Roman Bernard: “Le confinement des âmes”

    1
    Confinement

    Pour Roman Bernard, si les temps que nous vivons ne constituent pas la fin du monde, ils sont en revanche un moment de révélation, sens premier du mot « apocalypse ». Révélation de l’extrême isolement des individus, que le confinement actuel souligne davantage qu’il ne le provoque.


     

    À l’heure où j’écris ce qui suit, la France est confinée depuis vingt jours, une situation qui devrait, s’il est encore possible de lire entre les lignes de la parole officielle, ou tout simplement de la croire, se poursuivre au-delà de la date butoir du 15 avril, qui constituait déjà une prolongation par rapport à la première période de confinement.

    Les raisons épidémiologiques de cette mesure sont connues, et mon propos n’est pas ici de revenir sur le bien-fondé du principe selon lequel la limitation des contacts permet d’endiguer la propagation d’un virus, qui sans cela serait exponentielle.

    On peut toutefois noter qu’à partir du moment où l’on se place uniquement dans l’urgence, on ne se pose plus de questions sur les causes de la situation dans laquelle nous nous sommes retrouvés, mais simplement sur les moyens d’en combattre les conséquences à court terme. Ce qui nous empêche par là-même d’anticiper les situations similaires qui ne manqueront pas de se reproduire si nous recommençons les mêmes erreurs.

    Quand j’évoque les causes, je ne parle pas des causes superficielles, c’est-à-dire virologiques, pas encore certaines du reste, de savoir si une chauve-souris a mordu un pangolin qui aurait fini en rouleau de printemps.

    Les humains malades de la mondialisation.

    Je parle de la cause profonde, à savoir la mondialisation qui donne une portée globale à tout problème local. Mondialisation qui découle de ce que le Bas-Empire romain qu’est le monde occidental actuel a choisi de troquer son droit d’aînesse contre un plat de lentilles optiques made in Wuhan. Destin d’Esaü éternellement recommencé par ses héritiers, c’est-à-dire par nous, Européens des deux rives de l’Atlantique Nord.

    La simple question de la fabrication des masques, des tests de dépistage du virus ou de la désormais fameuse chloroquine plaide pour une relocalisation de la production et donc pour une démondialisation, mais celle-ci ne dépassera pas le stade du slogan d’Arnaud Montebourg (qui s’en souvient ?) tant que nous ne serons pas prêts à payer les produits au prix fort et à accepter en conséquence un appauvrissement à court et moyen terme.

    La simple question de la fabrication des masques, des tests de dépistage du virus ou de la désormais fameuse chloroquine plaide pour une relocalisation de la production et donc pour une démondialisation.

    D’autant qu’à moins de leur déclarer la guerre, il faudra bien rembourser un jour nos créanciers d’Orient et d’Extrême-Orient si nous voulons recouvrer nos vignobles, nos châteaux, nos clubs de football et le port du Pirée, à Athènes. Je mentionne Athènes, je pourrais évoquer aussi Sparte : vivre chichement mais libres et dignes, ainsi se définit le credo spartiate, un modèle dont pourrait s’inspirer l’Occident d’après le Coronavirus, s’il veut bien se ré-encorder à sa propre histoire.

    Cet appauvrissement nous sera de toute façon imposé par les circonstances, avec la récession mondiale qui se profile à l’horizon. Certains visionnaires sont déjà impatients de se saisir du bouleversement à venir pour faire émerger une réelle alternative à la société de consommation, plutôt que de s’accommoder d’une version discount de cette dernière.

    L’étouffoir du confinement.

    Mais tout cela, bilan du nombre de victimes, conséquences économiques, et éventuelle alternative à la marchandisation généralisée, paraît étonnamment abstrait lorsque l’on est en confinement, lequel, comme la neige fraîche absorbe les bruits, semble étouffer les émotions.

    Tout notre environnement social nous exhorte pourtant à la compassion : les pouvoirs publics, les médias, les voisins qui tapent sur leurs casseroles de 20h00 à 20h01 pour « remercier » les soignants, et jusqu’à nos proches qui nous semblent si lointains lorsque nous les apercevons au bout de la longue vue inversée du « skypero ».

    C’est déjà en « télétravail » que fonctionnent bon nombre des emplois du tertiaire, fût-ce dans un open space, et une bonne partie des interactions amicales, familiales et même affectives sont désormais largement dématérialisées.

