Renaud Beauchard et Thibault Isabel: “Le civisme en temps de crise”

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    Confinement, civisme

    Renaud Beauchard et Thibault Isabel viennent d’être interrogés par Galaad Wilgos pour le magazine Marianne, au sujet du civisme des Français lors de la lutte contre le coronavirus. L’article de synthèse qui en a été tiré peut être lu ici. Nous proposons en exclusivité dans L’Inactuelle l’entretien sous sa forme complète. 


     

    Marianne : Comment définiriez-vous le civisme et trouvez-vous les gens assez civiques aujourd’hui, en ce contexte de crise sanitaire ?

    Renaud Beauchard : Le civisme est l’appel à la vertu civique du citoyen, qui est la condition de l’existence de la république et de la liberté. Elle est, pour employer les mots de Maurizio Viroli, « la vertu de celui qui veut et sait vivre en citoyen », c’est à dire une disposition du corps et de l’esprit, une base émotionnelle, ou encore, comme l’a écrit Tocqueville « un sentiment réfléchi et durable » qui fait que chaque citoyen ressent dans son plus fort intérieur qu’une vie libre dans la cité impose des devoirs vis-à-vis de celle-ci.

    Nous voyons que l’appel au civisme qui émane des autorités n’a rien à voir avec l’appel à la vertu civique du citoyen. Elle en est même la négation, puisqu’elle repose entièrement sur la peur et la servilité. Les mêmes responsables qui, quelques jours auparavant, s’accommodaient très bien d’une conception de la vie bonne d’une société d’individus atomisés qui ne vivent que pour consommer, ne peuvent pas soudainement exiger des normes de comportements confinant à la sainteté. Ce n’est pas du civisme, c’est du bête respect de l’ordre public.

    Thibault Isabel : Pour commencer, en ce qui concerne la définition du civisme, je dirais que c’est le souci de la chose publique et du bien commun, par opposition à l’intérêt privé. Prenons un exemple : nous avons tous individuellement intérêt à nous protéger du virus, mais, dans tel ou tel cas précis, nous pouvons estimer préférable de sortir nous balader quand même, parce que nous en avons très envie, ou parce que nous sommes jeunes et que nous croyons ne pas courir de risque si nous sommes touchés par le coronavirus. Seulement, ce n’est pas civique, parce qu’en sortant de chez nous, nous mettons en danger la vie d’autrui, notamment celle des plus vulnérables. Je suis parfaitement d’accord avec Renaud lorsqu’il distingue le véritable civisme de la servilité, mais j’insiste sur le fait que la situation est suffisamment grave pour que chacun fasse preuve de responsabilité et respecte un confinement strict, même si c’est pénible. Chaque fois que nous sortons, nous créons des chaînes potentielles de transmission qui sont susceptibles de tuer à terme des dizaines de personnes, peut-être davantage. Cela relève de l’homicide involontaire.

    Il est clair que la population a cruellement manqué de civisme, puisque les consignes légitimes de confinement ont dans un premier temps été très mal appliquées. Les choses se sont en partie arrangées ensuite, mais il faudra surtout que chacun d’entre nous se contraigne dans la durée, ce qui est le plus difficile. Nous en avons le devoir impérieux.

    Cette irresponsabilité des populations s’explique en grande partie par le déclin des notions de discipline et de morale dans nos sociétés ultra-libérales et consuméristes. Le règne de l’individu-roi est passé par là. Mais il faut reconnaître aussi que le discours gouvernemental a longtemps cherché à minimiser la crise sanitaire que nous traversons, à la fois par aveuglement et amateurisme, par soumission à l’idéologie néolibérale d’ouverture des frontières et de libre-circulation – et aussi il faut bien le dire par souci électoraliste de ne pas braquer l’opinion en donnant l’impression de susciter inutilement la panique. Malheureusement, il fallait agir dès les premiers cas, quand la crise n’était pas encore visible et spectaculaire aux yeux du grand public, en expliquant courageusement aux citoyens à quoi nous nous exposions si nous ne faisions rien. Mais l’Etat a préféré temporiser, et n’instaurer des mesures fortes qu’au moment où la population commençait enfin à y être disposée. Nous avons perdu des semaines précieuses.

    Marianne : On voit des dénonciations un peu partout des comportements irresponsables des masses, ainsi que des appels au civisme de la part de grandes stars. Christopher Lasch parlait pourtant du manque de civisme des élites elles-mêmes… qu’entendait-il par là ?

    Renaud Beauchard : Les « grandes stars » représentent précisément, comme l’avait très bien analysé Lasch, un idéal des normes comportementales aux antipodes de la vie civique. L’idéal de réussite sociale qu’elles représentent vient précisément de ce qu’elles se sont soustraites à la vie commune, conduisant l’homme ou la femme de la rue à haïr le troupeau et à projeter sur leur propre existence quotidienne l’ombre de la médiocrité et de la haine de soi.

    Lasch n’avait en effet pas de mots assez forts pour vilipender le manque de civisme de ces « élites qui ne se sentent chez elles qu’en transit, sur le chemin d’une conférence de haut niveau, de l’inauguration de gala d’un nouveau magasin franchisé, de l’ouverture d’un festival international de cinéma, ou d’une station touristique encore vierge ». C’est d’ailleurs du rang de ces élites entretenant une vision touristique du monde que sont issus les fameux « super spreaders » du Covid 19.

