Luc-Olivier d’Algange: “Les dieux, ceux qui adviennent”

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Païen

La ferveur des temps païens n’est pas morte, nous dit Luc-Olivier d’Algange : elle subsiste encore dans le cœur des poètes. Chaque instant qui passe, transfiguré par un regard amoureux, fait advenir une figure du divin. Aristote, Platon, Plotin, Nietzsche ou Heidegger sont quelques-uns des auteurs qui ont jalonné l’histoire du paganisme, et à travers lesquels nous pouvons encore espérer métamorphoser notre vision du monde, afin d’échapper au désenchantement. Les dieux étaient d’hier; ils seront encore de demain.


 

A Didier Carette

 

Définir le paganisme sans se fonder sur le point de vue de ses principaux adversaires n’est pas chose aisée. Depuis un peu plus de deux millénaires, le « païen » existe d’abord comme appellation réprobatrice dans le discours de ses ennemis, de ceux-là même qui se sont évertué à éradiquer ses rites, ses coutumes et ses symboles et à rendre impensables ses idées, sauf à les plier à leurs propres théologies.

Une force d’âme qui s’est perdue.

Ce qui oppose le païen au monothéiste n’est pas tant ce qui oppose le multiple à l’un, sinon peut-être dans le culte rendu. Sans Aristote ou Platon, la théologie chrétienne eût été une coquille vide (ce qui n’exclut pas le souffle de l’esprit).  Toutefois si, par une de ces chances impondérables de l’intelligence qui sont au principe de toutes les œuvres vives, nous parvenions à penser l’Un et le Multiple non comme une opposition, un dualisme, mais comme une diffraction (le Multiple diffracté de l’Un) nous nous approcherions déjà de ce que put être une métaphysique païenne fondée sur le consentement poétique à la multiplicité des aspects du monde.

Ce consentement exige une force d’âme qui semble s’être perdue. La faiblesse, nous le savons depuis Nietzsche, emprunte les voies du ressentiment, de la vengeance et de la technique elle-même, « arraisonnement du monde », selon la formule de Heidegger, qui est la première des formes de l’esprit de vengeance contre la diversité diffractée du monde.

Ce consentement exige une force d’âme qui semble s’être perdue. La faiblesse, nous le savons depuis Nietzsche, emprunte les voies du ressentiment, de la vengeance et de la technique.

Dans ses formes les plus récentes, le monothéisme le plus agressif, par la terreur, issue de la vengeance, et par l’argent uniformisateur, montre assez qu’il n’est plus du tout une théologie, et moins encore une métaphysique, mais la simple application d’une Loi du ressentiment, contre tout ce qui, pour un esprit libre, est aimable: les cheveux au vent, la musique, l’intelligence librement exercée, et contre l’âme elle-même des individus et des peuples.

En politique internationale, nous assistons à la mise-en-place d’un dispositif où de faux ennemis s’avèrent être de véritables alliés dans la fabrication d’une machine de guerre destinée à faire disparaître la profondeur du temps. Les massacres, les statues détruites, les manuscrits brûlés ne sont que la part visible d’un projet d’aplatissement du réel qui suppose la destruction ou l’oubli du palimpseste du temps.

dieux

Le poème au cœur du réel.

Dans quel temps vivons-nous ? La question se pose à chacun, et à chaque peuple. Est-ce le temps de l’abolition des temps antérieurs ou le temps de la reconnaissance, avec la décisive nuance de gratitude qui s’attache à ce mot ? Ce que l’on nomme, faute de mieux, le paganisme, renaît dans la reconnaissance, qui est à la fois gratitude, mission de reconnaissance, initiation à ces temporalités qui échappent à l’usure et nous donnent la chance, selon la formule d’Hölderlin, d’habiter en poètes un monde dont, ainsi que le rappelle Heidegger, nous ne sommes qu’une part, – avec le ciel, la terre et les dieux.

