Alain Delannoy: “La maladie du monde occidental”

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    Coronavirus

    Alors que la pandémie semble pour le moment peu implantée en Afrique – même si l’on craint une future explosion des cas –, alors aussi que l’Orient semble avoir bien géré la crise, c’est incontestablement le monde occidental qui paye aujourd’hui le plus lourd tribut au coronavirus. Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Comment expliquer cet échec collectif face au fléau ? Le Covid-19 révèle-t-il les failles cachées de notre civilisation ? Alain Delannoy nous propose son analyse de la situation.


     

          Today all the available sources of intuitive life – cultural tradition, the natural world, religion and art – have been so conceptualised, devitalised and “deconstructed” (ironised) by the world of words, mechanistic systems and theorical constitued by the left hemisphere that their power to help us see beyond the hermetic world that it has set up has been largely drained from them. I have referred to the fact that a number of influential figures in the history of ideas, among them Nietzsche, Freud and Heidegger, have noted a gradual encroachment over time of rationality on the natural territory of intuition or instinct[1].

    Iain McGilchrist

     

    Il n’y a pas eu de bug de l’an 2000 cependant il semble que, avec le coronavirus, l’on puisse parler de bug de l’an 2020. La crise provoquée par l’épidémie de covid-19 n’est pas seulement révélatrice de la faillibilité de la société humaine ni de la défaillance de certains de ses systèmes médicaux, cette crise témoigne surtout d’un problème de réflexion. Il y a eu un dysfonctionnement dans la manière de se servir de la raison pour penser l’épidémie en cours de covid-19. Nombre d’acteurs principaux, des influenceurs et des décideurs, ont appréhendé extravagamment la question du coronavirus. L’un des symptômes de ce dysfonctionnement est manifeste dans le discours sur l’« immunité collective ». Que cette « stratégie » soit contestable n’est pas tant ce qui doit inquiéter ici que le mécanisme mental qui a pu conduire à prendre pour une panacée cette immunité collective.

    Une maladie de l’Occident ?

    En ces temps de confinement, une vidéo virale circule sur le net. On y voit des Noirs dansant sur une musique disco dans une boîte de nuit africaine tandis que le DJ anime sa soirée en faisant répéter aux gincheurs « coronavirus, la maladie des Blancs ». Le fait est qu’une observation de la planète à l’heure actuelle montre l’épicentre de l’épidémie en Europe, au cœur historique du monde blanc. Les Amériques sont également touchées, tout particulièrement les États-Unis, l’Australie est elle aussi infectée de même que l’Afrique du Sud. Tout l’Occident blanc, à l’exception de sa partie que l’on pourrait qualifier comme étant la plus orientale, Russie, voire Israël, est en première ligne face au virus et ses victimes tombent désormais quotidiennement par milliers. Le Moyen-Orient musulman suit de près. Les autres mondes, Afrique noire et Extrême-Orient, ne sont pas indemnes mais sont pour le moment moins impactés par la « maladie des Blancs ».

    La prise de conscience chinoise a connu des ratés mais dès lors que cette prise de conscience fut faite, la Chine a déployé des moyens colossaux pour arrêter le mal.

    Si l’Extrême-Orient est la partie du monde la plus épargnée par le nouveau coronavirus, il n’en a pas toujours été ainsi. Au tout départ, quand l’humanité, mi-janvier 2020, a découvert la pandémie naissante, le foyer original de l’infection était au centre de l’Empire du milieu. La prise de conscience chinoise a connu des ratés mais dès lors que cette prise de conscience fut faite, la Chine a déployé des moyens colossaux pour arrêter le mal. Le retard coupable qui avait été pris avait alors contraint à un confinement général des millions d’habitants de toute la province de Wuhan avec l’arrêt brutal pendant des semaines de son économie. Le choc a été violent mais, même si des polémiques cherchent à contester, semble-t-il à tort d’après une analyse publiée par la revue Science[2], les chiffres officiels donnés par l’administration de l’État, la réussite a accompagné la volonté farouche des Chinois de vaincre la maladie.

    Pandémie

    Les réactions asiatiques à la crise.

