Entretien: Emile Jalley “Pourra-t-on empêcher l’effondrement du système?”

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    Finance

    La crise provoquée par le nouveau coronavirus est en train de faire vaciller toute l’économie de la planète. Face aux graves déséquilibres de la finance mondialisée, est-il encore temps de sauver le navire et d’empêcher l’effondrement ? Comment parviendra-t-on à réguler notre économie ? Emile Jalley a passé au crible la pensée de la plupart des grands économistes actuels et établi une synthèse très ambitieuse de leurs idées. Normalien, agrégé de philosophie et docteur en psychologie, il a d’ailleurs publié une somme en deux volumes intitulée L’économie au XXIe siècle. Critique de la raison économique (L’Harmattan).


     

    Thibault Isabel : Depuis quelques années déjà, bien avant l’apparition du SARS-CoV-2, nombre d’économistes craignaient l’imminence d’une nouvelle crise financière de grande ampleur, attestant ainsi des fragilités du système. Mais jusqu’à quel point cette crainte était-elle partagée dans le monde de la réflexion économique ?

    Emile Jalley : Mon ouvrage sur L’économie du XXIe siècle prenait pour perspective le fait que la crise financière de 2008 a été suivie par la publication en langue française d’une assez longue série de livres de fond et requérant un grand soin de lecture. Ces ouvrages sont au nombre de 36 entre 2011 et 2018, sauf trois titres plus anciens (1950, 1950, 1986), formant 7 500 pages environ. Ils sont portés par douze auteurs principaux (dont dix hétérodoxes et deux orthodoxes), un auteur collectif (hétérodoxe, avec 5 (- 1) individus), plus quinze auteurs plus secondaires de manuels (1), lexiques (2) et dictionnaires (4) divers.

    crise et économie au XXIe siècle

    C’est un fait qu’il existe une assez sévère crise de la culture française installée à bas bruit dès les années 1968, et liée à l’enlisement progressif de la formation des esprits, résultant lui-même des dysfonctionnements majeurs de l’Éducation nationale. Sur ce point, le récent Capital et idéologie de T. Piketty produit des pages vraiment cinglantes et sans appel (876-886). Cette crise me semble frapper de la façon la plus évidente pour moi des disciplines que je connais bien pour des raisons professionnelles : la philosophie et la psychologie. Cependant, à l’époque où je l’ai décrite pour le première fois (2004), je formulais qu’il s’agissait plutôt pour moi de ce que j’appelais alors une crise en peau de léopard qui, à côté de larges taches noires, laissait à peu près préservées des surfaces plus claires.

    Tous sont sensibles à une atmosphère d’ensemble de l’économie mondiale de nature critique, qui nécessite des interventions plus ou moins urgentes.

    Ceci étant, cette situation des « animaux malades de la peste » (La Fontaine, Fables, 7.1) n’empêche pas que subsiste dans le climat français une plutôt vigoureuse pléiade d’économistes, mais de tendance hétérodoxe, dont le dynamisme scientifique paraît avoir été motivé comme le contrecoup de la crise financière de 2008, les rendant seuls capables d’écrire des livres d’une certaine densité théorique, qui plus est dans une dimension marathonienne bien que sans bavardage superflu pour certains d’entre eux.

    Quant aux économistes de la tendance orthodoxe, réfugiés dans leur bastion universitaire et leur revues anglophones, leurs sorties publiques s’observent plutôt dans les débats médiatiques, où ils sont régulièrement seuls à être invités – sans parler des journalistes vedettes spécialisés en économie et préposés au formatage de l’opinion publique.

    Ceci dit, parmi les douze auteurs principaux qui forment l’objet de notre enquête, ils ne sont que la minorité à évoquer l’éventualité d’une crise plus ou moins prochaine, au moins tout aussi grave sinon même bien plus que celle de 2008 : Steve Keen, Gaël Giraud, François Morin, Jacques Attali. Mais tous sont sensibles à une atmosphère d’ensemble de l’économie mondiale de nature critique, qui nécessite des interventions plus ou moins urgentes.

    Piketty, crise, inégalités

    Thibault Isabel : Quelles pistes faudrait-il explorer pour réguler l’économie mondiale sur le long terme et réduire les inégalités galopantes qui se sont creusées au fil des dernières décennies ?