Le paganisme, s’il fut banni, parfois non sans brutalité, des campagnes et des cités, ne s’en est pas moins perpétué dans le cœur des poètes, c’est dire dans les langues européennes elles-mêmes, lorsqu’elles ne se sont point asservies aux seuls jargons utilitaristes, et nous relient, du seul fait de la grammaire et de l’étymologie, à notre plus lointain passé.

Le ressouvenir des dieux fut, en poésie, un rappel de cet autre temps, ce temps sacré, ce temps historial par lequel nous échappons au temps des banques, au temps numérique, au temps administratif.

Loin de n’être qu’un folklorisme, une néo-attitude, une déférence muséale, le ressouvenir des dieux fut, en poésie, un rappel de cet autre temps, ce temps sacré, ce temps historial par lequel nous échappons au temps des banques, au temps numérique, au temps administratif.

La parole revient au poème, c’est-à-dire au cœur du réel, hors des abstractions despotiques. Le soleil et le vent, les forêts et la mer, l’amour et l’ivresse sont des déesses et des dieux. Dans ce temps-là, dans ce temps spacieux et ondoyant, l’intériorité ne se distingue pas de l’extériorité, une circulation s’établit, en forme de ruban de Moebius, entre nous et le monde, – circulation, orbe nocturne et solaire, qui interdit que nous puissions vouloir planifier ce qui nous entoure et le soumettre à la seule vision narcissique que nous nous faisons de nous-mêmes.

Luc-Olivier d'Algange

Nommer les dieux.

Le paganisme, à cet égard, est une humilité, un « sens de la terre » pour reprendre la formule de Nietzsche, et cette terre est sous un ciel, qui n’a rien d’abstrait, un ciel qui approfondit nos yeux et nos poumons. Le païen se rend à cette évidence: nous avons des poumons parce qu’il y a de l’air, des yeux parce qu’il y a de la lumière. Notre corps, notre peau, notre cerveau, sont des instruments de perception. Notre subjectivité n’est qu’une réalité seconde, une représentation, un relent.

Demeurer fidèles aux bonheurs qui nous advinrent quand bien même il n’en subsiste que des traces presque indiscernables, runes couvertes de mousse dans la profondeur des forêts; sauvegarder le souvenir, dans le ciel vide, d’une escadre d’oiseaux qu’aruspices de la minute heureuse nous déchiffrâmes; voir les crépuscules, comme dans les tableaux de Caspar David Friedrich, détenir de secret de l’aurore, – telle est, par la longue mémoire qui fait du présent une présence, l’égide protectrice que nous offre la profondeur du temps.

Da-sein, être là, c’est refuser de se laisser chasser de là où nous sommes, physiquement et métaphysiquement, au nom d’une universalité qui est la plus radicale négation de l’Un diffracté. L’atteinte portée à la langue française par les forces conjointes des politiques, du pédagogisme, des animateurs et publicistes divers, est l’essence même, vengeresse, du projet d’aplatissement qui n’a d’autre fin que la disparition même du réel. Cependant, quand bien même uniformiserait-t-on tous les aspects de notre environnement et de nos styles de vie, les dieux demeurent, en puissance, tant que nous pouvons les nommer.

Quand bien même uniformiserait-t-on tous les aspects de notre environnement et de nos styles de vie, les dieux demeurent, en puissance, tant que nous pouvons les nommer.

Notre langue irrigue nos pensées, la porte plus loin, gardant le souvenir de la source, lumineuse fraîcheur, jusqu’à l’estuaire où elles s’abandonnent à l’océan du monde et des autres hommes. On chercherait en vain, dans ce monde devenu abstrait, enracinement plus profond ailleurs que dans le cours des phrases, – et mieux encore qu’un enracinement, une source, une ressource de notre intelligence, – de cette intelligence que nous avons avec ce qui nous environne, et qui nous regarde et nous reconnaît.