    Ayant un peu plus de recul, n’ayant pas pris la vague tout à fait de plein fouet, les pays proches ont réagi de manière plus adaptée à des situations qu’il était moins nécessaire de gérer dans l’urgence. Le Japon et la Corée du Sud se sont concertés dès janvier avec Pékin et bien que ces trois pays aient de nombreux dissensus en cours, ils ont procédé à des échanges de données épidémiologiques et de matériels médicaux. La Corée du Sud a choisi, face à une alerte très forte, le contrôle par tests à une large échelle et le confinement individualisé de toutes les personnes infectées. Le Japon (qui a cent fois moins de morts à l’heure actuelle que la France) s’est contenté de solutions moins drastiques tout en prenant la mesure du danger. Ce fut le contrôle de température par caméras thermiques de toutes les personnes posant le pied sur l’archipel, la mise en quarantaine du paquebot Diamond Princess sur lequel étaient des personnes contaminées, puis par la suite, dès début mars, la fermeture des écoles, des universités, de plusieurs musées et de Disneyland-Tokyo, l’encouragement au télé-travail et, désormais, comme le fait la Russie, le placement en quarantaine de toute personne pénétrant le pays du soleil levant.

    Aucun de ces pays, ni Hong-Kong, ni Singapour, ni les Philippines, ni la Thaïlande (1 mort), ni même la Corée du Nord, ne sont à ce jour en confinement. Avec des masques et des restrictions relativement dérangeantes, le cours quasi normal de la vie peut y continuer a priori à l’abri d’un risque sanitaire comparable à ce qui couche en ce moment l’Occident. Or, si l’Occident avait agi avec un minimum de lucidité, la pandémie du covid-19 n’aurait peut-être pas pu exister.

    Les fausses certitudes des Occidentaux.

    Hormis les têtes les plus dures et les plus retorses à comprendre les évidences, tous reconnaissent désormais qu’il fallait strictement contrôler les frontières des États, qu’il fallait encourager le port généralisé de masques, qu’il fallait conseiller de restreindre les sorties non indispensables, qu’il fallait fermer universités, écoles, bibliothèques, cinémas, théâtres, et interdire tous les rassemblements sportifs, religieux ou électoraux, etc., et ce depuis au moins mi-février si ce n’est fin janvier, dès lors que la situation en Occident n’était plus maîtrisée.

    Il n’en a rien été. Un virus mortel hyper contagieux pour lequel il n’existe pas de traitement connu circule et des voix officielles ont conseillé de faire comme s’il ne se passait rien. Dans la basse-cour, le poulet aussi continue de courir après qu’on lui a coupé la tête. Et si les polémiques opposent les différents dirigeants qui auraient agi plus ou moins bien, le fait est qu’il ont à peu près tous fait de même. Des politiciens aussi divers que D. Trump, qui a mis beaucoup de temps à réaliser qu’il ne suffirait pas de remarquer que le virus était chinois et que l’Amérique le vaincrait, E. Macron, qui encourageait à sortir une semaine avant de mettre toute la France en quarantaine, B. Johnson, qui a dû renoncer à sa stratégie de l’immunité collective pour bloquer comme tout le monde son pays, ont eu le même genre de réactions manifestement inappropriées.

    Mais comment en est-on arrivé là ? La réponse n’est pas médicale, la réponse n’est pas financière, la réponse n’est pas hygiénique, la réponse est philosophique. Ce qui a conduit l’Occident comme un seul homme au désastre, pourvu qu’il n’y ait pas emmené avec lui l’humanité tout entière, c’est cette façon qu’il s’imagine fine de raisonner qui est la sienne et nourrit en lui sa foi infondée en sa bonne étoile.

    Covid

    Les lanceurs d’alerte n’ont pas été écoutés.

    En janvier, un épidémiologiste lançait un pronostic alarmiste, 70 % des humains seraient contaminés par le covid-19. Ce constat n’est pas à remettre en cause, c’est une vérité scientifique, c’est-à-dire une vérité à un instant T dont le destin est d’être infirmée aux instants T+1, T+2, T+3… Cet éminent épidémiologiste avait déduit des premiers chiffres qu’il fallait craindre une pandémie majeure que rien ne risquait d’être susceptible d’arrêter. Un peu plus tard, la pandémie était stoppée à Wuhan et ralentie en Corée du Sud, au Japon, à Singapour, etc. Dans le même temps, la croisière du Diamond Princess prouvait que, en milieu aussi confiné que celui d’un paquebot, la contamination pouvait être bien plus faible que redoutée. À ce moment-là, l’épidémiologiste pouvait commencer de se satisfaire de s’être trompé et fêter la victoire prochaine de l’humanité sur le nouveau coronavirus.

