Raphaël Juan: “La transdisciplinarité contre l’hyperspécialisation universitaire”

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    Pic de la Mirandole

    Le modèle universitaire contemporain s’est bâti autour d’une vision desséchée de la vie et de la connaissance. Il en découle un cloisonnement étroit en disciplines figées, en champs bien délimités d’expertise, au lieu d’une ouverture lucide au foisonnement du monde, à sa richesse, à ses interconnexions. Mais comment en finir avec la froideur morte, arraisonnante et réductrice d’une méthodologie sottement procédurière sans sombrer dans la confusion et le laxisme intellectuel ? Comment en finir avec l’hyperspécialisation sans verser dans l’amateurisme grossier ? Raphaël Juan propose de réhabiliter l’idée de « transdisciplinarité », dont il rappelle ici les racines antiques et renaissantes. La transdisciplinarité va en effet beaucoup plus loin que le dialogue entre les champs d’expertise ; elle implique toute une vision du monde, articulée autour du principe de complexité.


     

    La transdisciplinarité est un objet méthodologique global qui a déjà une longue histoire, ou plutôt de longues prémices. Ses développements les plus récents ont été déterminants pour l’imposer, à la fois mondialement et marginalement, comme une fonction capable de modifier en profondeur notre vision du monde, pour le meilleur si l’on s’astreint à chercher un juste jeu d’équilibre entre la dureté scientifique et la souplesse de l’imaginaire.

    Les précurseurs de la transdisciplinarité.

    Les précurseurs de la transdisciplinarité se trouvent dans l’Antiquité gréco-romaine, et plus certainement dans cette époque de bouillonnement culturel et scientifique que fut la Renaissance européenne. L’esprit d’expérimentation, le sentiment d’une interdépendance universelle, la volonté d’un retour à la tradition, la nécessité de dresser des ponts entre les objets du savoir et les effets de l’âme, la réconciliation des lumières propres à l’évolution scientifique comme à la permanence ésotérique et, enfin, une soif de connaître, une tendance de curiosité critique bien vivante se manifeste déjà chez Pic de la Mirandole, Giordano Bruno. Plus tard Leibniz pourra figurer comme l’accomplissement d’un encyclopédisme dynamique, c’est-à-dire créatif et « sculpteur ».

    Les précurseurs de la transdisciplinarité se trouvent dans l’Antiquité gréco-romaine, et plus certainement dans cette époque de bouillonnement culturel et scientifique que fut la Renaissance européenne.

    Avançons dans le temps : c’est en 1970, à l’occasion d’un congrès de sciences de l’éducation qui s’est tenu à Nice, que le psychologue Jean Piaget emploie pour la première fois le terme de transdisciplinarité[1]. Il en distingue alors le projet des plus simples pluridisciplinarité et interdisciplinarité qui s’arrêtent aux interactions élémentaires entre les différents champs disciplinaires. La transdisciplinarité va beaucoup plus loin qu’un simple dialogue sur tel ou tel point précis pour faire avancer la recherche puisqu’elle suggère une nouvelle anthropologie, une appréhension singulière de la place de l’homme sur terre et dans l’univers qui suit les théories scientifiques révolutionnaires formalisées au début du XXe siècle – la physique quantique de Planck, Heisenberg, Schrödinger etc. et la théorie de la relativité d’Einstein – et les milliers d’années de rapport au divin.

    Giordano Bruno
    Giordano Bruno

    Une nouvelle anthropologie.

    Cette nouvelle anthropologie se déploie sur des principes qui affinent et déplacent le rapport convenu au réel, qui questionnent l’expérience sensible dans la construction, ou la destruction, babélienne et pataphysique en cours.

    Ces principes sont les suivants : 1) Tout d’abord la logique du tiers inclus. Cette logique, théorisée par Stéphane Lupasco (Logique et contradiction, 1947), apparemment contradictoire donc, puisque nos usages quotidiens semblent prouver innocemment qu’une chose ne peut pas être son contraire, est en fait tout à fait subtile et opérante. Le tiers inclus est le principe qui fait que l’information et l’énergie circulent, que de nouvelles formes se créent à partir d’émetteurs très différents, c’est une dynamique discontinue, aux intensités variables, du sujet sur laquelle il est possible de jouer. Sa maîtrise et l’attention qu’on y porte épure ses lieux d’interaction et ses canaux de circulation. On peut rapprocher l’espace du tiers inclus de celui du Saint-Esprit dans la théologie chrétienne : « A l’un, c’est un discours de sagesse qui est donné par l’Esprit ; à tel autre un discours de science, selon le même Esprit » (1 Corinthiens 12:8).

