Entretien: Falk van Gaver “Le Covid-19 marque-t-il la fin du tourisme de masse?”

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    Tourisme

    Falk van Gaver a été interrogé pour Valeurs Actuelles par Victor-Isaac Anne, qui a tiré de leurs échanges un article sur l’une des conséquences indirectes de la crise du Covid-19 : le coup d’arrêt porté au tourisme de masse. Nous publions ici en exclusivité la version complète de leur entretien.


     

    Victor-Isaac Anne : Si nous payons un lourd tribut à cette crise sanitaire (bilan humain élevé, collapse économique), d’autres conséquences moins funestes se font jour. Je songe à certains effets positifs sur l’environnement et notre rapport au monde plus globalement. D’une certaine manière, les événements nous contraignent à repenser une écologie du vivant. Le tourisme de masse était jusqu’alors l’un des symboles de la mondialisation dérégulée. Pensez-vous qu’à la « faveur » de cette crise, nous puissions tendre vers un nouvel équilibre touristique ?  À moins que les forces d’inertie ne reprennent le dessus au terme de cette crise et que la « disneylandisation » du monde reprenne son rythme de croisière…

    Falk van Gaver : Nous attendrons la fin pour évaluer l’ampleur du bilan humain de cette épidémie inédite. Mais le « collapsus économique » est plutôt une excellente nouvelle ! Enfin, tout dépend de ce que nous en ferons. Soit nous profitons de ce ralentissement pour remettre en cause l’obsession de la croissance ; soit au contraire nous cédons aux injonctions à faire redémarrer l’économie. Pression déjà à l’œuvre par la propagande culpabilisatrice en vue de la mobilisation totale.

    Prenons l’exemple du coup d’arrêt donné au tourisme de masse. Eh bien, le développement du tourisme est le corollaire inévitable de celui du capitalisme. Le tourisme, c’est l’individualisme possessif, c’est-à-dire le libéralisme, c’est-à-dire le capitalisme, prenant possession du temps libre rebaptisé vacances ou congés payés : c’est-à-dire, essentiellement, des vacances payantes. Et prenant possession de l’espace, de l’espace libre et gratuit. Le tourisme, c’est la privatisation et la marchandisation (d’abord par une élite bourgeoise puis par les classes moyennes puis populaires à mesure de l’extension de l’industrialisation) des lieux communs, des héritages collectifs, des patrimoines matériels et immatériels, des cultures et des environnements, de la nature sauvage elle-même. Pour en faire un lieu de récréation, de divertissement, de consommation – un lieu consommable.

    La touristisation dérégulée n’est rien d’autre qu’une dimension intrinsèque de la mondialisation dérégulée (comme le sont également les exodes et migrations économiques de masse). Mondialisation qui n’est rien d’autre que la globalisation du capitalisme dérégulé, c’est-à-dire, strictement, libéral. Ou néolibéral si on veut, le néolibéralisme n’étant pas tant un nouveau libéralisme qu’un renouveau du libéralisme.

    La « disneylandisation » du monde va exactement au même rythme que la mondialisation capitaliste. Elle en est sa dimension culturelle, ou plutôt la destruction de toutes cultures (bien communs matériels et immatériels) par leur marchandisation.

    Soit nous sortons du capitalisme, ce qui est souhaitable à long terme mais moins que probable à court terme, et nous sortons ipso facto du tourisme. Soit, et c’est ce qui est possible et raisonnable à court et moyen terme, nous régulons drastiquement le capitalisme, par un véritable retour du politique, de la décision politique, au niveau national, régional, et international, et nous régulons avec cela le tourisme. Soit, et c’est le pire, et le plus probable, nous sommes obsédés par la crise économique et la fuite en avant de la croissance, et le tourisme de masse reprendra de plus belle avec la fin du confinement et le redécollage de l’aviation civile à grands renforts d’argent public… Tout en prônant la nécessité d’un tourisme éthique ou d’un éco-tourisme dont on fera peser comme d’habitude la responsabilité sur les choix des consommateurs, des touristes…

    Covid-19

    Victor-Isaac Anne : Le tourisme de masse – vous me reprendrez si je me trompe – est la conséquence de plusieurs facteurs : offre touristique pléthorique, démocratisation des vols « low-cost », augmentation du niveau de vie et donc de l’accès aux vacances mais encore essor des transports. D’aucuns suggèrent d’augmenter les prix des infrastructures pour diluer les flux touristiques. Un tri au porte-monnaie qui interroge d’un point de vue éthique. L’endiguement de ces pratiques agressives de tourisme doit-il nécessairement passer par des mesures « radicales » ? Songeons à Barcelone, Cinque Terre ou Dubrovnik qui limitent désormais l’accès à leur territoire.

    Falk van Gaver : L’endiguement du tourisme de masse doit passer par des mesures autrement plus radicales qu’un tri au porte-monnaie. Qui n’est qu’un inefficace pis-aller, injuste qui plus est. Mais par une remontée aux racines (une remontée radicale donc) des facteurs que vous évoquez. C’est un changement complet de notre rapport au monde qu’il s’agit d’opérer (lire à cet égard les excellents livres du sociologue Rodolphe Christin : Manuel d’antitourisme et L’usure du monde, ainsi que La vraie vie est ici qui vient de paraître aux éditions Ecosociété). Mais c’est un changement qui ne peut s’appuyer sur la seule conversion individuelle du mode de vie et, ici, du mode de voyage, de visite. Il s’agit d’un changement collectif, donc politique, radical.

    Il ne s’agit de rien de moins que de la rupture avec le capitalisme, avec le libéralisme et avec l’individualisme possessif évoqués plus haut.