    Le projet politique était donc d’envoyer tout au long des mois, voire des années, des millions de personnes en réanimation, et des gens très haut placés sont parvenus à trouver ce projet complètement dément parfaitement raisonnable.

    Il n’y avait plus qu’à persévérer avec détermination dans la voie ouverte par la Chine quand la chancelière Merkel prédit, reprenant la science d’un temps dépassé, que 70 % des Allemands seraient contaminés, c’est-à-dire des dizaines de millions de personnes. Dès lors, il fallait accepter la fatalité du virus. Les plateaux des télévisions commencèrent à divulguer la bonne parole : la seule chose à faire était de ralentir la propagation de covid-19 de manière à ne pas engorger le système hospitalier. Le projet politique était donc d’envoyer tout au long des mois, voire des années, des millions de personnes en réanimation, et des gens très haut placés sont parvenus à trouver ce projet complètement dément parfaitement raisonnable. Le plus étrange dans cette profession de foi est qu’elle ait pu revêtir les habits de la raison. A fleuri à cette époque un schéma grotesque avec une courbe plus ou moins aplatie pour expliquer qu’on allait tous y passer mais qu’il fallait qu’on ne se précipite pas afin qu’il y ait de la place pour que tout le monde puisse avoir à son tour son droit à partager le virus planétaire. Au suivant !

    Le mépris envers le monde oriental.

    Disons les choses comme elles sont. Ce que la chancelière allemande promettait consistait à ce que, d’ici quelques mois, des dizaines de millions d’Allemands de tout âge soient gravement malades[3], des millions passent en réanimation et en gardent des séquelles, et des centaines de milliers n’en réchappent pas. Certes, ce pays est celui qui a rendu fameux les noms de Birkenau, Mauthausen et Auschwitz mais il n’en a pas été autrement dans les autres États. De l’autre côté du Chanel, le biographe de Churchill promettait lui aussi à des dizaines de millions de ressortissants britanniques des souffrances épouvantables, à des millions des handicaps à vie, et à des centaines de milliers d’autres, le cimetière[4]. Il en était encore de même en France, aux États-Unis, en Espagne, etc.

    En Extrême-Orient n’était-on pourtant pas parvenu à arrêter le virus ? Mais les Chinois ont menti ! mais les Japonais cachent les vrais chiffres à cause des JO ! mais les Coréens se battent pour rien, on ne s’en sortira pas comme ça, tous ces Asiatiques ne sont que des Asiatiques qui n’y connaissent rien ! (N’est-ce pas nous, les Européens, qui avons inventé la science ? alors !) et pendant qu’on invitait à ne pas être « raciste » en se méfiant du Chinois qui vous crache les poumons dessus dans le métro – alors que c’est précisément à ce genre de stigmatisations que l’on doit le fait que l’évolution de notre espèce a fait son travail en nous faisant « éviter ce qui pourrait nous infecter[5] », ce qui permet que nous soyons sottement là à bénir les postillons d’un résident du XIIIe –, les « sachants » occidentaux ont regardé avec mépris tout ce que l’Extrême-Orient avait fait pour lutter contre le virus, ont moqué leur manie de porter des masques, ont dénigré leur réaction face à cette « grippette », ont révélé comment ils voient, au fond, ces mangeurs de chien, ces gens qui écrivent avec des dessins justes bons à faire des tatouages, ces gens tellement attardés qu’ils ne sont même pas passés par le monothéisme, c’est pour dire… Eh bien ces attardés, quand ils ont vu ce que l’Italie faisait du virus dont eux étaient venus à bout, ont compris qu’il y a vraiment un très grave problème et que celui-ci n’était pas tant un virus que l’Occident lui-même.

    Coronavirus, covid 19

    L’immunité collective.

