Renaud Vignes: “Face au désastre mondial, comment relocaliser l’économie?”

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    La finance mondialisée écrase aujourd’hui tout sur son passage, et la pandémie de coronavirus a également montré les limites sanitaires d’un modèle fondé sur la globalisation des échanges. Beaucoup d’économistes alternatifs souhaiteraient donc relocaliser l’économie. Mais comment procéder ? Quelles politiques concrètes faut-il mettre en œuvre pour changer la donne ? Entre les monnaies locales et la promotion du marché en circuits courts, des solutions existent : Renaud Vignes les détaille pour nous. Il est l’auteur de L’Impasse. Etude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les moyens de le dépasser (CitizenLab), en vente notamment ici.


     

    Les révolutions technologiques, économiques, sociales et politiques en cours bouleversent nos vies et la crainte est qu’elles se fassent au profit du projet technocapitaliste et à notre détriment. Pourtant, ces transformations sont autant d’opportunités qui peuvent nous permettre de reprendre notre destin en main.

    Depuis 2003, des paysans et des citoyens s’organisent ensemble face à l’urgente nécessité d’enrayer la disparition des terres agricoles. Le réseau Terre de Liens, à titre d’exemple, porte un projet simple et novateur qui s’appuie sur des principes qui fondent une nouvelle représentation du monde : l’épargne citoyenne, le don, la mobilisation des bénévoles, la décentralisation, la rigueur économique et financière.

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    Vers de nouveaux projets agri-ruraux.

    Ces initiatives, qui défient le projet technocapitaliste frontalement, doivent être soutenues massivement, car la terre n’est pas une marchandise comme une autre. Elle est un instrument de travail dont il faut réguler la propriété. C’est au travers de ce type d’initiatives que la vocation agricole des terres pourra être préservée, que la diversité des paysages (donc l’activité touristique) pourra être protégée. C’est ainsi que sera rendue possible et viable la transmission des fermes et qu’une nouvelle dynamique en matière de création d’activités rurales sera favorisée. C’est parce que la terre sera rendue à sa vocation première qu’un véritable décollage d’une agriculture raisonnée, voire biologique, pourra se réaliser.

    Il faut favoriser le développement de réseaux associatifs, militants pour accompagner ceux qui le souhaitent et en ont la capacité dans leur accès à ce capital naturel.

    Dans toute la France, il faut favoriser le développement de réseaux associatifs, militants pour accompagner ceux qui le souhaitent et en ont la capacité dans leur accès à ce capital naturel. Il faut que, partout en France se développe une dynamique citoyenne locale qui puisse s’appuyer sur des outils d’épargne et d’investissement ouverts aux habitants. Ces outils innovants permettent d’acheter des terres qui seront ensuite louées à des candidats agriculteurs. Ils existent d’ores et déjà. Il faut les promouvoir pour que tous ceux qui le souhaitent puissent s’en servir. C’est ainsi que la spéculation foncière sera stoppée et que de nouveaux projets agri-ruraux pourront se développer. Loin d’être anecdotique, ce mouvement doit être au centre de cette logique de réappropriation des ressources par les territoires. Les citoyens doivent se faire entendre et exercer leur responsabilité de manière collective.

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    Le financement des projets alternatifs.

    La question du financement est évidemment une question clé pour l’accroissement souhaitable de la dynamique économique sédentaire. C’est une question générale qui concerne la collecte de l’épargne et son orientation vers des projets à forte valeur ajoutée locale. Mais c’est aussi un projet politique. C’est pourquoi l’innovation dans le financement de l’économie sédentaire doit permettre de recapitaliser les territoires et leurs habitants. Lorsque les acteurs développent leur propre structure de financement et irriguent leur économie avec de nouvelles monnaies, les choses changent. Aujourd’hui, l’économie sédentaire est peu financée, les investisseurs lui préfère la « start-up économie ». Pourtant, des solutions existent, il suffit d’observer ce qui se passe en matière d’énergie.

    Aujourd’hui, l’économie sédentaire est peu financée, les investisseurs lui préfère la « start-up économie ». Pourtant, des solutions existent.

    Pour exploiter des centrales décentralisées, des sociétés voient le jour, le plus souvent dotées d’une gouvernance coopérative : un actionnaire, une voix ! Elles sont détenues majoritairement par des citoyens volontaires qui, en apportant du capital, la dote des fonds propres dont elle a besoin pour démarrer son activité. En parallèle, commencent à émerger des sociétés de capital-risque solidaire et/ou à fort ancrage local qui viennent renforcer les fonds propres. L’emprunt bancaire apportant le solde nécessaire pour financer chaque projet. Ce capitalisme de proximité peut tout aussi bien s’appliquer à d’autres projets qui s’inscrivent dans la volonté de se réapproprier ce qui leur appartient (agriculture, alimentation, commerce, tourisme, culture…).