    2) Les niveaux de réalité. L’acceptation des niveaux de réalité implique une anthropologie verticale et progressive. Elle a des répercussions aussi bien d’un point de vue métaphysique que social. La réalité quotidienne dépend de l’œil de ses observateurs, des critères institutionnels ou de pouvoirs qui se créent et évoluent au fil du temps pour déterminer les degrés de validité, d’intérêt des observations en perpétuel mouvement. Sans aller jusqu’à étudier le cas du rapport à la folie, on observe au sein des milieux académiques qu’il y a autant de sociologies que de sociologues, autant de psychologies que de psychologues. Passons sur les historiens qui assènent des vérités toutes plus péremptoires les unes que les autres à propos de périodes dont ils se retrouvent souvent seuls spécialistes, obtentions de crédits obligent. Ils ne manquent pas de se décrédibiliser à chaque fois qu’ils sortent de leur tour d’ivoire pour asséner de façon tout aussi péremptoire des vérités discutables et parfois risibles à propos de sujets d’actualité, lorsque plus de trois personnes sont capables d’apporter des arguments. L’histoire figée est un leurre universitaire.

    La théorie de la complexité a été largement fouillée par Edgar Morin dans des travaux qui ont bénéficié d’un certain succès public comme “Introduction à la pensée complexe”.

    Les niveaux de réalité sont une résolution sensible des problèmes de la postmodernité, de la fin des idéologies, de la diffraction de la vérité, de la création d’une nouvelle honnêteté intellectuelle. La physique moderne nous prouve que les lois changent en fonction des échelles d’observation et de la place de l’observateur, les niveaux de réalité nous suggèrent que les lois changent en fonction des degrés d’accomplissement sociaux, spirituels et humains ; parfois, peut-être, des lois peuvent pénétrer par effraction dans un champ qui leur est a priori étranger, ce qui relève alors du miracle.  Cet axiome des niveaux de réalité a été largement pensé par l’un des plus importants défenseur et promoteur de la transdisciplinarité, le physicien Basarab Nicolescu, auteur de Nous, le monde et la particule (1985), esprit affranchi s’il en est.

    3) Enfin la complexité qui prend acte de l’expansion des domaines de la connaissance après la révolution de la physique au XXe siècle et, au-delà, des évolutions de la cybernétique, de la prolifération brute de l’information, des probabilités financières dominantes et du jeu de réciprocité sociale systématisant entre les échelles globales et locales, ce que Michel Maffesoli appelle l’enracinement dynamique. La physique et la matière sociale ne sont plus uniquement binaires ou dialectiques mais plus exactement ternaires et composées de forces protéiformes qui s’agencent, s’opposent et forgent notre rapport au monde. La complexité est aussi un retour en grâce du sujet agissant : « Ce ne sont pas nos actes qui nous sanctifient, c’est nous qui sanctifions nos actes » écrivait le frère dominicain rhénan Maître Eckhart au XIIIe siècle, évidemment soupçonné d’hérésie par l’Eglise romaine. La théorie de la complexité a été largement fouillée par Edgar Morin dans des travaux qui ont bénéficié d’un certain succès public comme Introduction à la pensée complexe (2005).

    Vinci, transdisciplinarité

    La conciliation des opposés.

    La transdisciplinarité permet donc de concilier tradition et pensée scientifique, esprit et matière, ouverture sur le monde et exigence formelle. Sa généalogie scientifique draine un impératif de clarté et une précision langagière qui sont ses plus précieuses défenses contre les maladies auto-générées. La transdisciplinarité peut, sans garde, dériver rapidement vers le New Age (le bricolage spirituel auto-satisfait et bas de gamme), le développement personnel (le nombrilisme du bonheur au service de l’argent) ou la possibilité de raconter fièrement tout et son contraire sous prétexte d’une nouvelle épistémologie soutenue par des ancêtres prestigieux. C’est dans les détails que se niche le diable ; les médecins, pharmaciens, alchimistes, cuisiniers savent bien que les trop forts écarts de dosage et de cuisson peuvent guérir ou tuer, rendre le même plat goûteux ou infâme.

