Frédéric Dufoing: “Pour en finir avec la logique de propagande”

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    Censure

    Est-il encore possible de débattre librement, rationnellement et de façon nuancée à l’ère des réseaux sociaux ? La vieille disputatio, qui faisait l’honneur des milieux intellectuels, est-elle toujours un concept opérant aujourd’hui ? Malheureusement, la réponse est peut-être non, comme nous l’explique Frédéric Dufoing dans cette analyse du phénomène de propagande.


     

    Jacques Ellul l’avait parfaitement analysé : la propagande est structurelle et omniprésente dans les sociétés hiérarchisées et étatiques ; et l’information est finalement toujours militante. Encore peut-on tracer l’origine et les objectifs des campagnes de propagande comme de la censure. Par contre, ni Ellul, ni les grands analystes de la propagande et de la censure n’ont perçu l’ampleur de ce qui se joue actuellement : l’une et l’autre deviennent systémiques, échappant aux stratégies, à l’intentionnalité de leurs auteurs, avec une fonction qui dépasse leurs objectifs ; à proprement parler, elles deviennent automatiques. Elles ne sont plus seulement le fait d’individus ou d’institutions qui souhaitent cacher ou faire croire quelque chose dans un but particulier, tactique ou stratégique ; elles ne sont plus seulement opérées en fonction d’un but, d’un effet à atteindre, elles sont devenues une logique, une manière de penser désormais moralement légitime puisqu’il ne peut matériellement plus en exister d’autre : un système de mauvaise foi.

    La mauvaise foi.

    Il ne s’agit pas ici d’une mauvaise foi sartrienne, qui tiendrait à son rapport au monde, au décalage entre les persona d’un individu – les rôles sociaux que le sociologue Irving Goffman décrivait si bien – et ce que l’on pense être, au fond – ce qui est devenu un slogan, une injonction publicitaire : « sois toi-même ». D’un point de vue individuel, cela consisterait même à prendre cette injonction publicitaire au sérieux et à faire de la multiplicité de ses persona une sorte de collage dont la personnalité réelle, authentique, le fond de conscience non réifiée serait le résultat par torréfaction…

    Il ne s’agit plus de dire la vérité, d’analyser, de prouver, de confronter les données, les valeurs, etc. ; il ne s’agit même plus de convaincre, de faire croire ou de susciter des impressions et donc des comportements ; il s’agit de faire mal, d’exclure ou de détruire.

    Mais là n’est pas notre propos : il s’agit ici d’un système, d’une logique de mauvaise foi. Un système parce que s’y mêlent des pratiques qui sont intentionnelles ou non, mais qui, quels que soient leurs objectifs et la conscience que les participants ont des techniques qu’ils utilisent, répondent à des pratiques semblables et les appellent, au point qu’il n’est plus possible, un fois plongé dans le jeu, de percevoir ni ce qu’elles portent, ni ce qu’elles comportent ; ni ce qu’elles impliquent, ni ce qu’elles font ; ni ce qui les fonde, ni ce qu’elles fondent. Elles ne construisent rien de commun, de partageable ; le seul socle commun qui persiste est ce qui les permet : l’affrontement annihilateur ou, au mieux, le duel à mort. Le système est techniquement autoréférentiel : il n’y a plus de dehors imaginable ou perceptible parce que ce que l’on fait s’abstrait complètement de la réalité ; ou alors, au mieux, celle-ci est perçue comme une ressource pour l’affrontement. Il ne s’agit plus de dire la vérité, d’analyser, de prouver, de confronter les données, les valeurs, etc. ; il ne s’agit même plus de convaincre, de faire croire ou de susciter des impressions et donc des comportements ; il s’agit de faire mal, d’exclure ou de détruire.

    Communisme, propagande

    L’escalade destructrice du discours contemporain.

    On pourrait comparer ce système de mauvaise foi à une guerre totale où les deux protagonistes n’ont plus de retenue possible, ne partagent plus que la déshumanisation complète de ce qui n’est plus qu’un ennemi, l’absence de règles, de limites, de distinctions, de nuances, de casuistique, de considération, d’empathie, de réflexivité, de cohérence morale, et s’entraînent l’un l’autre dans une escalade destructrice. Dans ce type de situation où l’autre est nécessairement un ennemi – ou l’ennemi nécessairement autre –, il n’existe plus de possibilité pour une procédure d’arbitrage, de médiation, de négociation : le terrain commun n’est plus que la volonté de l’inexistence de l’autre. C’est une organisation presque sociopathique de la société.