    La compassion est-elle simplement possible sans contact réel ? Nous vivons en ce moment comme les post-humains du XXIVe siècle imaginés par Michel Houellebecq dans La Possibilité d’une île (2005), des monades quiétistes recluses dans leurs alvéoles qui n’entretiennent d’échanges entre elles que purement virtuels. Et le plus frappant, c’est que pour beaucoup des gens qui coexistent avec nous (je n’ose écrire « concitoyens », encore moins « compatriotes »), leur mode de vie sédentaire est à peine affecté par le confinement. C’est déjà en « télétravail » que fonctionnent bon nombre des emplois du tertiaire, fût-ce dans un open space, et une bonne partie des interactions amicales, familiales et même affectives (sites de rencontres qui n’ont jamais lieu) sont désormais largement dématérialisées.

    « Quel jour on est, déjà ? »

    Pour ceux qui, au contraire, ont un besoin psychologique autant que physiologique de sortir au grand air et de se connecter à la nature plutôt qu’au cloud, cette période de confinement ressemble à la lente dérive du Radeau de la Méduse, balancé par les flots saumâtres de la torpeur et de l’ennui, et où la question « Quel jour on est, déjà ? » cesse de relever de la boutade.

    Les réseaux sociaux abondent d’injonctions à #RestezChezVous, agrémentées de photos prises depuis le jardin d’une résidence secondaire, tandis que ceux qui les voient par écran interposé doivent faire des tours de pâtés d’immeubles pour avoir une chance de s’aérer.

    Au fond, le confinement agit comme un révélateur de la société française, et plus largement occidentale : ne restent plus debout que les hôpitaux, les casernes et les supermarchés.

    On apprend même que certains villages de Bretagne font face à une pénurie d’eau potable après le remplissage des piscines (en mars !) par des Franciliens qui ont participé à un exode inédit depuis juin 1940. Comme l’écrivait Marx, l’histoire se produit « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

    Au fond, le confinement agit comme un révélateur de la société française, et plus largement occidentale : ne restent plus debout que les hôpitaux, les casernes et les supermarchés. On retrouve là la tripartition fonctionnelle indo-européenne, appliquée à notre temps : les brahmanes ont été remplacés par les urgentistes, les guerriers par les gendarmes, les marchands par les caissières, et le Veda par le Cerfa.

    La loi sans discernement.

    Le confinement révèle aussi l’échelle des valeurs de cette société. Au sommet de celles-ci, la prévention à tout prix, fût-ce celui de la démoralisation de la population. J’ai écrit en ouverture qu’il n’était pas question de ma part de remettre en cause le principe de la distanciation, et j’essaie malgré l’isolement de ne pas rester totalement insensible à la souffrance des malades, à la peine de leurs familles ni à la détresse des soignants. Ce qui me semble en revanche contestable, ce sont les modalités du confinement.

    Interdire les randonnées et trails sur terrain non technique est absurde en plus d’être vexatoire : le risque d’accident est très limité, les grands espaces permettent par définition le respect des distances de sécurité, et une activité physique régulière est la meilleure des préventions contre les affections respiratoires, dont, me semble-t-il, fait partie le Covid-19.

    L’application de ces mesures sans discernement, que personnifie l’actuel préfet de police de Paris, révèle enfin la tendance mécaniste en cours dans les pays occidentaux : au lieu d’un arbitrage aristotélicien pour trouver la meilleure voie entre deux extrêmes — entre Charybde et Scylla — l’État contemporain préfère l’application binaire de ses propres édits, dans une dichotomie du licite et de l’illicite et du « pur » et de l’« impur » totalement étrangère à l’âme européenne.

    De plus en plus de voix s’élèvent pour dire qu’une fois le confinement levé et l’épidémie passée, nous ne devrons pas, nous ne pourrons pas recommencer comme avant. Mais cela ne se fera pas tout seul. Il faudra pour cela qu’un véritable changement de sensibilité soit opéré par les personnes elles-mêmes, un changement dont les signes annonciateurs restent encore à déceler aujourd’hui.

    Roman Bernard

    1 COMMENTAIRE

    1. J’ai beaucoup apprécié cette réflexion qui rejoint la plupart des billets de mon blog Vingtras de Mediapart. Peu ou prou, elle s’inscrit dans le sillage du questionnement existentiel et social des parisiens de 1871, confinés dans leur ville assiégée par les Prussiens …et par les Versaillais.

      Cf “Les 72 Immortelles”, paru aux éditions du Croquant

    Laisser un commentaire