    La transdisciplinarité est une méthodologie qui peut guider la pensée en tant qu’art et non en tant que logiciel informatique commun ; un art qui requiert un effort du pratiquant au même titre que le yoga ou la phénoménologie, dont elle est proche. La phénoménologie demande au philosophe d’intégrer le doute et la suspension du jugement (l’épochè), de digérer le plâtre de la science grossière, avant de reprendre son étude et son œuvre. Comme la méthode scientifique classique, dont elle est une extension et non une négation, la transdisciplinarité doit en outre être bordée par un effort d’érudition, étayée par la diversité des lectures, ouverte au vide du mental et au désenchantement de la découverte, à la répétition de l’expérience, à l’intuition telle qu’elle est pensée par Spinoza, pratiquer l’humilité et l’humour, humour seul capable de dévoiler les contradictions les plus stériles et les plus intéressées.

    Ne pas céder à la confusion.

    Tous les mélanges ne sont pas heureux, les confusions n’ajoutent que malheur au monde. Le tamis de la transdisciplinarité n’a évidemment pas le pouvoir de discrimination quantitatif, aussi pratique que catastrophique, que le jugement comptable à court terme. C’est le lot des aventures les plus passionnantes que de radicaliser les beautés, les échecs, les sommets, les écueils, les ridicules ; toute recherche humaine authentique emporte nécessairement avec elle son lot d’apories, le tout est de les laisser s’effacer avec le temps et de ne pas persévérer dans les chemins du narcissisme maniéré. Il y a une voie de connaissance à sillonner, à rectifier, entre les vertus dionysiaques de foisonnement imaginaire, de multiplication des vertus et la rigueur morale, presque monacale, du retour à l’un.

    Il y a une voie de connaissance à sillonner, à rectifier, entre les vertus dionysiaques de foisonnement imaginaire, de multiplication des vertus et la rigueur morale, presque monacale, du retour à l’un.

    C’est dans ce va et vient que la transdisciplinarité formera des hommes et des femmes tendant modestement vers une complétude et donc une vie humaine aussi altière qu’altruiste. Le gloubi-boulga, la prétention, la facilité « intuitive », la désarticulation nihiliste, le verbiage et le nombrilisme guettent toujours le chercheur transdisciplinaire comme un mauvais démon au milieu de la clairière.

    Les fléaux de l’université contemporaine.

    Le fléau de la séparation – on ne compte plus les individus coupés du monde, barbotant dans un désert spirituel et affectif pendant que les grands systèmes de pensée et de vie dans la cité, abrutissants mais rassurants, échouent les uns après les autres – et la perversité du système académique qui encourage l’hyperspécialisation, qui coupe les savants du peuple, qui ne s’occupe pas de la perfectibilité humaine mais de facteurs économiques scindés participent dans l’ensemble à l’appauvrissement existentiel comme à la chute qualitative de la création et de la connaissance.

    De façon peut-être encore plus désastreuse pour la crédibilité d’une entreprise d’interaction entre les disciplines, le mélange des genres éclabousse médiatiquement à travers la fameuse convergence des luttes intellectuelles pour les droits des « discriminés » : c’est la célèbre intersectionnalité où les transsexuels font front avec les islamistes pour abattre le racisme hétéronormé de l’Etat, quand il ne s’agit pas de réclamer une reconnaissance et des financements en fonction d’identités changeantes au grès de l’évolution des névroses journalières. Un jour je suis Napoléon et j’ai droit aux pleins pouvoirs, le lendemain un barreau de chaise et je demande qu’on ne s’assoie plus sur les chaises dont les barreaux sont les esclaves, l’autre jour un moteur à explosion et je veux qu’on me conserve au musée de l’automobile, etc. Ces exemples pathologiques à peine exagérés seraient comiques si cette tendance, énième importation culturelle de la bêtise américaine, n’avait pas un tel crédit d’estime et qu’elle restait dans le giron des fantaisies charmantes. La force coercitive sur le droit et la politique, sur les « affaires sérieuses », de ces grimaces outrées témoigne s’il en fallait de la grande parodisation du monde.