    Nous en sommes là, à ceci près que dans le domaine intellectuel, dans le domaine des idées, des valeurs, des idéaux, des discours, des symboles, il n’y a, comme dans les guerres de basse intensité, jamais vraiment de vainqueur : s’y forment des (micro)territoires opportuns, utiles, sous contrôle, des territoires de conformisme extrêmement poussé, d’uniformité jubilatoire où le moindre écart par rapport à la norme est puni d’excommunication et avec lequel tout contact, tout échange est impossible à moins que l’on ne rentre complètement dans le rang.

    Alors que les idées doivent se confronter, être débattues ou encore être construites en commun, elles sont traitées comme des propriétés intellectuelles, avec des droits d’exclusivité : exclusivité d’usage, exclusivité d’interprétation.

    Tandis que les niches marketing peuvent partiellement se recouvrir, se recouper, se mêler en fonction des produits vendus, des situations économiques qu’elles partagent, les niches intellectuelles se fragmentent en sectes, peuvent s’allier, mais communiquent peu ou pas du tout.

    Alors que les idées doivent se confronter, être débattues ou encore être construites en commun, elles sont traitées comme des propriétés intellectuelles, avec des droits d’exclusivité : exclusivité d’usage, exclusivité d’interprétation. Ainsi, on se les répète comme des rituels relevant du sacré et en guerroyant pour éviter toute profanation. En même temps, on se permet tout à leur égard, sans aucune considération pour leur contenu, leur cohérence interne. On se retrouve dans la logique valorisée par Trotski dans Leur morale et la nôtre : en interne, aucun écart moral ou intellectuel n’est permis par rapport à la vulgate, à la ligne ; vis-à-vis de l’extérieur, tout est moralement ou intellectuellement condamnable : il n’y a aucun scrupule, aucune cohérence qui soit exigée ou exigible. Il n’y a plus de penseurs, il n’y a que des militants ; il n’y a plus de débats, il n’y a que des duels ; il n’y a plus de règles sinon utiliser ce qui est utile quand, contre qui et où c’est utile.

    L’étiquetage systématique.

    A vrai dire, on ne discute plus des idées, on se classe. C’est là un des plus importants aspects de la logique de mauvaise foi : on colle une étiquette globale d’appartenance à un groupe, à une catégorie dont chaque individu est supposé partager toutes les caractéristiques, ce qui correspond à la fois à un sophisme (la division : ce qui caractérise le groupe caractérise chacune de ses parties) et fait le jeu d’un mécanisme cognitif bien connu – l’économie cognitive –, ainsi qu’à divers biais. L’économie cognitive, impliquée dans la formation des stéréotypes, permet certes d’agir plus facilement, mais pas nécessairement bien, à court ou à long terme ; et, en tout cas, ce mécanisme sélectionné durant l’évolution humaine, et dont le fonctionnement rappelle celui des logarithmes, est aussi confortable en général, utile dans des cas de survie particuliers que désastreux quand il devient la mécanique principale d’un jugement moral ou sociétal, a fortiori d’un travail intellectuel – d’abord parce qu’il bloque littéralement l’empathie.

    Classer, ranger dans des boîtes qu’on a taguées moralement et politiquement, qu’on a désignées comme relevant de la catégorie ennemi/fausseté/souillure, c’est faire œuvre de police, pas de réflexion.