    Emile Jalley : La conclusion de mon livre propose une liste de pas moins de trente mesures, entre lesquelles se répartissent les choix diversifiés, et selon une assez large dispersion, des douze auteurs principaux. Ces solutions sont très variées, peu répétitives, très ingénieuses, extrêmement créatives, et d’autant plus suggestives qu’elles ne sont jamais invoquées dans les débats médiatiques. Voici une liste choisie des quinze principales d’entre elles :

    – Placer la Banque Centrale Européenne sous le contrôle d’une véritable Union politique européenne ;

    – Union budgétaire, autorité accrue du Parlement européen ;

    – Empêcher la privatisation des communs, du crédit, de la liquidité ;

    – Récupérer les Banques centrales nationales ;

    – Coexistence d’une monnaie commune avec les monnaies nationales ;

    – Travailler à une société verte post-carbone ;

    – Impôt européen sur le capital ;

    – Déclaration fiscale pays par pays ;

    – Remise des dettes non remboursables après une nouvelle méga-crise ;

    – Séparation des banques de dépôt et des banques d’affaire ;

    – Défense des services publics contre les privatisations ;

    – Taxation des transactions financières ;

    – Investissements publics et pour la transition écologique, avec emprunts dans la monnaie nationale restaurée.

    Cependant, plusieurs de ces auteurs (Pierre Ivorra, Michel Aglietta) préviennent que toute modification de la situation actuelle rencontrerait une forte opposition des États-Unis et de l’Allemagne. Les États-Unis parce qu’ils ont intérêt à ce que leur monnaie demeure l’étalon mondial, leur permettant de payer leurs dettes par la planche à billets et qu’en tant que monnaie « faible » elle favorise leurs exportations. Quant à l’Allemagne, l’excédent de sa balance commerciale lui donne une position hégémonique en Europe. De leur côté les spéculateurs n’ont pas non plus, évidemment, intérêt à ce que ça change. Les propositions sur la séparation des activités bancaires de dépôt et d’affaires (dont on entend depuis longtemps parler), et sur les investissements publics à long terme pour la transition écologique, recueillent l’avis d’une majorité des hétérodoxes. Mais depuis les années 80, c’est dans le sens opposé que l’on s’est dirigé.

    Badiou

    Quant à la nationalisation des vingt-huit hyper-banques mondiales (dont quatre françaises), la taxation sur les transactions financières, l’impôt sur le capital, la coexistence d’une monnaie commune et des monnaies nationales, et d’autres mesures de ce type, cela ne semble pas, dans le contexte actuel, pouvoir se réaliser dans un avenir proche.

    À ce paysage déjà consistant, il faut ajouter la surprise créée par la parution récente des deux ouvrages de Piketty sur « Changer l’Europe, c’est possible », et « Capital et idéologie », déjà évoqué, qui proposent la mesure nouvelle, qui rencontre en partie certaines des précédentes, d’instituer un quadruple impôt européen (à partir d’une Nouvelle Assemblée européenne entre France-Allemagne-Italie-Espagne, soit 70 % du PIB européen, sans rien quitter de ce qui précède) sur les revenus, les patrimoines, les successions plus le carbone.

    C’est comme si les personnels politiques tâtonnaient les yeux bandés, les oreilles bouchées, dans un espace incertain, frappés d’alexie, de surdité et d’apraxie.

    Donc, les mesures intéressantes et valables, qui plus est nombreuses et convergentes, pour maîtriser les méfaits actuels et la dangerosité potentielle de l’état de crise endémique en cours, ce n’est pas ce qui manque. Mais le paradoxe (encore un) attristant, c’est que, dans le paysage d’une gauche dévastée, aucune de ces mesures ne semble intéresser personne ni même être connue de quiconque. C’est comme si les personnels politiques tâtonnaient les yeux bandés, les oreilles bouchées, dans un espace incertain, frappés d’alexie, de surdité et d’apraxie.

    Or ce clivage entre une production intellectuelle qui demeure abondante en économie et l’incapacité des personnels politiques à s’en saisir pour en tenter un début d’application, c’est bien l’un des symptômes d’une forme de grave maladie de la démocratie nationale. Il suffit de comparer la liste des mesures ci-dessus avec les documents qui subsistent de la dernière campagne électorale pour les élections européennes pour être saisi de stupeur et même d’accablement.

    Marx, crise

    Thibault Isabel : Marx a été la grande figure de l’opposition au capitalisme, même si, aujourd’hui, peu d’auteurs se réclament ouvertement de ses analyses et de ses idées – moins en tout cas que par le passé. Jusqu’à quel point Marx reste-t-il à vos yeux un philosophe et un économiste incontournable ? Les notions d’économie sociale et solidaire, qui n’impliquent pas en elles-mêmes une collectivisation des moyens de production, ne sont-elles pas au fond plus proches des idées antiautoritaires de Pierre-Joseph Proudhon, par exemple, que de celles de Karl Marx ?

    Emile Jalley : Des études précises (Jalley, Critique de la raison philosophique, 2017) ont montré que Hegel, Marx et Freud avaient été, dans la période 1939-1960, les trois auteurs vedettes les plus cités dans la littérature spécialisée en histoire des idées, ce qui paraît de nos jours, soixante années plus tard, incroyable, puisque ces trois références totémiques sont quasiment tombées dans les gémonies.

