Michel Filippi: “Nous sommes en colère”

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    Chloroquine

    Les débats qui entourent la chloroquine du Pr. Didier Raoult ne concernent pas seulement l’efficacité de ce médicament : ils mettent en jeu deux conceptions de la connaissance et cristallisent l’opposition entre le « monde d’en haut » et le « monde d’en bas ». Voilà au fond ce qui rend la polémique aussi vive. Mais, pendant ce temps, des gens meurent, et, face au désarroi des puissants, le petit peuple s’organise pour faire face au danger. Cela laisse-t-il présager un changement de société ?


     

    Le Président Emmanuel Macron a déclaré, « nous sommes en guerre », alors que le Président allemand, Frank-Walter Steinmeier, transforme la pandémie qui nous assaille en un emblème, « un test pour notre humanité ». Vite fait les Ironiques les opposent, glorifiant le dernier pour démontrer l’imbécilité du premier, opposition vaine et jugement absurde, puisque c’est bien dans les guerres comme dans les épidémies, les cataclysmes, que notre humanité est poussée à montrer de quoi elle est faite. Nous ne choisissons pas les événements qui nous testent, nous choisissons juste le nom qui nous permettra de reconnaître l’épreuve infligée, le défi qui nous a été lancé.

    La fragilité humaine.

    Si dans les premiers temps nous croyions que peu seraient atteints, qu’atteints nous avions plus de chance de vivre que de mourir — la mort étant pour les Vieux et les déjà malades — si nous étions certains qu’une fois sauvés la bestiole ne reviendrait plus nous mordre, les nouvelles du « front » nous font déchanter. Même des enfants meurent alors que des centenaires sont sauvés, des sportifs décèdent aussi alors que des maladifs sont guéris ; bien plus sont atteints et s’ignorent transmettant le mal alors qu’il suffisait, nous disait-on, d’enfermer les visiblement « pestiférés »; et des guéris heureux de leur victoire se retrouvent soudain presque à l’agonie. On nous dit — Bill Gates — que l’épidémie passée, elle reviendra d’un autre bout du monde sans que l’on sache si les infectés maintenant protégés seront encore à l’abri de la contamination et qui sera touché, à mort peut-être.

    Même des enfants meurent alors que des centenaires sont sauvés, des sportifs décèdent aussi alors que des maladifs sont guéris.

    Chacun espérait que l’agent infectieux serait vite compris, réduit par nos connaissances à n’être qu’un nouvel animal dans le zoo des vivants et demi-vivants, les virus, qui nous entourent et gîtent aussi en nous, déjà. Certains découvrent, étonnés, combien notre humanité doit à ces demi-êtres qui nous tuent ou nous transforment.

    Je ne vous dis pas la tête que j’ai faite lorsque j’ai appris être une personne à risque et que mon âge me fait entrer dans le peloton de la « variable d’ajustement » hospitalière pour peu qu’il y ait encombrement ou manque de matériel.

    Je m’apparais alors fragile, mon intégrité peut être mise à mal à l’improviste et je suis désarmé. Alors je peux mourir, en manque de souffle, en manque de cet oxygène nécessaire, seul, désespéré peut-être si j’ai encore quelque conscience ou stoïque comme ce prêtre italien donnant à plus jeune que lui le tuyau salvateur ? Et tous nous la ressentons cette fragilité, nous la vivons comme une fêlure de notre être, un choc, un chaos distordant notre vécu au risque de le briser. Après, comment serons-nous, qui serons-nous ?

    Covid

    Nous sommes en colère.

