Thibault Isabel: “Sommes-nous irresponsables face au virus?”

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Confinement

Après les images hallucinantes de milliers de Français rassemblés sur les berges de Paris, le gouvernement a décidé d’imposer des mesures de confinement pour limiter la propagation du virus. Mais n’est-ce pas la propre irresponsabilité des citoyens qui nous amène aujourd’hui à prendre de telles mesures ? Thibault Isabel tire la sonnette d’alarme.


 

Il y a encore un mois, ceux qui annonçaient lucidement la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui étaient la plupart du temps regardés de haut et disqualifiés comme des esprits alarmistes. Michel Onfray l’avait fait, par exemple ; on s’était moqué de lui. Des gens qui se distinguent habituellement par leur vive intelligence adoptaient souvent eux-mêmes une attitude sarcastique contre les lanceurs d’alerte, ce qui prouve que le problème auquel nous sommes confrontés est psychologique bien plus qu’intellectuel. Il n’était pas nécessaire d’être un infectiologue chevronné pour comprendre qu’avec un R0 estimé entre 2 et 2,5 et un potentiel de létalité établi sommairement à 2% (sans compter une morbidité de cas graves de 20%), notre système hospitalier allait être très rapidement submergé dès lors que l’épidémie se propagerait hors de Chine.

Or, un système hospitalier submergé augmente de facto le taux de létalité d’une maladie nécessitant des soins intensifs. L’OMS et la majorité des spécialistes médicaux nous en avaient avertis, s’il en était besoin. La comparaison avec la grippe saisonnière n’avait pas lieu d’être. Cette dernière est beaucoup moins mortelle, provoque des hospitalisations moins nombreuses et moins longues et ne touche presque exclusivement que des personnes âgées ou même en fin d’existence, écourtant leur espérance de vie d’une manière au fond très réduite. Les proportions ne sont pas les mêmes dans le cas du nouveau coronavirus.

Virus Covid-19

Prévoir ou négliger ?

Ceux qui avaient anticipé leurs courses plusieurs semaines à l’avance pour se préparer à l’inévitable confinement étaient accusés d’instiller un climat de terreur. Pourtant, ils n’ont provoqué aucune pénurie, précisément parce qu’ils ont témoigné d’une belle prévoyance. Mieux aurait valu étaler les provisions sur un mois au lieu de se précipiter en masse dans les supermarchés juste après l’annonce des mesures gouvernementales de « passage au stade 3 », comme l’ont fait tous ceux qui, quelques jours plus tôt, affirmaient avec morgue ne pas céder à la psychose paranoïaque.

Il entre dans cet aveuglement une grande incapacité humaine à mobiliser le bon sens et la probité face au tragique du monde. Nous préférons nous illusionner plutôt que de traiter les maux à leur racine, tant qu’il en est encore temps.

Pourquoi un tel aveuglement ? Il faut reconnaître que l’emballement hystérique des médias face aux crises les plus insignifiantes nous a habitués à tout dédramatiser, même quand le drame se trouve réellement à nos portes. Les gens instruits dotés d’une forte capacité de jugement critique, à force de constater l’impéritie de l’opinion publique, finissent notamment par tout prendre avec un excès de recul, de manière très compréhensible, quoique dommageable. Mais il entre aussi dans cet aveuglement une grande incapacité humaine à mobiliser le bon sens et la probité face au tragique du monde. Nous préférons nous illusionner plutôt que de traiter les maux à leur racine, tant qu’il en est encore temps. Peu importe l’intelligence ; nous sommes tous logés à la même enseigne.

virus coronavirus

L’Etat paternaliste.

Il n’est pas encore midi à l’heure où j’écris ces lignes. Il fait chaud, la journée est belle. Devant ma fenêtre, je suis consterné par le spectacle qui s’offre à mes yeux. Des hommes et des femmes se baladent avec leurs enfants, par grappes de cinq ou six, profitant tranquillement du soleil précoce, sans respecter la moindre distance de sécurité. Ont-ils seulement conscience de la situation ?

L’Etat va durcir progressivement son arsenal répressif pour nous confiner chez nous, alors que des citoyens responsables se seraient déjà barricadés dans leur foyer depuis longtemps, quand ils n’exercent pas des activités vitales pour le bon fonctionnement de la société, ou à tout le moins en dehors des heures de travail.

Nous vivons dans des sociétés libérales ultra-consuméristes où l’individu-roi ne supporte plus qu’on brime sa jouissance spontanée immédiate.

Nous ne sommes pas des êtres responsables, c’est un fait. Nous vivons dans des sociétés libérales ultra-consuméristes où l’individu-roi ne supporte plus qu’on brime sa jouissance immédiate. Voilà ce qui tient lieu pour nous de liberté, alors que les anciens Grecs ne nous croyaient libres que si nous sommes capables de nous conduire comme des adultes plutôt que comme des enfants.