    Les lieux communs doivent devenir des communs, des biens communs, liés à des communautés, communautés elles-mêmes liées à des territoires. Pour être clair, il ne devrait pas y avoir un droit de tout un chacun à aller où il veut, comme il veut, quand il veut (logique de l’individualisme libéral) ni à s’approprier ce qu’il veut. Mais les territoires (et les terroirs) devraient être reconnus pour ce qu’ils sont : des patrimoines communs et communautaires d’usage commun et communautaire.

    Bref, oui, c’est avant tout aux habitants d’un lieu, d’un territoire, aux citoyens d’une cité, à décider ensemble. Décider quand et comment ils veulent accueillir des visiteurs, combien, dans quelles conditions, etc. C’est à eux de fixer des limites soutenables aux visites (comme dans certains espaces naturels dits sensibles).

    Les dégâts du tourisme permettent de se poser les vraies questions. Qui décide de quoi ? Qui est prioritaire ? Cela remet sur le tapis la nécessité d’une prise de décision collective et locale. D’une démocratie directe réelle. D’une reprise du politique comme décision commune. D’une régulation et jugulation de l’économique et d’une relocalisation radicale de l’économie par une politique des communautés. D’une prise en compte des interdépendances socio-écosystémiques et des fragilités et vulnérabilités qui vont avec.

    Tout cela est compris depuis longtemps dans les pensées et les pratiques écologistes et anticapitalistes qui reprennent aujourd’hui du poil de la bête. Je pense entre autres ici au municipalisme libertaire de l’« anarchiste social » Murray Bookchin (voir L’écologie sociale qui vient de paraître aux éditions Wildproject). Au biorégionalisme du « néo-luddite » Kirkpatrick Sale (voir L’art d’habiter la terre qui vient également de paraître chez Wildproject). Ou encore aux essais agrariens du paysan écologiste Wendell Berry (voir La santé de la terre, paru il y a peu toujours chez Wildproject).

    La priorité aujourd’hui, c’est de s’ancrer. S’enraciner. Dans des territoires. Dans des socio-écosystèmes. Dans des communautés au sens fort et au sens plein. Des communautés socio-écologiques, comprenant donc une population et le territoire qu’elle habite avec tous ses habitants, non humains compris. La priorité, c’est de reformer des communautés socio-éco-politiques locales capables de se prendre en main politiquement, économiquement et culturellement. Et de pratiquer souverainement et collectivement une hospitalité choisie plutôt que de subir la marchandisation invasive de leurs lieux de vie.

    Alors, oui, voyager redeviendra vraiment rendre visite.

     

    2 Commentaires

    1. Hello, n’oublions pas que entrée dans la Nature sauvage, comme je le fait, en récréation c’est aussi se recréer et recréer le monde qui nous entoure en faisant de nous du Sublime. La récréation touristique, peut ne pas être un gros mot. Le retour aux forêts comme recours des Hommes, à la Henri David Thoreau. Et encore je le trouve un peu tiède sur le concept. Français et du latin : « recreatio » et « créo », « créer à nouveau ». L’étymologiste Pelletier pense même que creare est formé à partir de “Cré”, en Celte, c’est la force. “Creu”, signifie former, produire, engendrer. Il signifie reproduire sa force, la réengendrer, se créer à nouveau, se mettre au monde autant de fois que nécessaire mais toujours sous forme de récré, dans la joie d’être ensemble et du jeu extérieur. AMOR FATI de notre tragédie.

      Rien à voir avec la Dramatique récréation du tourisme de masse. Qui n’est plus une récréation mais une destruction de soi, des autres et de la Nature. Je lutte au quotidien contre cela, loin, perdu dans mes forêts sauvage.

      Il s’agit d’une toute nouvelle praxis en philosophie qui consiste à lâcher-prise et vouloir ce qui nous veut, pour laisser aller sa volonté vers plus de puissance. Nous allons transmuer notre faiblesse nihiliste en force vitaliste en se laissant transcender par la Nature, par la récréation.

      Nous prendrons conscience que nous sommes un corps qui dicte nos pensées. Selon l’étymologiste Perotto, les mots « creo » et en grec ancien « Ktizo », (se transformer, se changer complètement) et « xpéas » (la chaire) ont la même origine : rendre charnu. Nous allons rétablir notre corps malade et donc réapprendre à l’écouter. Il faut en prendre soin dans tous les aspects de la vie afin de le rééquilibrer : nourriture, activités physiques, enrichissement social, moments de joie et fertilisation spirituelle. Nous ferons appel pour cela à Appolon, Dionysos, le Cosmos et la philosophie du « Dehors », afin de rendre charnu notre corps et fortifier notre esprit pour accomplir notre destin.

      La « Recreational Philosophy » est une philosophie généalogique, du monde réel, de la vie, de l’individu, de la sagesse pratiquée au quotidien, pas du livre, de la théorie et des gloses.

    2. Deuxième point d’achoppement: “Mais les territoires (et les terroirs) devraient être reconnus pour ce qu’ils sont : des patrimoines communs et communautaires d’usage commun et communautaire.” Non! Raisonner comme cela c’est toujours mettre l’individu au centre de la Nature et Maître de celle-ci. J ene voit aucun différence entre ce concept de bien commun, celui du libéralisme performatif ou celui de la Bible. La Nature sauvage, le WILDERNESS, existe par elle-même et nous devons en interdire l’accès aux Hommes. Sauf à ceux qui souhaitent y retourner sans laisser d’empreinte à leurs départs: cabane au fond des bois, vie de nomad en tipi….Ils ne sont en aucun cas des PATRIMOINES COMMUNS à quelquonce communauté humaine.

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