Entretien: Frédéric Dufoing “Se dirige-t-on vers un tracking à la coréenne?”

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    Corée

    Face aux errements coupables des pouvoirs publics et aux hésitations des experts gouvernementaux, l’heure est venue pour les citoyens de s’emparer du débat. La sortie de confinement imposera-t-elle la mise en place d’un système de traçage électronique (tracking) pour limiter les risques de contamination ? Faut-il accepter ces mesures ou les rejeter comme liberticides ? Et comment le déconfinement doit-il être organisé ? Nous en débattons avec Frédéric Dufoing.  


     

    Thibault Isabel : Pour commencer, pensez-vous que les mesures de confinement prises par le gouvernement étaient nécessaires ?

    Frédéric Dufoing : Avions-nous le choix ? Le virus qui nous décime est moins dangereux par sa virulence que par sa capacité inouïe à se propager, largement favorisée par le mode de vie stupide que tous les hommes de bon sens dénoncent depuis les années 1930 au moins : nos modes de vie combinent la densification et l’extension de l’habitat urbain avec l’extrême division du travail qui implique une  permanente circulation des biens et des personnes, et, cerise sur le gâteau, des politiques économiques menées tous gouvernements confondus depuis les années 1980 qui, après avoir créé des services publics trop souvent contre-productifs, en assèchent désormais les financements et en désorganisent complètement les aspects les plus positifs, notamment le système de sécurité sociale, le recherche pharmaceutique publique, la médecine de première ligne, le tissu sanitaire des zones rurales, etc.

    C’est tout de même incroyable : nos Etats s’avèrent incapables d’organiser une vraie quarantaine, avec distribution de nourriture, aide aux plus pauvres, etc. ! Ils n’ont pas été capables non plus d’organiser une détection massive et systématique des malades, faute de réactifs et de logistique, ce qui constitue un comble pour des Etats qui légifèrent d’habitude sur tout et se mêlent de tout. Les pouvoirs publics n’ont pas davantage mis en place une protection élémentaire des personnels de soin de santé, des hospices ou tout simplement des gens qui travaillent dans les services de ravitaillement.

    Le confinement, tel qui est « organisé » ralentit la propagation du virus, mais dans l’attente de quoi ? De la prochaine vague ? Une chose est sûre, à terme, le confinement ne peut pas mettre fin à cette propagation. On a beaucoup hurlé au loup devant les propos de Boris Johnson, ou face à la politique hollandaise d’immunité collective (rationnelle, mais injouable dans une société comme la nôtre, où l’on ne peut contrôler les contacts, et de surcroît sans certitude d’immunisation après avoir survécu à ce virus) ; mais, finalement, en France, en Belgique ou ailleurs, on ne fait rien de plus que les Britanniques ou les Néerlandais, sinon laisser le personnel de la grande distribution ou des hospices – les pauvres, donc – crever en premier avec les vieillards. Le virus ne choisit pas ses victimes ; c’est notre organisation sociale qui les lui livre, par négligence ou par indifférence.

    Thibault Isabel : Pour vous, l’Etat a donc une large part de responsabilité dans l’aggravation de la crise ?

    Frédéric Dufoing : Il faudra absolument mettre fin à cette situation grotesque. Nos organisations étatiques gèrent des « courbes de croissance » et un « cheptel humain » au lieu de servir réellement leur population, et notre personnel dirigeant témoigne d’une immense, d’une irrationnelle incompétence ! Comment est-il possible que des gens si nuls – disons-le – détiennent le pouvoir depuis si longtemps et s’y reproduisent ?

    Par le biais d’un ami chercheur en biochimie, je savais depuis fin janvier ce qui allait nous tomber sur la tête. Qui peut imaginer une seule minute que les gouvernements ne disposaient pas eux aussi de ces informations élémentaires ? Cet ami chercheur, soit dit en passant, est obligé de démarcher lui-même pour trouver les financements privés de ses recherches… publiques !

