils nous ont souvent surpris au cours des dernières décennies. Cela ne signifie pas qu’il s’agisse de « simples grippes » et qu’il ne faille rien faire ; cela signifie au contraire qu’il faut agir tout de suite avec la plus grande détermination pour limiter les dégâts.

La stratégie du contrôle, si elle avait été employée dès l’éclosion des premiers foyers de SARS-CoV-2 en Europe, aurait au moins permis de mettre l’épidémie en sommeil pour laisser le temps aux scientifiques de travailler sur un vaccin et sur des traitements. Dans le doute, la logique aurait dû être de privilégier le scénario optimiste, pour sauver des vies, au lieu de privilégier le scénario pessimiste, pour sauver l’économie.

Les principaux Etats d’Europe ont refusé de suivre les recommandations de l’OMS et de la plupart des experts, qui exigeaient des mesures fortes très rapides, ne serait-ce que pour éviter l’engorgement des hôpitaux. Cette inaction s’est expliquée à la fois par un économisme à courte vue, une idéologie néolibérale enfermée dans ses dogmes et le souci typiquement électoraliste de ne pas braquer l’opinion en agissant trop tôt, lorsque les dégâts n’étaient pas encore visibles et spectaculaires. Mais cette inaction demeure néanmoins criminelle. On s’indigne à bon droit quand des régimes totalitaires provoquent la mort de millions d’individus sous l’effet de leur idéologie mortifère. Il faudra peut-être un jour que nous dressions le bilan des millions de morts provoqués par les excès parfois fanatiques du libre-échangisme globalisé. Espérons que ce ne sera pas nécessaire.

Thibault Isabel

 

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