    Il n’est donc pas étonnant que nous prenions peur, nous les gens, le peuple en attente ou qui agit, ou qui voudrait agir. Comme tout peuple, nous nous sommes orientés vers nos dirigeants, vers celles et ceux dont le métier, par leurs savoirs et leur fonction, est de nous protéger, et nous les avons vu démunis. Pire, nous croyons qu’ils nous ont menti pour cacher leur impéritie, leur incurie, l’absence de préparation alors que, nous le découvrons, l’épidémie leur avait été annoncée et ce depuis des années tant par Bill Gates reprenant des documents déjà établis, que par des épidémiologistes, la CIA et même par des écrivains, Franck Thilliez, Deon Meyer, Hamutal Shabtaï, et bien d’autres très connus ou peu connus. Personne ne croit les écrivains. Le Président Bush jr. y avait cru à l’épidémie à venir et avait mis en place pour son pays une instance appropriée finalement détruite par l’actuel Président des États-Unis.

    Nous sommes en colère face à ce qui apparaît comme déroute de nos gouvernements, aux USA comme en France, car l’argent, l’argent de l’Etat, le nôtre, n’a pas été utilisé pour créer les connaissances  qui actuellement nous manquent pour réduire à néant ce virus, n’a pas été utilisé pour acheter et stocker ces appareils et produits qui nous manquent, pour nous protéger, mais bien dépensé à faire des guerres, à enrichir celles et ceux déjà riches et à acheter les instruments de notre persécution — gaz lacrymogène, grenades assourdissantes ou de désencerclement, lorsque nous manifestons. C’est une colère injuste pour certains qui évoquent l’imprévisibilité du coronavirus prenant par surprise les différents gouvernants, mais juste pour qui l’exprime, car la pandémie survient après d’autres chocs ébranlant notre identité, remettant en cause notre intégrité, notre survie quotidienne et celle de nos descendants. Beaucoup pensaient déjà ne plus avoir d’avenir, beaucoup ne voyaient leur avenir que comme catastrophe généralisée, tous maintenant nous sentons notre Sur-vie en danger, il n’y aura rien pour nous au-delà de l’instant précaire.

    Nous sommes en colère face à ce qui apparaît comme déroute de nos gouvernements, aux USA comme en France, car l’argent, l’argent de l’Etat, le nôtre, n’a pas été utilisé pour créer les connaissances  qui actuellement nous manquent pour réduire à néant ce virus.

    Nous sommes en colère parce que notre confiance d’électeurs, de citoyens, est bafouée. « Pour qui roules tu ? », c’est ainsi que nous apostrophons avec véhémence notre Président, certains sur les réseaux sociaux — des trolls comme l’on dit, des malveillants plus ou moins volontaires, plus ou moins pilotés — l’accusant même d’avoir pour seul projet notre mort afin de nous remplacer.

    La colère et la peur liées font bon ménage pour nous désespérer et nourrir la violence tyrannique à l’affût.

    La tragédie est en place, le spectacle des passions est prêt, nous connaissons une partie des protagonistes. Manque sur scène celles et ceux qui, il y a encore quelques semaines avaient été niés, bastonnés par les Forces de l’ordre alors qu’ils et elles ne demandaient qu’une juste rémunération pour leur travail et leurs compétences, celles et ceux qui veulent vivre de leur métier même le plus simple et  l’exercer chez eux, même si ce « chez eux » est une banlieue, une petite ville plus ou moins délaissée ; manque ces gens que nous ne regardons pas — qui regarde et salue caissières et éboueurs, techniciens de surface et OS dans les usines, qui se préoccupe des camionneurs ? Ces « invisibles », ces méprisés et pas seulement, voulons-nous nous faire croire, par le seul gouvernement, les seules Élites, les voilà sur le « front », au travail malgré leur peur et certaines, certains, un assez grand nombre, en meurent.

    Chloroquine, Didier Raoult

    Le professeur Raoult.

    Apparaît le professeur Didier Raoult, infectiologue, microbiologiste. En 2003 dans un rapport au gouvernement il pointe l’impréparation du système de santé français en cas de pandémie. Il recommande la mise en place d’une nouvelle politique de santé capable de mieux anticiper les risques épidémiologiques et de laboratoires d’infectiologie auprès des hôpitaux (données Wikipedia « Didier Raoult », 15/04/2020). Outre le dépistage systématique des personnes contaminées et leur confinement, il recommande, pour lutter contre le Covid-19, un cocktail de médicaments dont il connaît l’usage permettant de diminuer la charge virale des malades, si ce n’est la faisant disparaître dès le début de l’infection.