    Classer, ranger dans des boîtes qu’on a taguées moralement et politiquement, qu’on a désignées comme relevant de la catégorie ennemi/fausseté/souillure, c’est faire œuvre de police, pas de réflexion. Dans une telle logique, les inclassables, ou ceux qui ne veulent pas être classés, un Bernanos ou un Illich, par exemple, n’ont plus leur place. Ou plutôt, ils seront rangés, comme les autres, avec encore plus de violence. Le cas d’un Drieu la Rochelle est incompréhensible dans la logique d’aujourd’hui : Drieu, écrivain talentueux et militant nazi sordide, collaborateur patenté et assumé, n’en a pas moins sauvé son ex-femme juive (et sa famille) ainsi que des écrivains comme Paulhan (qui était résistant) ou Sartre (notoirement de gauche). L’immense Tolstoï, propriétaire terrien longtemps nonchalant, opère un très profond travail de réflexion, de réflexivité (dont témoignent ses magnifiques essais), et bascule lentement et surement vers une forme radicale d’anarchisme chrétien qui inspirera Gandhi. Là encore, impossible à comprendre, voire à percevoir dans le système de mauvaise foi où l’on demande aux autres d’être cohérent dans le temps, alors que l’on ne s’impose plus de l’être dans une discussion : impossible de changer, en tout ou en partie, c’est nécessairement de l’hypocrisie. Et que dire d’un Bloy ? Catholique traditionaliste fervent, mais farouchement opposé à la colonisation. Simone Weil ? Anarchiste et chrétienne, engagée dans la guerre d’Espagne et amie de Gustave Thibon, auteur encensé par Maurras, et qui écrit à Bernanos, cet ancien camelot du roi qui dénonce le franquisme… Ces individus se feraient aujourd’hui systématiquement accuser de « confusionnisme » : soit ils sont hypocrites, ou « entristes », soit ils se sont perdus sans le savoir ; de toute façon, ils sont souillés car leur hybridité est une profanation. Et ce ne sont là que des prises de position, pas leurs justifications…

    Soviets et propagande

    On ne tient plus compte des raisonnements.

    Or, c’est un deuxième aspect fondamental du système de mauvaise foi : la justification n’a aucune importance ; le raisonnement qui mène à la prise de position ne compte plus.  D’abord, parce que l’on ne raisonne plus : pour raisonner, il faut respecter certaines règles logiques élémentaires (quitte à les discuter, comme le fit Perelman s’opposant à la logique héritée d’Aristote), il faut connaître et comprendre ce que l’on croit, à quoi l’on s’oppose, ou ce que l’on nuance, ou encore ce que l’on traite ; il faut même dialoguer avec les autres, et d’abord les écouter.

    Un bel exemple de cette absence d’écoute a été donné dans les commentaires faits sur les décisions prises par le gouvernement anglais vis-à-vis du coronavirus : on voulut voir dans la décision de Boris Johnson de favoriser les contaminations pour immuniser à terme, groupe par groupe, la population contre le virus une volonté sociale-darwinienne et utilitariste de sacrifier une partie de cette population : une mesure idéologique libérale. Certes, la logique du gouvernement anglais était plus que contestable : elle se basait sur des hypothèses non vérifiées, notamment concernant une immunisation effective après avoir survécu à la contamination ; elle surévaluait la capacité du système de soins britannique à contrôler et assumer les contamination de groupes et sous-évaluait  très clairement la vitesse et la facilité de propagation du virus dans une société qui est difficilement l’objet d’une compartimentation; et, fort probablement, en permettant la continuité presque complète des activités économiques, elle devait plaire davantage que n’importe quelle autre à un gouvernement libéral et à la City.

    Oui, elle était indéniablement mauvaise dans l’état des connaissances que l’on avait du virus, mais elle n’était pas sans chercher à répondre à de réelles questions (quid après confinement d’un retour du virus, fort probable d’ailleurs) et avait une logique à long terme tout à fait rationnelle et raisonnable (si ses hypothèses de bases se confirmaient). En expliquer son fondement par un simple a priori idéologique, grossier de surcroît, et la rejeter parce qu’elle était défendue par un homme politique jugé méprisable (et qui l’est), c’était passer à côté d’un débat essentiel sur ce qui pouvait la justifier, sur les mauvaises et les bonnes raisons de l’envisager : les raisons sont toujours plus importantes que la position.

    La guerre idéologique.