    Parmi nos douze auteurs, peu citent Marx (Morin, Ivorra), mais à peu près tous adoptent l’attitude singulière consistant à le contourner tout en le côtoyant d’une certaine manière, ce qui ne laisse pas d’être très amusant pour l’observateur très averti.

    On ne peut pas plus se passer de Marx, quand on étudie de manière sérieuse l’économie, que si l’on essayait de se passer de Platon, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel en faisant de la philosophie.

    Le cas est frappant pour Thomas Piketty, que tel journaliste (Rothé in Marianne) appelle « notre Marx national », et qui pourtant cite Marx moins d’une vingtaine de fois dans les quelque 2 500 pages de ses deux livres d’importance majeur (2013, 2019) pour la culture française, et même européenne et mondiale.

    On ne peut pas plus se passer de Marx, quand on étudie de manière sérieuse l’économie, que si l’on essayait de se passer de Platon, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel en faisant de la philosophie. Et pourtant, cela se fait de nos jours.

    Marx a inventé beaucoup de choses en économie, l’idée essentielle étant que la matière économique est critique de manière intrinsèque (ce qui nécessite d’une façon ou d’une autre, variable selon les modèles, l’intervention extérieure d’un État). Une autre idée est que lorsqu’un salarié travaille pour lui-même une heure, il travaille également environ une heure, mais de manière non payée, pour « quelqu’un d’autre ». Proposition qui continue à faire scandale, autant par exemple que la supposition d’un « inconscient » par Sigmund Freud.

    Philosophie

    Mais cela n’est pas tout. Dans les ouvrages pédagogiques, Marx est aussi classé sur le tableau des grandes conceptions sociologiques.

    Mais ce n’est pas encore tout. Marx est aussi quelque chose de « grand » en philosophie, parce qu’il est le fils de Hegel, qui a été comme le dernier en même temps que le plus grand de tous les philosophes. Et que cette situation particulière lui a conféré, à Marx, comme des quartiers de noblesse particuliers dans un pareil espace. Comment donc ?

    Hegel a inventé l’idée que ce qui avait été vrai une fois, s’il était certes devenu faux un jour, pourtant restait vrai d’une certaine manière. Idée simple et compliquée à la fois, mais aussi géniale que le Cogito de Descartes (c’est d’ailleurs presque la même). Or cette invention lui a permis d’évaluer toutes les parties d’échec jouables à partir des trois objets fondamentaux de la philosophie éternelle (Dieu, le Monde et le Moi – peints par Michel-Ange sur le plafond de la Chapelle Sixtine), avant d’en enchaîner le résumé dans l’escalier ascendant de son Encyclopédie (1817-1830).

    Marx est aussi quelque chose de « grand » en philosophie, parce qu’il est le fils de Hegel, qui a été comme le dernier en même temps que le plus grand de tous les philosophes.

    Par rapport à cela, Marx construit son Capital (1867) sur la base d’un ternaire de la Valeur-Capital qui s’énonce dans la série : Argent-Marchandise-Production, et qui n’est rien d’autre, à y regarder de près, que la transposition sur le plan de sa nouvelle science économique de la série des trois objets de la philosophie classique : Dieu (argent) – Monde (marchandise) – Moi (production).

    Si Hegel est le dernier des philosophes, son fils Marx est le premier à avoir pensé qu’il fallait, à propos de la philosophie, la dépasser du plan de la seule pensée vers celui de sa réalisation. Aussi bien conviendrait-il de placer Marx dans la catégorie des « antiphilosophes », catégorie proposée par Alain Badiou pour désigner cette espèce particulière de philosophes ambigus, qui, à la fois, se tiennent en dehors et en dedans de l’espace de la philosophie, et où il range par exemple Paul de Tarse, Pascal, Rousseau, Kierkegaard, Nietzsche, Wittgenstein (sans oublier non plus Freud).

    Pour ce qui est du devenir des avatars qu’a subi la Pensée-Marx chez Staline, Mao Zedong, Pol Pot, c’est un autre débat, sur lequel les réflexions, aussi profondes que dépassionnées, de T. Piketty dans son dernier livre ouvrent une fenêtre plus qu’intéressante. Mais on ne peut pas en parler davantage ici.