    Le problème est en particulier symbolisé par « l’immunité collective ». L’immunité collective est un concept élaboré en 1930 par des mathématiciens qui observaient des épisodes épidémiques. L’immunité collective est notamment utile pour évaluer l’efficacité relative d’une vaccination dans une population. Il est sans intérêt d’entrer dans les détails de ce qu’est l’immunité collective, il suffit de remarquer qu’il s’agit d’un concept scientifique et non d’une stratégie épidémio-politique de lutte contre un virus. L’immunité collective n’est ni un objectif ni une politique, c’est un concept scientifique[6]. Il ne faut jamais remplacer les choses par des concepts ni voir les concepts devenir des choses[7]. L’immunité collective se situe dans l’observation a posteriori et non dans l’action sanitaire. Et l’immunité collective est un modèle mathématique alors que le monde n’est pas mathématique.

    Tous les dirigeants occidentaux, jusqu’à Boris Johnson le dernier en passant par Merkel, Macron, Trump, etc., ont marché dans ce fantasme un peu New-Age sur les bords d’une immunité collective dévoyée.

    Les mathématiques sont un outil précieux qui permet par exemple de comprendre comment s’est déroulée une crise ou comment elle risque d’évoluer. Mais il n’existe aucune science plus abstraite que les mathématiques. Il est bien possible que nous voyons tous de quoi il s’agit quand il est question du chiffre 2 cependant, aussi étonnant que cela puisse paraître, le chiffre 2 n’existe pas. Il n’existe pas davantage, ni à l’état sauvage ni domestiqués, de logarithmes ni de fonctions exponentielles : ce ne sont que des abstractions. Et nul n’a jamais vu un cercle, sauf, peut-être, en rêve. Il y a une fracture totale entre le monde mathématique et l’univers sensible. Le fait est qu’il ne faut pas rendre les mathématiciens responsables, ils n’ont jamais prétendu que leurs concepts étaient des « stratégies ». Or tous les dirigeants occidentaux, jusqu’à Boris Johnson le dernier en passant par Merkel, Macron, Trump, etc., ont marché dans ce fantasme un peu New-Age sur les bords d’une immunité collective dévoyée, afin de lui prêter un semblant usurpé d’autorité, de la science abstraite des mathématiques. Comment des gens que l’on peut considérer comme relativement sérieux ont pu à ce point abuser le monde et surtout s’abuser eux-mêmes avec l’immunité collective ?

    Vers un scénario catastrophe ?

    Ces scientifiques qui ont supposé que le virus infecterait 70 % de l’humanité n’en savaient rien. C’était pour eux une vérité scientifique, c’est-à-dire qu’ils considéraient qu’il y avait un pourcentage élevé de probabilités que 70 % des hommes soient touchés. Mais leur vérité scientifique n’excluait pas la pertinence de tout autres scénarios : l’épidémie éradiquée en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, ou bien la mutation du virus et l’extermination totale de la vie humaine sur toute la terre en quelques années. Face à un virus comme le covid-19 dont on ne sait à peu près rien et contre lequel on n’a ni protocole ni vaccin, les scientifiques ne font pas de plans sur la comète.

    Le fait est que le covid-19 (je considère que c’est très peu probable… mais je considérais il y a deux mois, alors qu’il n’avait pas tué 3000 personnes, que le virus ferait environ 10 000 morts alors qu’il en a déjà fait sept fois plus) peut causer la mort de centaines de milliers de personnes, de millions de personnes, voire de milliards de personnes s’il mute souvent. Le fait est que plus le virus contamine de personnes, plus il a l’occasion de muter et plus il acquiert la potentialité d’être plus dangereux et toujours plus invincible tandis que les chercheurs s’épuisent en tentant en vain de s’opposer à ses mutations successives. Ce qui paraissait impossible il y a deux mois est désormais envisageable, l’effondrement total de l’humanité face à un organisme microscopique. L’Occident, l’Europe et les États-Unis au premier rang, risquent de ne pas pouvoir se redresser. L’Afrique, continent qui commence à peine à relever la tête, redoute d’être entraînée dans le tourbillon. Gageons que si le pire des scénarios prenait forme, l’Extrême-Orient saurait bâtir une muraille de Chine pour empêcher les contaminateurs de venir les contaminer avec la maladie des Blancs. Nous n’en arriverons pas là mais ce scénario-catastrophe n’est plus impossible. Espérons qu’il le redeviendra.

