Andreea-Maria Lemnaru: “L’épuisement de la magie du monde”

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    Magie

    La crise actuelle sert de révélateur à nombre de travers ou de dysfonctionnements de nos sociétés, d’autant que la situation pandémique a été en quelque sorte favorisée par le cadre de vie moderne (mondialisation, urbanisation, saccage des territoires naturels où vivaient traditionnellement nombre de bêtes sauvages, etc.). C’est l’occasion de comparer les mentalités modernes aux mentalités traditionnelles. Nous vivons en effet désormais dans des sociétés interconnectées, où l’individu occupe cependant une place centrale : d’un côté, l’hypercommunication, de l’autre, l’atomisation sociale. Qu’en était-il autrefois ? Les choses se sont-elles inversées au fil du temps ou les êtres humains ont-ils toujours été les mêmes ? Andreea-Maria Lemnaru est jeune chercheuse en Philosophie et en Histoire des Religions à la Sorbonne et à l’EPHE. Ses travaux doctoraux portent sur la théurgie, la magie et l’hermétisme dans le néoplatonisme de Jamblique, du point de vue du rapport entre nature et sacré. Elle a notamment organisé un colloque international sur l’au-delà dans l’Antiquité tardive en 2019, et coordonne actuellement deux ouvrages. Egalement poétesse, elle a publié trois recueils de poésie : Arcanes (2014), Nom de Sang (2018) et Abysses (2019).


     

    Les anciens avaient développé un concept que nous avons tout à fait oublié : celui de la sympatheia, de l’interdépendance entre tous les niveaux de la réalité et de la nature. Le bouddhisme parle de coproduction conditionnée (pratītya-samutpāda). Dans notre civilisation méditerranéenne et occidentale, le paradigme de la sympatheia, qui relève de la conscience archaïque au sens où l’entendait Mircea Eliade, a d’abord été théorisé par les philosophes stoïciens qui ont établi des traités de correspondances, avant d’être repris par Plotin et Jamblique. Pour les stoïciens, l’univers tout entier était divin et partant, toutes les parties qui le composent. Le système de la sympatheia a fait florès durant le Moyen-Age (notamment dans les traités hermétiques) et la Renaissance italienne, en particulier chez les disciples du néoplatonisme florentin, tels que Giordano Bruno et Marsile Ficin. On le retrouve également dans la culture et la magie populaires, l’art et l’architecture. Dans la mesure où elle est essentielle pour la compréhension de la crise écologique mondiale que nous traversons, la cosmologie de la sympatheia constitue l’un des grands axes de mes travaux.

    Or, l’une des lois fondamentales de la sympatheia est l’action à distance, soit la capacité d’un phénomène à avoir des effets directs à l’autre bout du monde. Cicéron, comme Chrysippe avant lui et Plotin après lui, illustre cette loi à travers deux exemples, devenus emblématiques : la lyre, qui remonte à la figure d’Orphée, et la lune. Lorsqu’on fait vibrer les cordes d’une lyre, les autres résonnent également. Pythagore était connu pour entendre l’harmonie des sphères en tendant l’oreille, les accords célestes de l’univers. Quant à la lune, ses phases influencent directement les marées, ainsi que le cycle menstruel féminin. L’idée fondamentale qui accompagne cette cosmologie est celle de la Terre conçue comme un vivant unique, pour reprendre le mot de Plotin.

    Paganisme, magie

    De la sympathie universelle à l’atomisation des liens.

    La pandémie du Covid-19 a commencé sur le marché de l’horreur de Wuhan, ville par ailleurs architecturalement futuriste, où se vendaient louveteaux, chauve-souris, pangolins, renards, chats et chiens pour en faire des banquets. Selon certaines superstitions chinoises, le pangolin, animal le plus braconné au monde, aurait des vertus aphrodisiaques. Nous en serions donc là à cause de quelques individus en mal de virilité. Il faut dire que les autorités locales chinoises organisent chaque année un festival à Yulin, où des milliers de chiens et de chats sont abattus pour être mangés. Mais l’Australie, les Etats-Unis et le Brésil ne sont pas en reste, lorsqu’on pense aux feux de forêts d’origine humaine avec les milliards de victimes animales que l’on sait. Que faut-il en tirer ? Ce virus n’est ni le premier ni le dernier que nous déchaînerons si nous n’adoptons pas un comportement plus sain vis à vis des autres espèces.

