Entretien: Dany-Robert Dufour “Quelle écologie pour le XXIe siècle?”

    0
    Dufour

    La crise sanitaire a mis en évidence certains des travers de la société contemporaine, qui, au nom d’une industrialisation galopante, détruit les habitats traditionnels de nombreuses espèces sauvages, comme le pangolin, et favorise l’apparition de nouveaux virus. L’urbanisation et la mondialisation confortent quant à elles la dissémination épidémique. Mais l’écologie contemporaine doit-elle prendre la forme d’une décroissance de l’économie ? Et la décroissance implique-t-elle de renoncer à toutes les formes de technologie ? Ce sont quelques-unes des questions que nous avons posées à Dany-Robert Dufour, qui vient de publier Baise ton prochain ! Une histoire souterraine du capitalisme (Actes sud).  


     

    Thibault Isabel : L’écologie est devenue un enjeu politique d’autant plus urgent que l’essor de la société marchande, du productivisme et du consumérisme ont abouti à un saccage de la planète, qui se double d’un saccage de nos conditions sociales et culturelles de vie. Le règne de l’illimitation porté par le libéralisme moral a ici sans doute une grande part de responsabilité ; l’homme a voulu s’affranchir de toutes les limites, et, à force d’exploitation des ressources naturelles et humaines, il se retrouve maintenant confronté à un phénomène général d’épuisement : épuisement des sols, épuisement des âmes. Le retour aux limites signifie-t-il pour vous une forme de décroissance ? Quel visage donner à l’écologie au XXIe siècle ?

    Dany-Robert Dufour : J’ai parlé à cet égard de « délire occidental ». Un délire, c’est ce qui produit des résultats exactement contraires à ceux qui étaient annoncés. Par exemple, si vous vous délirez en petit oiseau, vous vous envolez par la fenêtre et, en général, le réel, qui est dur, vous attend en bas. Vous promettez un Reich fait d’un peuple pur qui va durer mille ans et vous vous faites aplatir par une coalition de peuples disparates en trois ou quatre ans. Le délire occidental signifie que vous voulez toujours plus et que, ce que vous risquez, c’est de tout perdre en détruisant systématiquement les éco-systèmes. C’est là que se pose la question que vous amenez : décroissance ou pas ?

    Je dirai « oui » : décroissance. Mais cela signifie-t-il d’en revenir à quelque chose comme l’animisme des Indiens d’Amazonie ? Pas sûr. Ne pourrait-on envisager de retourner contre le capitalisme certaines des techniques que ce même capitalisme a développées à l’extrême ?

    Baise ton prochain

    Thibault Isabel : Quelles techniques mériteraient selon vous d’être conservées, dans ce cas ?

    Dany-Robert Dufour : Il suffirait de sélectionner celles qui sont strictement éco-compatibles. Ce qui, par exemple, exclut le nucléaire, avec le complexe militaro-industriel qui est derrière, et donc l’EPR (qu’on n’arrive même pas à construire). Et qui pousse vers des techniques décentralisées, éco-compatible. C’est possible. Exemple : l’hydrogène (quatre fois plus énergétique que les carburants fossiles carbonés) permet d’alimenter des piles à combustible (d’où il ne sort que de l’eau) qui peuvent tout équiper, des voitures aux fusées, en passant par les trains et les bateaux. Mais, pour faire de l’hydrogène, il faut de l’électricité. Or, en France, celle-ci est le plus souvent nucléaire.

    Bref, certaines techniques résultant du dynamisme industriel propre au capitalisme peuvent être détournées.

    Cependant, extrême nouveauté technique, on vient de construire une unité de production d’hydrogène à partir de la biomasse, presque sans électricité. La biomasse, c’est de la matière organique végétale ou animale (bois, feuilles, mais aussi lisier de porc, fientes de volailles, pailles de céréales, ordures ménagères organiques…), c’est-à-dire un gisement beaucoup plus important que le pétrole, de très faible coût et surtout inépuisable. Je parle du projet Hynoca en construction à Strasbourg qui permettra de rendre l’hydrogène compétitif, avec en 2025 un prix à la pompe de l’ordre de 3 euros du kilo, ce qui représente un coût équivalent au diesel détaxé.

    C’est donc soit le mastodonte nucléaire, extrêmement cher, très complexe à construire et à entretenir où le capitalisme (celui du complexe militaro-industriel) renforce son pouvoir, soit une énergie décentralisée et propre, compatible avec des modes de gestion associatifs ou mutualistes ou en communs. Bref, certaines techniques résultant du dynamisme industriel propre au capitalisme peuvent être détournées.

    Dany-Robert Dufour

    Thibault Isabel : Pensez-vous qu’il faille renoncer aux machines et à l’automatisation, par exemple ? On sait que le développement de la robotique et de l’informatique est en train de bouleverser l’économie mondiale, mettant ainsi en péril des centaines de millions d’emplois à travers le monde.

    Dany-Robert Dufour : Je propose d’utiliser le machinisme (tellement développé par le capitalisme), car, dans ses extrêmes développements robotiques actuels, il rend caduque le besoin d’une force de travail humaine. Aristote avait imaginé que si, un jour, « les navettes tissaient d’elles-mêmes (…), alors les ingénieurs n’auraient plus besoin d’exécutants, ni les maîtres d’esclaves » (Politique, I, 4). Il n’a fallu attendre « que » deux millénaires pour que la vision (ou la prévision) d’Aristote se réalise : les machines exécutent aujourd’hui quantité de tâches « d’elles-mêmes ».

    Cela ouvrirait la possibilité d’une entrée progressive dans une ère toute nouvelle : celle du travail pour soi et sur soi.

    Il s’agirait en somme de laisser travailler les machines à notre place – et de faire en sorte que cela soit compatible avec une production respectant scrupuleusement les équilibres des écosystèmes. Ainsi on utiliserait le capitalisme (qui a fabriqué ces machines) contre lui-même. Il faut d’ailleurs savoir que les machines étaient un pis-aller pour le capitalisme, car, même s’il les lui fallait utiliser pour affronter la concurrence, elles concourraient à ce qu’on appelle la chute du taux de profit. Une hantise pour le capitalisme, qui leur préférait l’exploitation directe du travail humain vivant et l’extraction de la plus-value alimentant directement le Capital.

    Allons donc jusqu’au bout. Ces machines qui ont coûté si cher aux ouvriers, comme aliénation, comme dépossession de leurs savoirs, comme condamnation au chômage et à l’inactivité, pourquoi s’en passerait-on aujourd’hui si elles permettent d’imaginer une sortie progressive du travail aliéné et exploité, c’est-à-dire du travail pour l’autre, le capitaliste ? Cela ouvrirait la possibilité d’une entrée progressive dans une ère toute nouvelle : celle du travail pour soi et sur soi (lequel peut beaucoup profiter aux autres), qui, chez les Grecs, était réservé aux hommes libres. Les richesses produites par les machines permettraient alors d’alimenter un fonds social garantissant à chacun un revenu de base et le travail pour soi permettrait de mettre en place une économie de la contribution à partir des ressources partagées et gérées en commun – chacune de nos contributions aux communs pourrait ainsi être rétribuée en proportion de ce qu’elle offre comme nouvelles possibilités à tous.

    Laisser un commentaire