    La transdisciplinarité, art du dosage et de transparence, doit faire face à de nombreux obstacles dans une société profondément surréaliste, en proie aux vents contraires comme aux danses de Saint-Guy des très sérieuses girouettes masturbatoires. La conversion méthodique la mieux capable de polir notre temps, de révéler ses qualités, devra donc faire preuve d’un effort véritablement alchimique, subtil, pour dépasser les stades nécessaires de la purification de la communication et d’ouverture intellectuelle. L’œuvre au rouge de la transdisciplinarité ne saurait être qu’héroïque.

    Raphaël Juan

     

    [1] « Enfin, à l’étape des relations interdisciplinaires, on peut espérer voir succéder une étape supérieure qui serait « transdisciplinaire », qui ne se contenterait pas d’atteindre des interactions ou réciprocités entre recherches spécialisées, mais situerait ces liaisons à l’intérieur d’un système total sans frontières stables entre les disciplines. » in L’interdisciplinarité: problèmes d’enseignement et de recherche dans les universités, 1972

    2 Commentaires

    1. Autant je suis d’accord avec vous sur le fond du propos tenu quant à la nécessité de l’interdisciplinarité, autant je ne suis guère convaincu par votre entrée en matière. Ici, vous invoquez le fait que le modèle universitaire contemporain est caractérisé par l’hyper-spécialisation et le cloisonnement. Ceci est très vrai dans le modèle Nord-américain, australien ou allemand mais beaucoup moins dans le modèle britannique ou latin. Dans ces modèles universitaires, on rejette précisément la spécialisation pour encourager les approches généralistes, pluri-et-trans-disciplinaires. Que l’on soit étudiant ou enseignant-chercheur dans une université britannique, française ou italienne, on reste un généraliste capable de traiter un même sujet sous des angles très différents. D’une certaine manière, en France en particulier, l’exercice hégélien de la dissertation et la capacité à identifier des enjeux et tirer les conséquences d’un problème forcent bien à penser dans un schéma qui n’est pas celui de l’hyper-spécialiste. Aux États-Unis et en Australie, en revanche, je vous suis complètement: étudiant et enseignants-chercheurs sont hyper-pointus dans un domaine et quasiment illettrés dans tous les autres, y compris ceux qui sont voisins de leur champ de réflexion. En parenthèses, c’est cette transdisciplinarité et cette absence d’hyper-spécialisation qui fait que les jeunes diplômés français plaisent aux recruteurs partout dans le monde: ils ont cette capacité à penser largement quitte à ne pas être parfaitement au point techniquement (voir le rapport de la Conférence des Grandes Écoles sur le sujet).

    2. J’en profite pour préciser que l’introduction des articles (ainsi que les titres, d’ailleurs, ou même les intertitres) est de mon fait: ce ne sont pas les auteurs qui les écrivent.

      Je concède en tout cas que le modèle de l’hyper-spécialisation universitaire est variable en degré selon les pays. Mais je pense tout de même que nous avons très largement rompu, presque partout à vrai dire, avec le modèle renaissant et humaniste de l’université, au profit de l’idéalisation moderne de la figure du spécialiste, de l’expert. Bien sûr, il faut bien se spécialiser dans un domaine, sous peine d’être un amateur. Mais le principe de transdiciplinarité promeut une logique de complexité organique, qui lie entre eux les différents domaines du savoir, au lieu de les compartimenter. De ce point de vue, l’interdisciplinarité ne va pas aussi loin que la transdisciplinarité; la première se contente de créer des passerelles entre les experts, alors que la seconde promeut une approche authentiquement globale des problèmes (une approche “complexe” au sens donné à ce mot par Edgar Morin).

      La rupture entre les deux modèles s’est effectuée dans le courant du XIXe siècle au sein des universités allemandes, avant de s’exporter ailleurs en Europe. L’historien Ranke en fut un des grands promoteurs, tandis qu’un de ses principaux opposantes, Jacob Burckhardt (le maître à penser de Nietzsche), y voyait une corruption profonde de l’esprit universitaire. C’est ce qui a débouché sur la conception procédurière, étroite et au fond très bureaucratique de nos universités contemporaines.

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