    Il faut rappeler que la Terre, devenue Gaïa puis Déméter chez les Grecs, fut longtemps considérée comme une déesse et vénérée sous divers noms entre la Préhistoire et la fin du XIXe siècle dans l’Occident méditerranéen. Les Vénus paléolithiques étudiées par Leroi-Gourhan et Marija Gimbutas, ont été retrouvées sur un territoire qui va de la Russie à la France. On pense notamment aux statuettes de Lespugue, de Willendorf, de Kostienki ou de Grimaldi pour ne citer que les plus fameuses d’entre elles. Le culte de la Terre en Haute-Provence dans la vallée des Merveilles nous a laissé de sublimes gravures rupestres au Mont Bégo, qui la représentent aux côtés du dieu taureau. L’histoire du culte de la Terre et de la lune en Occident, de la préhistoire à nos jours, fait l’objet d’un essai que j’ai commencé et poursuivrai une fois ma thèse de doctorat sur la théurgie, la magie et l’hermétisme dans la pensée platonicienne soutenue, afin de mettre en lumière comment nous sommes parvenus à la crise écologique actuelle à partir du panthéisme qui fut le nôtre.

    C’est à cette conscience de l’interdépendance universelle que nous devons revenir à l’échelle mondiale, plutôt que de cultiver l’interconnexion virtuelle constante.

    C’est à cette conscience de l’interdépendance universelle que nous devons revenir à l’échelle mondiale, plutôt que de cultiver l’interconnexion virtuelle constante – qui est elle aussi une forme d’action à distance. Mais il n’est pas aisé d’inculquer aux plus jeunes générations en quoi l’atomisation sociale, la culture du narcissisme et le solipsisme sont problématiques, dans la mesure où elles n’ont jamais rien connu d’autre. Lors d’un séminaire que je donnais à l’Ecole Normale sur la sacralisation de la nature, l’éthique animale et la notion de progrès technique, j’ai cherché à savoir si les élèves aimeraient évoluer dans une réalité alternative telle qu’elle a pu être dépeinte dans l’un des épisodes de Black Mirror. Dans celui-ci, intitulé San Junipero, le personnage principal doit choisir entre la mort physique et la vie éternelle dans un monde virtuel, et opte bien entendu pour l’immortalité. La génération des années 2000 a évolué dans un milieu où il lui était facile de se replier sur elle-même, de vivre dans un monde purement intérieur, totalement coupé de la réalité extérieure. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que la grande majorité des étudiants considéraient le mode de vie virtuel et séparé de ses pairs comme une utopie, une version du réel désirable, même lorsque je précisais ma question en ajoutant qu’ils devraient renoncer à leur corps.

    Le corps est la clef du problème : l’hypercommunication cache des relations sociales de plus en plus protocolaires, aseptisées. Le phénomène de Tinder me semble être l’un des meilleurs exemples de cette apparente contradiction entre atomisation sociale et interconnexion cybernétique. Les êtres humains n’y sont plus considérés dans leur totalité, mais d’un point de vue strictement utilitariste et opportuniste. Le corps est devenu un moyen de jouir, tout en étant parallèlement haï pour ses limites, son imperfection et les contraintes qu’il nous impose. Si nous pouvons voyager en esprit à l’autre bout du monde à travers Internet, et communiquer depuis la France avec un ami qui vit en Chine, le corps, lui, est pure lourdeur, frontière frustrante. Mais puisqu’il est l’interface nécessaire de toute relation sociale hors réalité virtuelle, celles-ci perdent en authenticité, et on sait que certains leur préfèrent même l’infini fantasmatique des liens virtuels. Ce rapport au corps, que d’aucuns considèrent (à mon sens, à tort) comme néo-gnostique ou platonicien, n’a pu se développer qu’au sein des grandes villes, chez une population aujourd’hui majoritairement urbaine. Le transhumanisme est à la pointe de cette haine du corps, et lui aussi est l’une des grandes clefs de compréhension de notre époque. Nos contemporains ne devraient pas se passer de lire Ellul, Anders, ou encore Kurzweil qui prévoit l’avènement de la singularité technologique en 2045, pour cerner les enjeux du transhumanisme. La réalité virtuelle dans laquelle souhaitaient exister les élèves que j’interrogeais fait intégralement partie de l’idéal transhumaniste.