    L'impasse Renaud Vignes Mondialisation

    Les monnaies locales.

    La création d’une monnaie locale est un autre levier envisageable. Elle s’inscrit dans une problématique analogue à celle des énergies renouvelables. Une monnaie locale « emprisonne » la richesse créée localement en alimentant l’économie de proximité au lieu du grand large. Si, par rapport aux monnaies nationales, les Monnaies Locales Complémentaires (MLC) ont des inconvénients évidents, ils touchent essentiellement ceux qui sont inscrits dans l’économie techno-capitaliste. Par contre, pour les autres, elles peuvent avoir un grand intérêt, car ces MLC ont un caractère social affirmé, ne serait-ce que parce qu’elles renforcent la cohésion d’une communauté de personnes.

    Il existe un parallèle patent entre le déploiement de circuits courts sur un territoire et le développement d’une MLC. On a l’habitude d’entendre que la vitesse de circulation de l’euro est égale à 2,5 (avant qu’il ne soit thésaurisé, ou soit placé sur les marchés financiers) quand celle d’une MLC est comprise entre 6 et 12. Cette vitesse sera d’autant plus élevée qu’elle pourra être dépensée à tous les niveaux de la chaîne de production et de consommation.

    Plus nombreux seront les circuits courts présents sur un territoire, plus pertinente sera l’usage d’une monnaie locale complémentaire.

    Les enjeux de complémentarité sont clairs. Plus nombreux seront les circuits courts présents sur un territoire, plus pertinente sera l’usage d’une MLC. Dans les deux cas, le but est d’accroître le taux de valeur ajoutée conservé localement. Les projets territoriaux doivent évidemment être préexistants à la mise en circulation d’une monnaie locale qui, à son tour, dynamisera les échanges locaux. Réduire la dépendance des territoires vis-à-vis d’approvisionnements lointains, en renforçant les circuits courts et locaux, améliore la résilience du territoire à l’égard des crises mais aussi l’inscription dans la durée de politiques transformatrices. Inscrire les fournisseurs de service et les clients dans un réseau durable de solidarité redonne du pouvoir d’achat aux plus démunis et du sens pour tous. Ainsi, sur le plan de la dynamique de l’économie sédentaire, sur les plans politiques, démocratiques, sociaux, la connexion entre une MLC et le déploiement de circuits courts est une évidence.

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    Un acte politique.

    Dans la même perspective, l’émergence de budgets participatifs et leur impact en matière de dynamique économique et sociale pourrait être accélérée par leur comptabilisation en monnaie locale. Ce mode de financement permettrait d’augmenter la masse monétaire en circulation (en Monnaie Locale Complémentaire) et donc le pouvoir d’achat. Pour ce faire, la règlementation française doit évoluer. La réappropriation de la monnaie élargit son usage aux champs éthique, écologique, social, culturel, voire politique. On a vu qu’elle favorise la dynamique économique locale, mais elle favorise aussi l’initiative, l’autonomie, la responsabilité entrepreneuriale tout en sortant de la financiarisation du monde. Dans ce sens, le couple circuit court / MLC est bien un moyen de tempérer le projet technocapitaliste, qui, lui, s’appuie sur des logiques radicalement inverses.

    L’inscription dans un tel couple est un acte politique, un engagement à participer à la transformation de l’ordre des choses tel qu’il nous est proposé. Chaque agent (qu’il soit producteur ou consommateur) sait que son choix n’est plus neutre. Il y a un pari de réussite dans une confiance mutuelle et de proximité. Il y a une volonté de dépassement de limites à notre autonomie qu’on croyait préalablement indépendante de notre volonté. Une fois que la monnaie locale est injectée dans le système économique territorial, tout l’enjeu est qu’elle circule entre le plus grand nombre possible de mains. La prise en compte de l’intégralité du circuit économique et de l’écosystème des utilisateurs dans la conception d’une MLC est donc indispensable à sa réussite.

    Renaud Vignes

    1 COMMENTAIRE

    1. J’apprécie cet article car son esprit me semble proche de ce qu’on avait imaginé lors des nuits fièvreuses des 72 Immortelles de la Commune de Paris…

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