Nommer les dieux, c’est être d’intelligence, non pas avec l’ennemi, mais dans l’amitié des aspects divers du monde. Ce vent, Eole, ce soleil, Hélios, cet Océan nous parlent, nous regardent, et nous pouvons leur adresser nos louanges, nos imprécations ou nos prières. Les dieux disent, en existant, la relation qui opère entre le monde et nous, entre l’immense et l’infime, entre le mortel et l’immortel. Ainsi, la vision que nous avons du temps ne se réduit pas à la seule temporalité des mortels que nous sommes, et nous pouvons ainsi servir ce qui est plus haut et plus grand que nous; condition nécessaire à toute fondation, à toute civilisation.

Qu’est-ce qu’être noble ?

Le grand souci politique de toutes les épopées et Chansons de Geste, tient en une définition de la noblesse. Qu’est-ce qu’être noble ? De quelle nature est l’areté homérique ou la vertu héroïque ou chevaleresque des romans arthuriens ? Sa nature est d’être, précisément, la réverbération d’une surnature et l’approche d’une Merveille. Elle est d’être de ce monde sans lui appartenir entièrement; elle est de fonder, en mortel, ce qui doit nous survivre.

Nous, modernes, méconnaissons la chance de recevoir. Nous préférons rompre avec ce qui exigerait de nous une reconnaissance ou une gratitude, une admiration, sans savoir à quel point ces beaux sentiments peuvent être, lorsqu’on s’y abandonne, légers, – légers comme d’une ivresse légère, une dansante dionysie. Sans doute la plus triste, la plus morose des souffrances humaines est-elle cette illusion funeste de n’avoir rien, ni personne, à remercier. Le nihilisme se fonde sur cette arrogante illusion que meut, comme l’automate d’un cauchemar expressionniste, cette volonté de puissance retournée, inversée, et rendue infirme, qu’est la volonté de vengeance, non plus contre des ennemis, ou, comme dans l’Odyssée, d’abusifs prétendants, mais contre la simple dignité des êtres et des choses.

Nous, modernes, méconnaissons la chance de recevoir. Nous préférons rompre avec ce qui exigerait de nous une reconnaissance ou une gratitude.

Proches et lointains sont les dieux. Ce lointain si proche, cette proximité si lointaine sont la nature surnaturelle des dieux. Dans la vastitude qui nous surplombe comme dans l’interstice que nous devinons, leur secret est d’advenir, d’être, selon la formule grecque, « ceux qui adviennent », et qui adviennent par notre art et notre ferveur à les nommer.

A écouter Hésiode et Pindare, Homère et Virgile, les dieux qu’ils évoquent et dont ils disent les advenues, les dieux qu’ils invoquent et qu’ils racontent, nous nous apercevons soudain que ces dieux, depuis la nuit des temps de notre mémoire, nous accompagnent, et que nos destinées s’accomplissent sous leurs égides menaçantes ou protectrices.

Intercesseurs du tragique et de la joie, ils sont, approfondissant l’espace et le temps, ombres et lumières entretissées, frontières frémissantes, orées impondérables, et rien, sinon une interdiction que nous faisons à nous-mêmes, valant ignorance, ne nous interdit d’en recevoir, hic et nunc, les messages.

Luc-Olivier d'Algange

Une pensée du paradoxe.

Cette proximité lointaine, ce lointain si proche, cette distance immanente et transcendante, tendue comme un arc entre le temps et l’éternité, définit un rapport au monde où les contraires s’avivent, ourdissent ensemble un grand dessein, lors que les dualismes sont frappés d’inconsistance.

Il est une façon « païenne » d’approcher du vrai, du beau et du bien, ni scolastique, ni systématique. Dans un monde où les dieux sont les résonances du possible, le réel ne se donne point à administrer, à diviser, ou à planifier. On remarquera à quel point, chez les philosophes grecs, qu’ils soient ante ou post- socratiques, ce mode la pensée, l’Opinion, la doxa, si despotique de nos jours, est, sinon absent, du moins immédiatement mis en perspective. L’esprit critique, – qui naît de la philosophie grecque et de nulle autre, fonde, dans le raisonnement, la précellence de l’objectivité.