    Vinci

    L’ennui.

    Avec la pandémie, on a assisté à l’émergence de nouvelles formes de lien social et de lien symbolique. Certains, qui ne résistaient pas à l’ennui, ont multiplié les contacts sociaux téléphoniques ou virtuels. Pascal est le grand penseur du divertissement et de l’isolement, lorsqu’il écrit dans ses Pensées « Quand je me mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place, (…) et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Mais (…) après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir les raisons. J’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort. » A l’heure où les personnalités extraverties et volubiles sont valorisées au détriment de l’intériorité et de l’introversion, il est difficile aux plus influençables d’entre nous de trouver en eux-mêmes ce qu’il leur est désormais devenu impossible de rechercher à l’extérieur.

    L’isolement, s’il était jusque-là masqué par l’agitation des grandes villes, est devenu criant pour ceux qui vivent seuls dans des logements peu spacieux. Foucault en parlait beaucoup d’un point de vue biopolitique dans Surveiller et Punir, et considérait le grand enfermement épidémique comme une utopie des pouvoirs en place. En effet, les citoyens sont confinés pour leur sécurité, privation de liberté qu’ils acceptent volontiers dans la mesure où le spectre de la mort plane sur eux plus que jamais. Comme on l’a beaucoup répété, c’est à l’imaginaire de l’incarcération que se rapporte l’inconscient collectif des urbains pendant le confinement. Si Foucault était encore vivant, peut-être verrait-il dans notre confinement une forme d’asile collectif, où chacun devient le fou de l’autre lorsqu’il sort de chez lui – lorsque ce n’est pas l’ennemi de la nation tout-entière.

    Mahayana, magie

    D’hier à aujourd’hui.

    Qu’en était-il autrefois ? Cela dépend du sens que l’on donne à autrefois. Autrefois n’est pas si loin de nous, lorsqu’on pense au mode de vie paysan du début du XXe siècle, avant l’exode rural massif qui s’ensuivit. Avant l’invention de la réalité virtuelle, les êtres humains avaient une conscience plus aigüe de leur voisinage physique immédiat. Dans le mode de vie traditionnel d’un village, on connaissait tout le monde. Cela avait de bons comme de mauvais côtés : tandis que le lien social était plus puissant et spatialement équilibré qu’aujourd’hui où il tend à se concentrer sur une toute petite partie du territoire, les rumeurs et les cancans allaient bon train, et il était impossible de faire quoi que ce soit sans que tout le monde ne le sache.

    En ce sens, les choses n’ont pas tellement changé, elles se sont simplement transposées sur Internet et les réseaux sociaux. Dans nos villes gigantesques aux foules anonymes, nous vivons dans des immeubles aux voisins inconnus. Parfois, nous les entendons faire du bruit, mener leur vie en parallèle de la nôtre, et ils nous dérangent. Le lien social non virtuel avec les êtres humains spatialement proches de nous disparaît dès lors qu’un lieu de vie est surpeuplé. L’anonymat des villes en est même devenu un topos.

    Avant l’invention de la réalité virtuelle, les êtres humains avaient une conscience plus aiguë de leur voisinage physique immédiat.  Dans le mode de vie traditionnel d’un village, on connaissait tout le monde.