    Mais, à l’ère de la mauvaise foi, c’est une perte de temps considérable : à la guerre, on ne peut, on ne doit pas être à l’écoute des arguments ou des valeurs de ses ennemis ; il suffit juste de les identifier comme des ennemis. Les sophismes ad hominem, les attaques sur la personne et les jugements sur le groupe auquel elle appartient exemptent d’écouter et de comprendre ce qu’elle a à dire : le signalement policier remplace l’analyse de l’œuvre individuelle. Dis-moi qui tu fréquentes, et je te dirais ce que tu penses ! Dis-moi qui t’apprécie, et je te dirai ce qui se cache au fond de ton crâne ! Les signes suffisent, et de beaux graphiques mettant les gens en réseau, comme sur les tableaux d’enquête antiterroriste ou narcotique : truc a parlé à machin qui a été publié par bazar dont le texte est ouvertement apprécié par trucmuch – et hop, le tour est joué ! Emballé, c’est classé ! Puisque ces personnes sont suspectes, elles sont coupables et derechef, elles ne sont pas intéressantes : elles ne peuvent (et ne pourront jamais) rien produire d’intéressant.

    Toute déviation par rapport à ce qui est identifié comme une norme de pensée est une attaque, pas tant contre les idées, mais contre les personnes qui les partagent et les groupes qui s’en font les porte-paroles.

    Toute déviation par rapport à ce qui est identifié comme une norme de pensée est une attaque, pas tant contre les idées, mais contre les personnes qui les partagent et les groupes qui s’en font les porte-paroles. L’identification policière la plus simple est généralement de qualifier un individu d’être « d’extrême droite », ou « un fasciste » ; et, dans les circuits mainstream de l’absence de pensée, dans les médias ou le discours politique, « d’extrémiste » avec un adjectif quelconque (religieux, de gauche, de droite, etc.). On ne définit d’ailleurs plus les extrémistes par rapport à une position modérée, mais la position modérée par rapport aux extrémistes que l’on désigne : on crée de toute pièce un cadre, à l’exclusion de tout autre, et de sa propre relativité, dans lequel on distribue les extrémistes puis relativement, les modérés, les sages, les pondérés. Au moins, faute d’être vrai et honnête, cela est-il plus ou moins cohérent…

    Le terrorisme intellectuel.

    Tandis que, dans les milieux intellectuels, qui ne sont plus engagés, mais militants, la reductio ad hitlerum fait florès et, en rafales, désigne-t-on un opposant à l’avortement comme un extrémiste religieux même si son argumentation n’est ni théologique, ni relative à une quelconque spiritualité, mais se base sur le concept d’autonomie ; ainsi tague-t-on un partisan du port d’arme de fasciste alors qu’il défend ce droit comme une garantie d’opposition à l’arbitraire de l’Etat et que très précisément le fascisme, et toute la logique qui l’accompagne, s’oppose radicalement au port d’arme individuel et défend l’arbitraire de l’Etat… On peut même avec un sérieux sidérant accuser le politologue Norman Finkelstein, dont les parents sont morts dans un camp d’extermination, d’être négationniste et antisémite parce qu’il affirme que l’Etat d’Israël utilise le génocide nazi à des fins politiques : voici un homme qui affirme un fait (l’existence du génocide des juifs d’Europe par les nazis) pour élaborer un raisonnement, à qui l’on fait dire qu’il nie le fait…

    Que l’histoire puisse être servie à toutes les sauces idéologiques n’est pas un fait nouveau, et c’est même sain, parce que cela force à les analyser et à critiquer leur utilisation. Ce qui est nouveau, par contre, c’est que l’histoire n’existe plus vraiment, que l’usage des mots (comme le terme « fascisme », par exemple) puisse en changer, en brouiller, en effacer les faits : ces faits historiques n’ont pas à être discutés ou mêmes simplement convoqués, car alors ils pourraient être discutés. Ils doivent juste entrer dans les catégories utiles, rhétoriques, c’est là le fondement de leur véracité ; et s’ils n’y entrent pas, ils sont faux, ou, mieux, ils ne sont pas.

    Et que dire des opérations scrupuleuses de comparaison, d’analogie, d’analyse ? Cela n’a plus lieu d’être : le tableau déroulant des catégories toutes faites, des cases à pointer est là pour cela… La vie intellectuelle est devenue une affaire d’administration des proses.

    Censure et propagande

    La logique de l’amalgame.