Il est une façon « païenne » d’approcher du vrai, du beau et du bien, ni scolastique, ni systématique.

La doxa corrigée par la gnosis de la philosophie platonicienne et néoplatonicienne, de Plotin, jusqu’à Marsile Ficin ou Pic de la Mirandole succède à la doxa livrée et éprouvée par le paradoxe d’Héraclite ou de Zénon. La pensée grecque, mesurée à l’objectivité des dieux qui nous délivrent de la subjectivité outrancière de la croyance réduite à une monologie, demeure cette flèche paradoxale qui ne devrait jamais toucher sa cible alors même qu’elle la frappe. Les dieux et cette façon grecque de s’entretenir avec les dieux, ne sont pas étrangers à cette pensée spéculative toute d’audace, d’élans et de surprises.

Pour les Grecs, les théophanies ne sont pas des causes ou des conséquences d’une croyance mais une expérience que l’on éprouve, – sauvegardant ainsi le sens étymologique du mot expérience, ex-perii, traversée d’un péril. Ce qui s’éprouve n’est pas affaire d’opinion, de croyance, mais de connaissance. Ces dieux qui nous regardent sans nous juger, qui interviennent de façon contradictoire ou paradoxale dans nos destinées, ces dieux qui nous guident et nous déroutent, nous enchantent ou nous terrifient, prédisposent nos pensées à des vigueurs qui font paraître ineptes ces dualismes si reposants, quel que soit le côté vers lequel ils nous inclinent, pour mieux nous déchoir.

Entourés d’Aphrodite, de Dionysos, d’Apollon, ou d’Athéna, comment pourrions-nous reposer notre pensée dans une représentation, comment pourrions-nous administrer cette représentation et, par elle, vouloir planifier la réalité des hommes et du monde ?

Dieux, Dieu et Satan

Le sensible et l’intelligible.

L’opposition de la croyance et du scepticisme, de la nature et de la surnature,  du corps et de l’esprit, du sensible et de l’intelligible (que l’on accuse à tort Platon d’avoir promue, alors qu’il nous dit, entre les deux, non la rupture mais « la gradation infinie »); l’opposition entre le singulier et le collectif, entre le destin individuel et la communauté de destin, – ces oppositions scolastiques, universitaires, puis, hélas, journalistiques, sont devenues si familières aux esprits formés par la dualisme qu’elles sont devenues comme intrinsèques à presque tous les discours idéologiques de notre temps, – alors qu’elles n’eurent, sans doute, pour les Grecs, entourés de la polyphonie concordante des dieux, aucun sens.

Entre l’individualisme de masse et le collectivisme planificateur, une tierce voie demeure possible qu’illustre le voyage odysséen. Cette voie, encore que généralement oubliée, n’a jamais cessé d’être fréquentée. Fénelon, dans son Voyage de Télémaque, y invita celui qui devait devenir notre Roi-Soleil, et Versailles, ce temple apollinien du Roi Très-Chrétien, en témoigne.

Si arrogantes qu’eussent été les prétentions des sectateurs, de ceux qui coupent et qui divisent le temps, de ceux qui eussent voulu nous séparer de notre passé, celui-ci, précisément parce qu’il fut déplacé hors de la temporalité qu’on voulut nous imposer, nous revient, si l’on ose dire, quand il lui plaît.

Entre l’individualisme de masse et le collectivisme planificateur, une tierce voie demeure possible qu’illustre le voyage odysséen.

La formule des physiciens présocratiques, « rien ne se crée, rien ne se perd » se transpose aisément dans l’ordre des idées, au sens où les idées ne sont pas des abstractions, mais des formes, et des formes formatrices. Qu’elles soient hors de la doxa, proscrites, dénigrées, exclues du monde social, voire jugées illégales, ces formes qui nous forment et forment le monde demeurent, fussent-elles inapparentes, car clandestines, et ressurgissent dans l’advenue des dieux qui les figurent.