    Covid-19, coronavirus

    L’Occident coupable.

    Il y a manifestement une faute philosophique à l’origine de la pandémie occidentale de coronavirus. L’Occident s’est trompé. L’Occident est coupable. L’Occident, du moins ses dirigeants, a mal agi, la chose est indubitable. Son erreur n’est cependant pas due à une mauvaise analyse de la situation. Cette situation a peut-être même été trop bien analysée dans la mesure où, parfois, trop de science tue toute science. L’erreur de l’Occident est une erreur quant à son action, ou à son inaction, c’est en quelque sorte un mauvais réflexe et même pire, un manque de réflexe qu’il faut lui reprocher.

    Car que fait-on quand on est attaqué par un mal inconnu dont on ne sait à peu près rien si ce n’est qu’il pourrait peut-être, mais probablement pas, être terrible ? La réponse est évidente et ne souffre aucune hésitation : on fait tout. On se bat comme des hommes, avec l’énergie du désespoir s’il le faut, comme des Chinois. On ne se dit pas que « ça devrait bien se passer », ni qu’autant ne rien faire car on est condamné à être impuissant au bout du compte, ni qu’on n’a qu’à attendre IC, la sainte Immunité Collective, comme un nouveau messie. Non, quand on est des hommes, on ne réfléchit pas face à l’adversité, on réagit, on se bat. Comme Churchill, on boit un whisky et on lance son pays dans la guerre. Certains ne répètent-ils pas à qui veut les entendre que « nous sommes en guerre » ? Or l’Occident, comme ceux qui allaient boire un verre en terrasse pour lutter contre le terrorisme, a baissé les bras et a dit que, puisqu’il n’y avait rien à faire, on allait compter les ambulances en attendant la rédemption par l’IC. Écoutons l’orchestre jouer sur le pont du Titanic ! Philippe Muray écrivait bien que « nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts ».

    L’illusion de notre propre lucidité.

    Bien évidemment que, tout au contraire que de se croiser les bras en scrutant dans les viscères statistiques la venue de l’IC, il fallait se jeter dans la bataille comme des Chinois, en faire trop, remuer ciel et terre en déployant une obstination déraisonnable puisqu’il n’y a aucune dignité humaine là où la froide raison étend ses ailes de chouette. Trop de raison tue la raison. C’est quand son obstination a rejeté les arguties raisonnables que l’humanité a bâti les pyramides ou la Muraille de Chine, qu’elle a découvert l’Amérique, qu’elle a fait volé des avions ou a envoyé des hommes se promener sur la Lune.

    Il y a des choses que les chiffres ne comprennent pas et c’est le drame de l’Occident de ne le pas comprendre.

    Il y a des choses que les chiffres ne comprennent pas et c’est le drame de l’Occident de ne le pas comprendre. Dans son indispensable dernier ouvrage, Iain McGilchrist a dressé le constat du mal qui ronge l’Occident, un virus bien plus redoutable que covid-19, une mise en sommeil de la moitié du cerveau d’un homme schizophrène[8] ébloui comme un lapin dans les phares par l’illusion de sa propre lucidité. Le psychiatre découvre dans le fonctionnement inadapté de ce cerveau ce « qui explique de nombreux aspects de la culture occidentale contemporaine[9] », en particulier les plus sombres de ces aspects aux conséquences les plus fâcheuses dont l’impéritie des gouvernements occidentaux fait la lumineuse démonstration en ce début d’année.

    Pandémie Covid-19

    Qui veut faire l’ange fait la bête.

    Les Asiatiques, même ceux du parti matérialiste communiste chinois, n’ont pas, eux, tout à fait perdu l’instinct qui fait que la branche homo a encore des représentants vivants aujourd’hui et en aura peut-être même demain. En Occident, depuis Macron à Trump en passant par Merkel, c’est la même absence de réflexe de survie qui domine, la part animale de sapiens est engloutie sous la civilité au point que, tandis que l’on s’en remet corps et âme à l’IC, un ministre a peur d’un mot à l’heure où des milliers de gens meurent. Ce n’est pas là seulement un manque de virilité, c’est un déficit d’humanité avec la perte de la sainte part d’animalité qui est l’orgueil supérieur de l’homme. Qui veut faire l’ange fait la bête. Qui n’a plus pour ambition que l’idée, sans envergure, d’atteindre la trans-humanité ne mérite même plus le nom d’animal. Qui se croit intelligent face à un virus n’est qu’un zombie. Ne sommes-nous pas dirigés par les zombies qui sont « les plus morts » ?