    Psychanalyse

    Thibault Isabel : Vous pointez du doigt la tendance actuelle de l’édition, de l’université et des médias à s’intéresser à l’économie, tandis que certains champs autrefois majeurs du savoir, comme la philosophie ou la psychanalyse, sont en voie de perdition. Cela traduit-il selon vous l’essor d’une « mentalité économiste », qui dissimulerait en fait une incapacité contemporaine à appréhender les grands problèmes du monde de manière générale et synthétique, c’est-à-dire proprement philosophique ? Et n’est-ce pas là tout simplement une conséquence inéluctable de l’individualisme, qui atomise les personnes et la société, tout en conduisant à atomiser le savoir ? Dès lors, on pourrait penser également qu’il sera difficile de renouer avec une appréhension plus globale et plus collective de la société sans renouer en même temps avec une appréhension plus globale et plus interdisciplinaire des savoirs. Nous en sommes pourtant loin…

    Emile Jalley : Je suis marxien, freudien, lacanien, mais aussi hégélien. Je pense, comme Hegel, que dans une culture, c’est la philosophie qui, d’une certaine manière, tient tout, comme la clé de la voûte gothique. À un certain moment en France, ça a été l’existentialisme de Sartre qui donnait sa couleur à toute l’atmosphère culturelle nationale. Puis cela a été les structuralistes, avec aussi Lacan, qui ont été des vedettes, aux noms déjà moins connus et dans un public bien plus restreint. Aujourd’hui, c’est quoi ? Onfray ? Finkielkraut ? Bruckner ?

    Une époque dont la philosophie s’est éclipsée, ce n’est plus une culture, c’est comme dit Hegel une époque envahie par « le règne animal de l’esprit » (das geistige Tierreich).

    J’écoute parfois sur France-Culture, vers onze heures du matin, une émission intitulée Le Tour du monde des idées et animée par l’interview d’un journaliste nommé Brice Couturier. Tout son entretien consiste en une sorte de compost fait à partir d’articles et plus rarement d’ouvrages issus de ses lectures de la veille à peu près exclusivement de sources anglophones, britanniques mais surtout étatsuniennes, présentées comme la fontaine de la science en train de se faire sous vos yeux et de couler chaque matin toute fraîche et renouvelée, et dont l’intéressé se pourlèche la lèvre comme saisi dans les délices du harem de Topkapi. Ce personnage est pour moi le représentant de l’aliénation totale dans une culture étrangère qui nous a peu à peu étranglés depuis « le jour le plus long », celui qu’heureusement avaient depuis quelque temps préparé les victoires du Maréchal Joukov, où avaient péri quelque 10 ? 12 ? 14 ? millions de pauvres paysans slaves.

    Une époque dont la philosophie s’est éclipsée, ce n’est plus une culture, c’est comme dit Hegel une époque envahie par « le règne animal de l’esprit ».

    Non, les éditeurs impriment les économistes hétérodoxes, parce que, dans leurs maisons, il existe encore des personnels capables de repérer des textes de qualité, des textes au surplus susceptibles de répondre à l’inquiétude grandissante d’un certain public.

    Ils ont raison. Ce n’est pas l’individualisme qui est en question avec le goût croissant du public pour l’économie. Du reste, l’individualisme ne règne pas tant que cela, mais plutôt l’opinion moyenne – media doxa, car tous les individus, personnalisés à la rigueur par le choix de leur modèle de smartphone, se ressemblent en réalité étonnamment, moulés dans le même conformisme médiatique. Non, c’est plutôt l’économie qui s’offre comme la discipline phare en passe d’entraîner tout le courant de la culture, suite à la faillite des philosophes, des psychologues et de psychanalystes, dont c’eût été depuis toujours la tâche essentielle d’assurer le fondement de l’arbre encyclopédique des savoirs.

    La philosophie a comme disparu, c’est vrai, mais elle existe et existera toujours, ne serait-ce que dans l’Encyclopaedia Universalis, à condition de savoir y remettre un « ordre des raisons », comme disait Descartes, c’est-à-dire autre que simplement alphabétique. Mais que l’on nous débarrasse un jour de l’Anglophonia Universalis, celle au moins régnante, car enfin Bacon, Hobbes, Berkeley, Locke, Hume, c’était tout de même autre chose.

    Le principe de l’atomisation des savoirs, conséquence pratique du thème doctrinal de la prévalence de l’analyse sur la synthèse (tout au contraire du Discours de méthode de Descartes), est le poison absolu qui nous est venu de l’idéologie anglo-saxonne, quels qu’aient été parfois ses mérites, mais en d’autres temps, et dont l’effort pour en remonter aujourd’hui la pente vers la montagne de notre esprit continental devra être titanesque. François Morin dit qu’il faudra encore longtemps pour changer le logiciel néolibéral – si on le peut encore un jour. Les anglais du XVIIe et du XVIIIe siècle, je veux bien, mais à aucun prix Emerson, James, Dewey. C’est en tout cas mon opinion personnelle.

     

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    Piketti

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