Là où l’abstraction ne règne plus adviennent les dieux; là où la nature n’est plus un spectacle ou une zone d’exploitation, les épiphanies surgissent, et point n’est nécessaire d’y croire pour les éprouver. Dans un monde peuplé de dieux, la dissociation entre ce qui serait de l’esprit et ce qui serait du corps n’a aucun sens, car c’est de l’âme que nous viennent les dieux, âme humaine dans l’éclat de la prunelle et Âme du monde, – celle qui figure, dans Virgile, sur le bouclier de Vulcain.

Entre le sensible et l’intelligible, entre l’extériorité énigmatique et l’intériorité mystérieuse, les dieux sont intercesseurs. Le propre de leurs messages est qu’ils ne sont jamais entièrement délivrés; ils demeurent en suspens, et attendent de nous un déchiffrement sans fin à la ressemblance de l’attente amoureuse ou du voyage en haute-mer.

Luc-Olivier d'Algange

Le ressentiment contre la joie.

La haine du paganisme fut peut-être avant tout une haine de l’Eros, un ressentiment contre la joie. Dans son cours puissant, dévastateur, cette haine de l’Eros est devenue aussi une haine du Logos. Dans la mythologie grecque, il n’est point rare que les déesses se laissent étreindre par des hommes. Mais l’étreinte la plus ardent, la plus nuptiale, est celle qui unit l’Eros et le Logos, et dont naissent les Epopées et les chants. L’inimitié du Mythe et du Logos, sur laquelle insistent parfois Messieurs les professeurs, est des plus relatives: il n’est que de voir l’importance des Mythes platoniciens.

Dans les Hymnes homériques, dans la Théogonie d’Hésiode, dans la poésie de Pindare, le Logos embrasse et s’embrase d’Eros. Au consentement tragique répond le consentement à la joie, à la jouissance. Etre aimé d’une déesse donne une haute idée de l’amour, fort éloigné du puritanisme et de son envers pornographique, – qui ne sont l’un et l’autre que deux aspects de cet utilitarisme moralisateur dans lequel Théophile Gautier, dans son admirable préface à Mademoiselle de Maupin, voyait la pire menace contre l’art, le plaisir, le goût et la civilisation elle-même.

Entre la maussaderie et la dérision hargneuse, les Modernes semblent mal disposés au combat allègre, savant et léger auquel Théophile Gautier nous convie, – où furent cependant engagés, dans un magnifique « tous pour un » des écrivains puisant aux sources les plus hautes, tels que Gérard de Nerval, Marcel Schwob, Pierre Louÿs ou Paul Valéry, – dont la traduction des Géorgiques de Virgile donne à la langue française un autre texte sacré.

Aspasie

Le règne de l’abstraction utilitaire.

Or ce puritanisme, ce moralisme, cette complaisance, voire cette obédience, à l’égard de ce qui veut nous détruire, que sont-ils sinon les écorces mortes d’une détestable fatigue ? Tout en ce monde moderne conjure à nous épuiser, à nous distraire, à nous culpabiliser, à nous anémier, à nous uniformiser et à nous faire oublier l’Aphrodite aux mille parfums.

Repoussé hors du réel, exproprié de nos terres et de nos traditions, chassé de nos paysages et rendus sourds à l’esprit des lieux, au palimpseste des légendes, au bruissement des sources sacrées, nous sommes devenus ce troupeau aveugle dirigé vers les lotissements de l’abstraction, là où, en place vivre dans la tragédie et dans la joie, nous serons figés en statues de sel devant des écrans auxquels nous servirons d’intercesseurs lucratifs. Ainsi, avec le réel, disparaissent le Mythe et le Logos, et par eux, la voie d’accès avec ce qu’il y a de réel en nous, c’est-à-dire, de souverain et de différencié.