    Simultanément, pour moi qui suis spectateur c’est ainsi que je perçois ce qu’il se passe alors que pour d’autres ce n’est que corrélation hasardeuse, naît un grand vent d’espoir chez les gens, ce peuple avide de populisme diront celles et ceux qui soulevant une tempête d’injures attaquent la personne de ce professeur, attaquent ses actes et ses compétences, font de son traitement un poison pour qui le prendra, mortel mais inefficace contre la maladie.

    Outre le dépistage systématique des personnes contaminées et leur confinement, il recommande, pour lutter contre le Covid19, un cocktail de médicaments dont il connaît l’usage permettant de diminuer la charge virale des malades, si ce n’est la faisant disparaître dès le début de l’infection.

    J’ai eu l’occasion à l’été 2019 de lire deux livres de Didier Raoult et, même si pour un j’ai trouvé le style négligé, j’ai appris sur sa pratique, sa façon de penser les problèmes qu’il rencontre, et ses jugements sur le monde de la recherche. L’un de ces jugements est un constat de la pauvreté de la recherche en France et de ses résultats, jugement pas très différent de celui que fit en 1980 le mathématicien René Thom dans son livre Paraboles et catastrophes.

    Face à ces injures, attaques et malédictions, proférées sur les réseaux sociaux par des personnes qui souvent font partie de l’élite intellectuelle de la France, dont pour certaines j’admire la pensée politique par exemple et leurs œuvres, j’arrive à me demander si elles ont lu les livres que j’ai lu, connaissent les travaux du chercheur et praticien, ont écouté grâce à YouTube ses propos. Beaucoup me donnent aussi l’impression de ne jamais avoir lu un livre d’histoire des épidémies, n’ont pas ressenti par le récit l’urgence à trouver un soin pour guérir, n’ont pas été angoissés par l’inquiétude des soignants sur le terrain démunis, ne se souviennent des combats tâtonnants de Pasteur, Koch ou Yersin. De Koch ils et elles ne retiennent que sa prescription du double aveugle, d’où ils et elles en déduisent que la recherche est administrée, la découverte le fruit d’un programme formalisé dévoilant des vérités bien nettes car immuables.

    Dans une conférence de 2016, Didier Raoult décrivait nos élites, ou plutôt celles en formation, drainées vers des Écoles dans lesquelles la recherche n’est pas apprise, la véritable rajouterai-je, celle pour laquelle la chance est souvent nécessaire.

    Coronavirus

    Le monde d’en bas et le monde d’en haut.

    Ne me demandez pas plus de précisions, de références, je ne savais pas qu’un jour j’écrirais cet article et je n’ai donc pas tout consigné. Mais écoutez ce qui se joue sur cette scène où tous les acteurs, les protagonistes, sont entrés.

    Ce n’est pas une remarque en l’air que de dire que je n’ai pas tout consigné car je ne savais pas qu’un jour j’écrirais ce que vous lisez ; lorsque nous n’avons pas pu prévoir ce qui nous arrive, parce que de toute façon l’avenir est imprévisible, lorsque nous sommes pris de court pour répondre sereinement à son avènement, lorsqu’il nous faut alors agir pour répondre à son interpellation, quelle qu’elle soit, nous utilisons notre mémoire et nos expériences passées, nous utilisons tous ce que nous avons sous la main, en attendant de trouver mieux si nécessaire, un mieux émergeant de notre action.

    Ils et elles n’espèrent que dans la démarche certaine, la recherche normée et planifiée, celle dont le processus lent et incrémental mène au vrai, une vérité justifiée.