    J’habite à la région frontalière avec la France (Longwy) : de part et d’autre de la frontière, c’est un désert médical – celui dénoncé par les Gilets jaunes. En sus des économies budgétaires opérées sur ukase européenne, notre ministre de la santé a instauré un numerus clausus qui empêche l’installation de nouveaux médecins. Partout, on ferme des services ou des hôpitaux locaux. Les listes d’attente chez les médecins spécialistes s’allongent sur plusieurs mois. Et, là-dessus, des stocks entiers de masques chirurgicaux ont été laissés à l’abandon et ont littéralement pourri dans des hangars de l’armée…

    Thibault Isabel : Lorsque le pic épidémique sera atteint et que les hôpitaux ne seront plus saturés, nous assisterons très probablement à un déconfinement par vagues successives en fonction des régions, de l’âge et des tests sérologiques qui devraient être pratiqués d’ici là. Les citoyens qui auront déjà été exposés au virus seront sans doute provisoirement immunisés et pourront alors sortir sans risque. Reste qu’une nouvelle flambée de l’épidémie est possible, sinon probable. Recourir à un tracking à la coréenne vous semble-t-il salutaire ? Rappelons qu’il s’agirait de télécharger des applications sur les smartphones afin d’être tracé en permanence, pour pouvoir être alerté en temps réel de la présence d’une personne potentiellement infectée dans les environs immédiats. Cette méthode, combinée à des tests de dépistage massif, aurait le mérite de nous libérer du confinement tout en limitant les risques de recontamination massive.

    Frédéric Dufoing : Depuis Naomi Klein et sa dénonciation de la stratégie du choc, nous savons que les Etats profitent toujours d’imposer des réformes dont les populations ne veulent pas au moment précis où tout le monde est groggy, sonnée après une catastrophe. On aime repérer, à gauche, l’œuvre du capitalisme en oubliant que l’Etat a son propre agenda, politique et technologique, l’un étant désormais inséparable de l’autre.

    Or, s’il y a une chose que sait faire l’Etat, c’est bien tirer profit des moments de crise pour augmenter son pouvoir de contrôle, de contrainte et d’influence sur sa population. C’est un vieux classique. Au passage, contrairement à ce que croient les conspirationnistes, il n’est nul besoin d’une volonté pour créer ces situations de crise : en plus ou en complément du terrible hasard, l’Etat les génère presque automatiquement, cycliquement. Elles sont des opportunités de reconquête – car l’Etat passe son temps à conquérir et reconquérir ce qui lui échappe ; c’est sa fonction. Bien sûr, il ne saisit jamais ces opportunités en invoquant son intérêt institutionnel, idéologique (car l’Etat est une idéologie) ou celui de la clique au pouvoir, il le fait toujours en invoquant l’intérêt général : c’est la technique du pied dans la porte. C’est le cas ici.

    L’objectif que souhaite atteindre le tracking – à savoir repérer et cartographier l’épidémie en temps réel afin de contrôler et de stopper la diffusion du virus, donc d’individualiser la quarantaine, en utilisant la téléphonie mobile, notamment – est plus que contestable et, à terme, nuisible. Contestable, parce qu’il existe d’autres moyens de contrôler et d’endiguer l’épidémie : des tests systématiques, voire obligatoires (fut-ce en cas de symptômes suspects) et des traitements de première ligne, comprenant une mise en quarantaine de la personne concernée, voire un traitement médicamenteux. Ce moyen-là est moins centralisé, beaucoup moins attentatoire à la liberté, plus axé sur l’effort collectif (l’implication humaine et celle des services publics) et sur la responsabilité individuelle, mais ce moyen est aussi sans doute plus coûteux, et il octroie à terme moins de pouvoir à l’Etat.

    L’alternative est la suivante : sans test préalable, soin et quarantaine, les personnes tracées sont objets de de suspicion sociale, en temps réel de surcroît. Si, au contraire, le traçage fait suite à un test, on ne voit pas ce qu’il apporte, sinon des informations statistiques utiles aux épidémiologistes (mais qu’ils peuvent obtenir autrement), ce qui est certes légitime. Mais ce qui l’est infiniment moins, c’est qu’il apporte met l’Etat (ou, pourquoi pas, une entreprise privée) en capacité de recueillir des informations individualisées, qui ne peuvent  être limitées ni dans leur  diffusion, ni dans leur temps de stockage – comme le montre l’insuffisance caractérisée du droit depuis l’avènement du big data informatique et de l’internet.