Plus encore que par les religions qui s’y substituèrent (et gardèrent souvent de secrètes révérences à l’égard des symboles plus anciens), la vue-du-monde portée par les dieux antérieurs est niée par le règne de l’abstraction pour lequel il n’est plus de rites opératoires ni de symboles qui relient le visible à l’invisible: abstraction par laquelle le monde est vide de toute présence et de toute puissance qui ne soit humaine et utilisable par l’humain.

Ce puritanisme, ce moralisme, cette complaisance, voire cette obédience, à l’égard de ce qui veut nous détruire, que sont-ils sinon les écorces mortes d’une détestable fatigue ?

Lorsque l’action se réduit à être strictement utilitaire dans un temps linéaire qui est le temps de l’usure, elle cesse d’être en corrélation avec la contemplation. Or ce qui ne se donne pas à contempler disparaît tôt ou tard de notre regard et de la vie elle-même, cette polyphonie de forces concordantes et contradictoires.

Les dieux peuplent les mers, les forêts, les prairies, les clairières, les glaciers, l’abord des rivières, car il y eut des regards d’homme pour s’y attarder, pour les considérer d’un autre œil que celui de la rentabilité. Pour qu’un dieu advienne, il faut que le regard approfondisse en lui le paysage qui sera son voile et son dévoilement. Le dieu, ou la déesse, surgit là où nous l’attendons.

La grande erreur morose, la grande erreur de la lassitude, la grande erreur du renoncement, est de croire que tout a déjà été vécu. Mille nuances sont en attente. Nous ne reviendrons pas aux dieux comme vers un passé, ou pire encore, un Musée; ce sont les dieux qui reviendront en nous – dès lors qu’abandonnant comme de trop humaines vérités nos trajectoires scolastiques, didactiques, discursives ou linéaires, nous consentirons à laisser nos pensées emprunter la forme des constellations, des concrétions minérales, des fleurs de givre, du vol des hirondelles, de l’étoilement.

Luc-Olivier d'Algange

La liberté et la limite.

Les formes, les dieux, les idées, – au sens étymologique, – sont à la fois une liberté conquise et une limite. Rien cependant n’est pire prison que l’informe, dont nul ne peut s’évader car il n’a pas de frontières. Perdus dans le nulle part, nous sommes livrés sans défenses et sans contredits possible à la servitude et au déterminisme le plus immédiat. Toute liberté exercée suppose la protection d’une forme, d’une idée ou d’un dieu qui libère et définit l’aire où nous pouvons agir. L’utopie de la liberté absolue conduit à la dictature absolue. Défions-nous des « libérateurs » dont le premier projet est de nos inventer, et surtout de nous vendre, de nouvelles servitudes. Ainsi chaque innovation technique se présente comme une liberté nouvelle, de se déplacer, de « communiquer », alors même qu’elle nous ôte une aptitude, nous soumet à son véhicule et nous fait dépendre de son objet.

La limite de la forme est une frontière que nous gardons la liberté de franchir, en toute connaissance de cause, et qui nous garde aussi de nous dissoudre.

La limite de la forme est une frontière que nous gardons la liberté de franchir, en toute connaissance de cause, et qui nous garde aussi de nous dissoudre, de nous évanouir, et de perdre ainsi, dans l’indélimité, le sens même de notre souveraineté.

Ces dieux qui demeurent et que, parfois, notre attention ravive dans la profondeur du temps, veillent sur notre civilisation dont ils disent les puissances, les paradoxes et les détours, – et ce Dit, cette Dichtung, nous protège de la société qui travaille à la liquidation, à la table rase, à la solderie de tout et de tous. L’apparence de vérité de la théorie du « choc des civilisations » cède devant l’évidence de cette guerre plus profonde, plus radicale et plus impitoyable qui oppose désormais la société, régie par l’argent, suprême liquidité, et le palimpseste des civilisations.

dieux, paganisme

Théophanie de l’instant.