    Mais certains se désolent de ce qui leur manque, attendent d’avoir en main le bon produit, la bonne solution ; certains agissent les protocoles connus, mille fois répétés en espérant que « ça marche », et certains encore ne peuvent imaginer l’action comme source des connaissances salvatrices. Ils et elles n’espèrent que dans la démarche certaine, la recherche normée et planifiée, celle dont le processus lent et incrémental mène au vrai, une vérité justifiée. Ainsi nous ne nuirons pas disent-ils, la raison sera avec nous, nous sauverons des vies avec certitude.

    Mais pendant ce temps-là des gens meurent leur est-il répondu.

    Coronavirus, Didier Raoult

    Le piège de la « cogitomachie ».

    Pendant que se confrontent ces idéologies de la connaissance, en France et ailleurs des couturières et des couturiers à façon, de simples personnes avec leur machine à coudre, une sculptrice suisse qui se rappelle son ancien métier d’infirmière, des ingénieurs et des bricoleurs, des patrons de PME ou TPE, agissent usant de leurs ressources, détournant machines et process, pour fabriquer ce qui manque, pour substituer une machine à une autre, un consommable à un autre, pour les concevoir à moindre frais, les rendre accessibles par des licences open source ou en les fabriquant, les transportant jusqu’à leurs destinataires. Et je n’oublie pas des médecins, des infirmiers, des infirmières, qui rusent à chaque instant avec la maladie et ses effets, en espérant guérir.

    De la lecture de « De l’ignorance et de l’aveuglement — Pour une science postmoderne », livre auto-édité grâce au système de publication d’Amazon ( ne vous inquiétez pas car nombreux et des meilleurs l’utilisent) et publié en 2015, j’ai gardé le souvenir que le leitmotiv de Didier Raoult est qu’il faut agir pour trouver, agir à partir de problèmes concrets et sans solution, aller là où personne n’est allé, user d’autres outils que les habituels, détourner, parce que la vie de nombreuses gens est en jeu, leur santé. Ce professeur ne se décrit pas comme théoricien dans le sens banal du terme, il dit juste qu’il n’est pas partisan de la recherche administrée, planifiée, pour trouver ce qui n’a pas été encore trouvé.

    L’événement terrible que nous vivons sert de toile de fond à une « Cogitomachie », la tragédie des modes de la connaissance qui s’affrontent, celle qu’éclairent par leurs savoirs tant les hellénistes et anthropologues Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant dans Les ruses de l’intelligence, La Mètis chez les Grecs (1974), que le philosophe Michel Foucault dans Les Mots et les Choses (1996).

    C’est un conflit, en France mortel, entre la connaissance réputée obtenue auprès des dieux par la contemplation — la Théorie — l’ordre du Ciel, et la connaissance obtenue à des fins pratiques, polymorphe, qui « s’applique à des réalités mouvantes qui ne se prêtent ni à la mesure précise ni au raisonnement rigoureux ». L’intelligence de cette connaissance est engagée par le devenir dans l’action.

    On comprend mieux alors pourquoi la pandémie donne lieu au spectacle d’une opposition sourdement violente entre les gouvernants, les élites, et le peuple de celles et ceux qui agissent. C’est l’opposition des Humains aux Dieux dont ils n’acceptent ni les décrets ni l’indifférence envers eux, quand ce n’est pas leur cruauté.

    Michel Filippi

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    1. Je partage la colère de Michel Filippi dont le bien-fondé est celui que je dénonce inlassablement dans mon blog Vingtras de Mediapart ; cette révolte contre la bien-pensance bourgeoise de la “France d’en haut” qui est largement diffusée par des medias aux ordres, m’a conduite à consacrer plusieurs années de recherches à l’expoloration de la Commune de Paris et à l’écriture des “72 Immortelles”…

      Mon combat pour restaurer la juste mémoire communeuse pourrait s’apparenter à l’action du professeur Didier Raoult en faveur d’une recherche médicale exclusivement orientée vers la sauvegarde de la santé du “monde d’en bas”.

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