    Mieux, puisque qu’une idée, puisqu’une position, est nécessairement corrélée à une autre, on n’a pas besoin d’en savoir plus sur la position d’une personne : on devine, on postule, on attribue le reste ; et, de même, si une personne défend une position corrélée avec une idée qui déplaît, alors, nécessairement, il la défend aussi. On ne peut pas être contre l’avortement et pour l’euthanasie. Inconcevable, puisqu’il y a une corrélation entre ceux qui sont contre l’un et ceux qui sont contre l’autre. Et tenir une position, c’est nécessairement avoir la vulgate qui va avec ; pas besoin d’écouter le raisonnement, la déduction d’une personne ; il y en a de toutes faites que l’on lui prête, puisque, tenant cette position, il appartient à un groupe avec sa vulgate.

    Une idée mauvaise devient même une souillure lorsqu’on l’accole à une idée bonne : on ne peut tolérer qu’un individu qui a soutenu une idée qu’on n’aime pas en soutienne une que l’on aime.

    Une idée mauvaise devient même une souillure lorsqu’on l’accole à une idée bonne : on ne peut tolérer qu’un individu qui a soutenu une idée qu’on n’aime pas en soutienne une que l’on aime ; c’est impossible, donc hypocrite. Peu importe l’argumentation : cette personne ne peut être sincère, puisqu’elle ne partage pas tout avec le groupe. Et la sincérité – manifestée par l’orthodoxie intégrale des prises de position – doit être de la partie : si les autres positions ont toujours été bonnes, alors celle-ci l’est aussi, et l’on peut présumer de la justification par la vulgate.

    Et l’on voit ainsi comment de sophismes en sophismes, de raisonnements malhonnêtes en raisonnements malhonnêtes, on ne peut plus faire autre chose que d’être malhonnête. Même une posture de rupture dans ce procès généralisé est impossible à opérer : on ne dilue pas un océan de boue avec des gouttes d’eau claire. Tout au plus peut-on jeter encore un peu de boue.

    Les méfaits des réseaux sociaux.

    Tout y incite, tout y conduit, tout y ramène, notamment parce que le média principal des opinions et des « argumentations » est actuellement l’ensemble formé par l’internet et les réseaux sociaux : cette immense et invraisemblable industrie du phatique, du gain de temps, du discours par l’image, de la déréalisation, de la captation de l’attention et du moindre effort qui a en vingt ans formaté les esprits et dressé les corps (notamment en promouvant les réponses par l’endorphine), comme jamais aucune technologie, même l’écriture, n’avait réussi à le faire en si peu de temps. Et si l’on réfléchit à l’hypothèse de Gunther Anders selon laquelle l’homme est devenu envieux des machines dont il ne peut atteindre les performances (sorte de frustration prométhéenne), alors on peut se dire qu’avec l’habitude, la fréquence des usages de l’internet et des réseaux sociaux et le confort intellectuel qu’ils offrent, le savoir ready-made, les raccourcis cognitifs, concoctés par les algorithmes, et la diffusion omniprésente d’une culture de masse, ou de son agenda, qui acoquine l’échelon individuel avec les niches marketing, l’esprit finit à la fois par être envahi, organisé par la logique de la machine et choisit carrément d’imiter son fonctionnement.

    L’esprit finit à la fois par être envahi, organisé par la logique de la machine et choisit d’imiter son fonctionnement.

    En tout domaine, au-delà d’un certain seuil, le quantitatif finit par avoir des effets qualitatifs – c’est vrai pour les institutions, comme l’ont montré Illich et Kohr, ça l’est fort probablement pour l’esprit, surtout si les automatismes cognitifs (ceux qui nous font prendre la direction la plus courante quand nous conduisons) sont de moins en moins contrecarrés par des données et des cas qui amènent des dissonances cognitives ou pratiques ; surtout quand l’empire des automatismes, des pensées par défaut, s’étend à tous les domaines de la vie. Pris dans une boucle de rétroaction, le militantisme, la pensée vulgate, les modes sophistiques de raisonnement sont à la fois leurs causes et leurs conséquences : ces « raisonnements » sophistiques deviennent non seulement de plus en plus difficiles à éviter, mais éminemment utiles, pratiques, opportuns, ce qui renforce leur légitimité. La théorie sociologique des champs de Bourdieu pourrait nous donner une explication supplémentaire du succès de la logique de la mauvaise foi : le champ intellectuel est littéralement surpeuplé par un nombre croissant de diplômés surqualifiés et donc particulièrement concurrentiel ; or, les classements sont de fantastiques raccourcis de carrière ; les jeux d’opposition, des moyens faciles de ne pas se distinguer parce que l’on pense, mais par ceux à qui l’on s’oppose.