Le néolibéralisme économique et moral va de pair avec l’étatisme et la bureaucratie. Quand les citoyens ne sont plus en mesure de se comporter de façon disciplinée et rationnelle, on laisse en effet l’Etat et ses technocrates prendre en charge la régulation de la société à notre place. Sans autocontrôle, l’heure est à la répression policière. L’Etat paternaliste vient dire à ses enfants ce qu’ils doivent faire, et leur taper sur les doigts à chaque infraction. Triste spectacle.

virus pandémie

Apprendre à devenir adulte.

Mais comment pourrions-nous être adultes ? L’école ne nous apprend plus qu’à nous comporter en brebis dociles inaptes à toute prise d’initiative, au lieu de structurer notre jugement. Les gouvernants dénoncent partout les « fake-news » et nous promettent « toute la vérité » quand ils ne cessent de minimiser la gravité de la crise pour ne pas affoler les populations. La panique est une réaction absurde et disproportionnée, qui survient en fait inévitablement chez des sujets qu’on n’a jamais habitués à penser par eux-mêmes.

La priorité de l’Etat n’est plus de toute évidence de nous apprendre à penser. Il ne nous donne aucune information sérieuse et prend lui-même les décisions – souvent avec retard et incohérence, par crainte de froisser les électeurs.

Or, la priorité de l’Etat n’est plus de toute évidence de nous apprendre à penser. L’Etat nous dit sans cesse ce que nous devons penser. Il ne nous donne aucune information sérieuse et prend lui-même les décisions – souvent avec retard et incohérence, par crainte de froisser les électeurs. Un tel Etat ne peut être ni authentiquement républicain, ni authentiquement démocratique. C’est une dictature douce des bons sentiments.

L’armée va donc s’installer dans nos rues, parce qu’il n’y a objectivement plus rien d’autre à faire pour contenir la crise sanitaire et laisser nos hôpitaux respirer un peu. Peut-être en tirerons-nous des leçons. C’est peu probable, bien sûr. Je ne crois pas que nous soyons effrayés de voir les militaires débarquer à nos portes. Cela nous rassure. C’est la preuve que nous sommes bel et bien devenus des enfants.

Thibault Isabel

3 Commentaires

  1. William Le Cocq vient d’écrire sur la page Facebook de L’Inactuelle:
    “Bonjour, je travaille dans un hôpital et la situation nécessite que chacun se comporte de manière responsable. J’ai été effaré d’entendre un jeune père de famille, son bébé dans les bras, déclarer “on s’en fiche, les jeunes sont moins touchés”. Mais même si vous n’avez pas de symptômes vous êtes potentiellement vecteur de la maladie et pouvez infecter une personne de votre entourage qui, elle, déclarera une affection grave.
    Cessez de raisonner à votre petite échelle individuelle, pensez de manière collective, en d’autres mots pensez aux autres pour une fois.
    Merci à tous de vos efforts pour nous éviter une catastrophe sanitaire incontrôlable.”

  2. Je trouve fort pertinente l’analyse de Thibault Isabel dont j’ai repris les grandes lignes pour alimenter mon dernier billet du blog Vingtras sur Mediapart, billet intitulé “La strette jupitérienne”

  3. Ne pas nier la faute la plus grave : le gouvernement n’a en aucun cas assuré la protection de la population. Les protections de base manquent en pharmacie ( les masques, que l’on dit inutiles — mensonge criminel d’Etat ! les gels, les gants — mais surtout et avant tout, pour qui a la possiblité de se laver les mains avec de l’eau et du savon, LES MASQUES ffp2 pour la population ! Alors que les soignants eux-mêmes en manquent ! …L’argent de nos impôts est mis ailleurs par des canailles sans scrupule et nous continuons d’accepter! Quelle honte ! Oui, il serait grand temps de penser par soi-même et de commencer par cesser de collaborer !!!
    Je dois sortir de chez moi, avec la peur au ventre, pour me rendre à la pharmacie et tenter à nouveau d’ acheter quelques denrées alimentaires en essayant de respecter une distance de sécurité impossible à respecter la plupart du temps ! Et ce gouvernement de pourritures, afin de se dédouaner, veut m’obliger à fournir une attestation ! Cela ne dérange personne ? tout le monde télécharche en bon béni oui oui bien stupide et servile ! J’ai écrit une attestation : elle expose ma nécessité de sortir ce jour — mais j’indique bien clairement sur ce papier que je sors sans masque de protection et que l’État n’a rien fait pour me fournir une protection de base. En conséquence, je le juge responsable et coupable en cas d’infection par le coronavirus.

    *** Essayer de respecter une distance de 2m ( en réalité 3m n’est probablement même pas suffisant ! Qui est actuellement en mesure de savoir combien de temps ce virus survit dans l’air que nous respirons tous ?!!! Et l’on parle encore du seul risque de projections de gouttelettes ! du seul risque de contamination des surfaces durant plusieurs heures ! Nettoyer, les surfaces, se laver les mains le plus fréquemment possible, laver ses vêtements, ne pas marcher chez soi avec les chaussures portées a l’extérieur… etc… Cela est possible. Mais — ne pas respirer ?! Est-ce possible ? Où sont les masques ??????

    Il faut cesser de divaguer, en effet.

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