    Pourtant, nous évoluons parallèlement dans le temps du communautarisme et du tribalisme généralisé avec les grandes questions de l’identité et de la différence (pensons à Derrida) en toile de fond. Aujourd’hui, dans le gigantisme du village-monde, pour reprendre l’expression désormais bien connue de Marshall McLuhan (Medium is the Massage, 1967), chacun a un groupe social de référence, qui adopte des codes de reconnaissance visuels, tels que la modification corporelle. La grande caractéristique de la globalisation est l’effacement et la destruction progressive des cultures autochtones, au profit de références communes internationales qui s’appauvrissent de plus en plus et se limitent souvent à la culture de masse cinématographique. Cette culture de masse déracinée et américanisée remplace la culture populaire autochtone. Theodor Adorno, Max Horkeimer et Walter Benjamin critiquaient déjà l’industrie culturelle dans les années 30, au sein de ce qu’on appela l’Ecole de Francfort. Depuis l’apparition de Netflix, cette culture de masse commune est encore plus puissante à travers les séries qu’elle ne l’était auparavant à partir des films. L’uniformisation des esprits n’a jamais été plus radicale qu’à l’heure où la différence et la diversité sont sur toutes les lèvres. Ce néo-tribalisme est l’enfermement des individus sur des communautés constituées de gens « qui leur ressemblent », dans lesquels ils se reconnaissent et avec qui ils partagent les mêmes goûts. Ainsi, les skateboardeurs, les teufeurs, les métalleux, les punks, les gothiques, les passionnés de football, ceux qu’on appelle les Japan-fans et les militants de la lutte intersectionnelle forment-ils des microsociétés mondiales dont les liens sont renforcés par le digital, dont les individus peuvent adopter les codes de plusieurs tribus. De même, nous avons désormais tous les mêmes canaux, le même langage (l’anglais comme lingua franca), les mêmes lieux collectivement désirables comme Los Angeles ou New-York, qui nous ont été désignés comme tels par la première puissance mondiale que sont encore les Etats-Unis – bien que nous ne nous trouvions plus aujourd’hui dans un monde unipolaire, avec l’émergence spectaculaire des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).

    Selon McLuhan, avec l’avènement de la radio et de la télévision, nous sommes passés de la galaxie Gutenberg à ce qu’il qualifie de galaxie Marconi. Mais, si nous voulons rendre compte fidèlement de l’homo technologicus à l’ère des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives), il faudra sans doute parler maintenant de galaxie Cybernétique.

    Andreea-Maria Lemnaru

    1 COMMENTAIRE

    1. On ne sait pas assez qu’Auguste Comte a été lui aussi sensible à “l’épuisement de la magie du monde” et à la supériorité du “fétichisme” (on dirait aujourd’hui “l’animisme” mais le mot n’était pas encore inventé) quant à ses rapports étroits et affectifs à la nature. C’est ainsi que dans son dernier ouvrage, la “Synthèse subjective” (voir http://www.archive.org/stream/synthsesubjecti00comtgoog#page/n87/mode/2up), il propose une “incorporation du fétichisme au positivisme” et la vénération d’une trilogie constituée de
      — la Terre (le “Grand Fétiche”), considérée “subjectivement” comme un être vivant,
      — l’Humanité (le “Grand-Etre”),
      — et du “Grand-Milieu” — le principe fondamental pour lui selon lequel tout être est dans la dépendance étroite d’un milieu et que, dans le cas de l’homme “Nos perfectionnements artificiels ne peuvent jamais consister qu’à modifier sagement l’ordre naturel, qu’il faut avant tout respecter sans cesse.” (Système de politique positive, I, 285).

      Comment Comte en est-il arrivé là ? Persuadé qu’il était de l’avènement inéluctable (et souhaitable) d’une vision scientifique du monde (physique, biologique, social, psychique, et même éthique), il en est venu à penser que cette vision allait certes satisfaire notre intellect, mais que réduite à elle-même elle ne comblerait pas les aspirations de notre nature essentiellement affective. D’où l’idée de compléter la science par des fictions “fétichistes” — mais des fictions reconnues comme telles !

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