    La raison ne doit pas être utilisée en pure perte pour déterminer si ceci ou cela est bien ou est mal mais pour examiner si c’est vrai ou si c’est faux.

    Il faut que l’Occident retrouve la raison qu’elle a perdue. Il faut que l’Occident arrête de se laisser illusionner par les mirages de la raison. Quand un ministre est effrayé par un mot, il est dans cette illusion raisonnable, son tort est de vouloir faire bien. Or la question n’est pas de savoir si un mot est bien ou mal car il n’y a nulle utilité à entrer dans la dialectique manichéenne du bien et du mal qui obsède l’Occident jusqu’à la démence. La question est de savoir si ce que représente ce mot correspond à quelque chose de vrai ou de faux, or ce mot représente quelque chose de vrai. La question n’est pas davantage de savoir s’il est bien ou mal de porter un masque ou de n’en pas porter mais de savoir s’il est vrai qu’il est mieux d’en porter, or c’est vrai. Il n’est pas plus intéressant de savoir s’il est bien ou mal de contrôler ou même de fermer les frontières mais de savoir s’il est vrai que le faire protège, or c’est vrai. De même, il n’y a que faire de déterminer si l’immunité collective est une stratégie plutôt bien ou plutôt mal, il n’importe que de savoir s’il est vrai que ce soit une stratégie, or c’est faux, l’immunité collective n’est pas une stratégie, c’est de l’immobilisme, c’est de l’attentisme, c’est du défaitisme. La raison ne doit pas être utilisée en pure perte pour déterminer si ceci ou cela est bien ou est mal mais pour examiner si c’est vrai ou si c’est faux. Quand l’homme, le vrai homme, a circonscrit la vérité, sans chercher à savoir si c’est bien, il fait comme un Chinois, il agit, il se bat.

    Alain Delannoy

     

     

    [1]      Iain McGilchrist, The Master and His Emissary, The Divided Brain and the Making of the Western World, Yale University Press, 2009, p. 244.

    [2]      « Le confinement chinois a probablement évité 700.000 cas de coronavirus », Le Figaro avec AFP, 31 mars 2020 : https://www.lefigaro.fr/flash-actu/le-confinement-chinois-a-possiblement-evite-700-000-cas-de-coronavirus-20200331

    [3]      https://www.youtube.com/watch?v=nfvv5dWHJ3I

    [4]      https://www.pauljorion.com/blog/2020/03/13/boris-johnson-dr-folamour-du-coronavirus-par-timiota/

    [5]      Peggy Sastre, Le Point, n° 2084, 2 avril 2020, p. 94.

    [6]      « What is herd immunity and can it stop the coronavirus? » Antonio Regalado, MIT Technology Review, 17 mars 2020 : https://www.technologyreview.com/s/615375/what-is-herd-immunity-and-can-it-stop-the-coronavirus/

    [7]      Iain Mc Gilchrist, p. 401.

    [8]      À propos de la schizophrenie, le psychiatre remarque que « its principal pathological features have nothing to do with regression towards irrationality, lack of self-awareness, and a retreat into the infantile realm of emotion and the body, but entails the exact opposite : a sort of misplaced hyper-rationalism, a hyper-reflexive self-awareness, and a disengagment from emotion and embodied existence ». (Iain Mc Gilchrist, p. 261)

    [9]      « My thesis is that for us as human beings there are two fundamentally opposed realities, two different modes of experience; that each is of ultimate importance in bringing about the recognisably human world; and that their difference is rooted in the bihemispheric structure of the brain. It follows that the hemispheres need to co-operate, but I believe they are in fact involved in a sort of power struggle, and that this explains many aspects of contemporary Western culture. » (Iain McGilchrist, p. 3)

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