    Tracer les contaminés ne peut fonctionner que si tout le monde le fait, c’est-à-dire si tout le monde adopte la nouvelle technologie. Si une seule personne non tracée est atteinte par le virus, le traçage défaille, même si la majorité qui l’entoure l’a accepté. Minoritaire, le refus du traçage devient en soi un signe d’infection par défaut et d’incivisme. La personne tracée bénéficie à la fois d’un brevet de bonnes mœurs et d’un présupposé de bonne santé : le sain rejoint le saint. Aussi, qui va pouvoir refuser ? Le traître.

    Il y a pourtant bien des raisons de refuser : d’abord, comme l’expérience le montre, les informations peuvent servir, et à vrai dire serviront inévitablement d’innombrables agendas politiques et économiques, à court comme à long terme. Ensuite, une telle technologie, peu coûteuse, confortable, amène un pas supplémentaire de compromission dans la logique de contrôle technique des individus par l’Etat : un petit pas, un acte de consentement et d’habituation de plus dans l’engagement à en faire un plus grand ensuite. Voilà un phénomène bien connu en psychologie sociale, qui explique les plus nobles combats comme la plus ignoble servilité. Gandhi ou Eichmann : vers lequel des deux penche généralement l’Etat ?

    Thibault Isabel : Les pouvoirs publics français font-ils preuve de paternalisme ou responsabilisent-ils suffisamment la population ?

    Frédéric Dufoing : Un Etat – plus encore s’il est dirigé par des incompétents sectaires, comme c’est le cas aujourd’hui – ne responsabilise jamais une population, sinon ce ne serait pas un Etat ! L’anthropologue James C. Scott l’a assez montré dans Homo domesticus : l’Etat est littéralement une organisation de domestication d’une population, au même titre qu’un élevage concentrationnaire. Son but est d’assurer notre dépendance maximale, morale et psychologique.

    On nous parle souvent d’une société postmoderne qui serait hyper individualiste, mais c’est bien le contraire qui arrive : jamais, de toute l’histoire humaine, les populations n’ont été aussi serviles, aussi peu autonomes – pas parce que c’est dans leur nature, ou dans celle de l’être humain, mais parce que tout dans l’organisation étatique postmoderne y concourt, comme l’avait si bien noté Ellul quand il parlait de société « assurantielle ». Macron peut bien vilipender les gens qui ne respectent pas le confinement : toute son idéologie libérale et tout ce à quoi est voué l’Etat, c’est de produire des êtres humains indolents, mous, fébriles de désir et ineptes, qui ne se plient que par conformisme, par intérêt immédiat ou sous les coups. Quand prenons-nous des décisions ? Politiquement, jamais : nous nous en remettons à des « représentants » de la nation et à des « experts » de l’Union européenne. Ethiquement, jamais : nous nous en remettons aux lois produites par ces gens ou aux compagnies d’assurance ou encore aux labels. Intellectuellement, jamais : nous nous en remettons aux algorithmes, aux classements ready-made du type gauche/droite, pour/contre, marché/Etat ou aux « débats » de Pascal Praud (de loin l’individu le plus représentatif de ce qu’il y a de plus abject dans notre société).

    Les seules personnes littéralement abandonnées devant leurs responsabilités auront été bien souvent les sauveteurs de première ligne – infirmiers, caissiers, employés du tertiaire de service, ouvriers, artisans, petits patrons, etc. –, ceux qui sont mal payés, méprisés, éborgnés quand ils rouspètent… Pour avoir enseigné la philosophie des soins aux personnels infirmiers et aux personnels d’EHPAD, j’imagine avec rage la souffrance aiguë, pas seulement physique, mais psychique, morale, de ces gens dévoués et courageux sur lesquels le gouvernement français s’acharnait il y a quelques semaines à peine…

    Il est par contre à espérer que, face au chaos, les gens auront aussi redécouvert les vertus et l’efficacité de l’autonomie : des gens qui cousent des masques pour les autres ; des gens qui font les courses aux petits vieux confinés ; des infirmiers, des soignants et des médecins qui font ce qu’ils peuvent sans plier sous la panique ; les parents qui, comme moi, tant qu’ils ont encore leurs poumons, profitent du confinement pour enseigner à leurs enfants la vertu de faire les choses par soi-même. Peut-être alors comprendront-ils ce qu’ils ont perdu d’intelligence et de volonté en s’en remettant à des machines comme celle de l’Etat ou du Marché. La seule responsabilité personnelle qui vaille, on la conquiert, on la construit et on l’entretient soi-même – politiquement, dans une démocratie directe !

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