    Retrouver le sens de l’argumentation et du débat.

    Un autre aspect qui a sans doute grandement joué dans ce rétrécissement, ce corsetage malhonnête de la pensée est, pour les intellectuels et dans le domaine politique, le classement gauche/droite et extrême/modéré, directement issu du système de la démocratie représentative, né pour mobiliser les masses autour d’appareils bureaucratiques et d’oligarchie étatique plutôt que pour permettre à la population de traiter elle-même des problèmes complexes.  En démocratie représentative de marché, tout est kit, tout est œillères, et ceux-là mêmes qui sont susceptibles de s’y sentir à l’étroit s’y trouvent, comme la classe moyenne des cols blancs dans le 1984 d’Orwell, fort à l’aise.

    Quel rapport entre la mauvaise foi et la censure, ou encore la propagande ? Celui qu’il y a entre l’eugénisme d’Etat et l’eugénisme d’agglomérat (autrement dit, l’eugénisme libéral) : si la censure et les informations, les concepts ou les raisonnements ne peuvent plus apparaître, ne plus être accessibles dans toute leur « plénitude », ce n’est plus seulement parce qu’une instance de pouvoir le veut et le peut, ou que l’on s’auto-censure, c’est que nous travaillons nous-mêmes, sans contrainte, mécaniquement, sans même nous en rendre compte à la mort de ce que nous défendons en le faisant dans le cadre où le débat, l’échange ne peut plus avoir lieu et où la pensée se réduit à des signes phatiques plutôt qu’elle ne se développe en des raisonnements structurés, sourcés, justifiés, et surtout construits collectivement, dialectiquement.

    Frédéric Dufoing

    3 Commentaires

    1. Excellent texte qui résume fort bien les raisons de la pauvreté du débat intellectuel en France. Le “A qui t’as causé ?” comme finalité du débat politique, degré zéro de la pensée.

    2. N’oublions pas que nous sortons à peine d’un monde qui a été intellectuellement très largement dominé par deux idéologies qui ont eu en commun de se réclamer de la science et de la fouler aux pieds : le marxisme et le freudisme. L’une et l’autre ont produit une immense littérature qu’on peut qualifier ainsi : prétendument scientifique mais essentiellement de propagande, visant essentiellement la consolidation et l’accroissement de ce qu’il faut bien appeler de véritables sectes. Elles sont aujourd’hui dans un état d’effondrement plus ou moins avancé, mais il faudra certainement du temps pour que notre paysage intellectuel s’en remette complètement.

      Le succès de ces deux idéologies a beaucoup tenu au fait qu’il suffisait d’y adhérer pour devenir, du jour au lendemain un savant ayant réponse à tout ! Donc plus besoin d’étudier, de se cultiver… si ce n’est dans la littérature de la secte. Encore s’agissait-il plus d’acquérir des références à jeter à la tête des “incroyants” (n’oublions pas que les deux sectes se sont construites sur les ruines de la religion théiste traditionnelle et en ont largement hérité les réflexes) que des connaissances dignes de ce nom ! Et ce genre d’anti-culture s’est largement transmis, par contagion, au monde extérieur aux deux sectes !

      D’où une situation actuelle où le public (même celui supposé “cultivé” !) a largement perdu le contact avec les récents développements (qui par ailleurs ont été considérables !) des sciences d’un côté et des recherches historiques de l’autre. Il faudra donc du temps pour que ce retard soit rattrapé. Mais soyons optimistes : les “savants” d’aujourd’hui ont de grandes capacités de vulgarisation et, pour peu que renaisse la soif d’acquérir des connaissances “positives” — et avec l’aide précieuse des technologies numériques — on peut espérer que renaîtra une culture bien éloignée de celle qu’à juste titre vous déplorez.

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