    Marianne : Le civisme, selon Lasch, se développe aussi dans un certain contexte, qui lui est favorable. Pouvez-vous expliciter ? Est-ce que l’on vit aujourd’hui dans un contexte qui y est favorable ?

    Renaud Beauchard : Comme disait Bernanos, « ce sont les démocrates qui font les Démocraties, c’est le citoyen qui fait la République ». Or le problème de la société libérale dans laquelle nous vivons est précisément qu’elle a pour postulat que la démocratie peut se passer de la vertu civique. En posant que ce sont les institutions qui font fonctionner la démocratie, et non le caractère des citoyens, voire même, comme Kant l’avait envisagé, que de bonnes institutions pourraient assurer la coexistence pacifique d’un peuple de démons, nous avons entretenu dans la tête de nos contemporains l’idée que la démocratie s’accommode très bien de la médiocrité. Or Lasch estimait au contraire que la démocratie ne pouvait survivre, voire ne méritait de survivre que si elle parvenait à se poser comme la forme de régime la plus exigeante pour les individus, que si elle faisait émerger « des biens supérieurs, des œuvres d’art et de savoir supérieures, un type de caractère supérieur. »

    Il faisait écho aux propos d’Hannah Arendt, selon laquelle le danger qui nous guette provient de ce que « tout pouvoir avait été donné aux individus dans leur sphère privée et qu’aucun espace n’avait été constitué pour leur permettre de se comporter en citoyens ». C’est cet espace qu’il nous faut aujourd’hui reconstruire dans un contexte qui n’y est pas favorable, et il est évident qu’en appeler soudainement au civisme à coup d’arrêtés interdisant la promenade et la contemplation solitaire et encourageant le jogging, c’est-à-dire la performance, à condition d’être muni d’une « attestation de déplacement dérogatoire », n’est pas un pas dans la bonne direction.

    Marianne : La Chine a été « exemplaire » dans son combat contre le virus, le civisme passe-t-il donc par un Etat fort ?

    Thibault Isabel : En l’état actuel des choses, l’Etat n’avait pas d’autre choix que d’imposer un confinement général et de réprimer les contrevenants. Mais il est extrêmement dommage d’avoir dû en passer par là. Ce devrait être aux citoyens eux-mêmes de se restreindre. Pour se faire, cependant, il aurait fallu que toute la population soit immédiatement informée des enjeux, sans langue de bois, de manière à la fois didactique et explicite. Les membres du gouvernement l’ont d’autant moins fait que leur traitement de la crise sanitaire a été tardif et désastreux – inutile de rappeler l’épisode du non-report des élections municipales, entre autres aberrations.

    La Chine a au contraire très bien géré l’épidémie, après un démarrage quelque peu hésitant malgré tout, et elle a employé pour ça ses méthodes habituelles, qui sont autoritaires. Etant pour ma part extrêmement attaché aux libertés privées et publiques, je ne peux que souhaiter un autre mode de régulation de la crise, fondé sur la responsabilité citoyenne. Mais j’ai déjà dit que nous étions très loin d’être des citoyens responsables. Il faudra que cela change si nous voulons nous montrer dignes de notre belle idée de République.

    Marianne : Comment favoriser le civisme parmi les citoyens ?

    Thibault Isabel : Notre Etat a ici encore une immense part de responsabilité dans la démobilisation des esprits et l’anesthésie des volontés. A force de traiter les citoyens avec paternalisme, de centraliser les prises de décision d’une manière technocratique et jacobine, de flagorner l’opinion, de prêcher la transparence tout en en manquant cruellement, il a véritablement réussi à faire de nous des enfants. Une authentique démocratie nécessiterait des citoyens plus actifs et plus impliqués, dotés d’un vrai pouvoir de décision (local, régional, national, etc.), et qui s’habitueraient progressivement ainsi à délibérer, à s’organiser, à se soucier de la collectivité, à structurer leur comportement. C’était bel et bien l’idéal républicain des origines, tel qu’il s’est exprimé en Grèce ou à la Renaissance.

    J’ajoute, et c’est peut-être le plus important, que l’école ne joue plus du tout son rôle. On y apprend les dogmes à la mode d’une manière que je trouve puérile et lénifiante (le développement durable ou des tartes à la crème du même genre), mais on n’y apprend pas à penser avec esprit critique et autonomie, ni même à discipliner sa conduite. La discipline, à mes yeux, incarne le contraire de la docilité. Celui qui fait preuve de rigueur est capable de se contraindre lui-même, au lieu de se laisser aller individuellement et de compter sur la figure tutélaire de l’Etat pour gérer les désordres collectifs. Or, toute notre société repose sur la libre-jouissance privée, d’un côté, et la soumission passive aux autorités publiques, de l’autre. C’est le cocktail idéal pour nous empêcher de devenir adultes.

    2 Commentaires

    1. La révolution communaliste du 18 mars 1871 avait inventé et promu une citoyenneté communeuse : c’est ce que j’ai analysé dans “les 72 Immortelles” , un essai historique n’ayant suscité que l’indifférence générale hormis une notule sympathique dans Le Monde diplo

      Cette citoyenneté communeuse répond à tous les critères que vous définissez dans cet article !

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