Qu’attendons-nous ? Dans quels temps attendons-nous ? De quelles attentions honorons-nous le monde, et dans quelles attentions divines, à l’exemple d’Ulysse, sommes-nous ? Lorsque les hommes sont attentifs aux dieux et les dieux attentifs aux hommes, cet autre temps, qui n’est plus le temps de l’usure, se déploie et devient un espace de réminiscences et de pressentiments. Les signes deviennent symboles et rappels. On songe à ce poème platonicien de Théophile de Viau: « Au seul ressouvenir d’avoir couru les eaux/ Nos rapides pensers volent dans les étoiles/Et le moindre instrument qui sert à des vaisseaux/ Nous fait ressouvenir des cordages et des voiles. »

La profondeur n’est pas dans la seule direction du passé; elle environne l’instant d’un beau cosmos miroitant, dans toutes les directions. Lorsque les dieux apparaissent ou interviennent, le temps n’est plus seulement une ligne, qui va du passé vers un futur en abolissant le présent, mais une roue solaire, un feu de roue comme disent les alchimistes, qui changera en or, en ensoleillement intérieur, en épiphanie héliaque du Logos, le plomb du temps accumulé.

La profondeur n’est pas dans la seule direction du passé; elle environne l’instant d’un beau cosmos miroitant.

La théophanie est l’instant qui fait éclore le cœur du temps. Au temps passé, au temps futur s’ajoutent d’autres temps, latéraux ou transversaux, selon des modalités non plus discursives mais rayonnantes. « La musique creuse le ciel » disait Baudelaire. Les dieux et leurs légendes creusent le temps, – et ce n’est point vers un passé momifié que nous allons mais vers l’eau la plus fraîche, qui sourd des profondeurs, la claire fontaine du temps perdu qui est l’éternité même ainsi que nous le disent la Feuille d’Or d’Hipponion :

« Ceci est l’œuvre de la mémoire, quand tu seras sur le point de mourir.

Tu iras dans la maison bien construite d’Hadès. Il y a une source à droite, et dressée à côté d’elle un blanc cyprès : descendue de là les âmes des morts se rafraîchissent. De cette source ne t’approche surtout pas ! Mais plus avant tu trouveras une eau qui coule du lac de Mnémosyne ; devant elle il y des gardes. Ils te demanderont, en sûr discernement, ce que tu viens chercher dans les ténèbres de l’Hadès obscur : Dis : Je suis fils de Terre et de Ciel étoilé. »

De tels écrits situent ce que nous sommes, le cœur secret de nos songes et de nos actions, dans un présent qui est présence parfaite à ce qu’il y a de plus archaïque, de plus originel. Ces phrases ne se donnent pas à entendre comme un témoignage anthropologique ou historique, mais s’offrent au déchiffrement, à l’herméneutique ardente, amoureuse, comme la trame sur laquelle s’incurvent, ici et maintenant, la  conscience de notre finitude et notre espérance d’immortalité. En ce qu’elles sont un péristyle de l’au-delà, et peut-être par cela même, elles peuvent aussi se comprendre comme une vue-du-monde, une légende de nos œuvres ici-bas, de nos songes et de nos combats.

Thibault Isabel, dieux, paganisme

Le temps fécond plutôt que le temps détruit.

L’autre monde, l’autre temps, dans la vision antique du monde, n’est pas donné, il est conquis. L’éternité est conquise par l’attention, ainsi que la vie elle-même qui ne resplendit jamais aussi bien que lorsque nous savons, avec Platon, que « temps est l’image mobile de l’éternité », et qu’il nous vient ainsi, naturellement et surnaturellement, à servir plus grand que soi.

Chacun perçoit plus ou moins obscurément que deux mondes s’opposent, celui de la réglementation abstraite et celui des libertés réelles. Ces deux mondes s’opposent, au demeurant, en nous tout autant qu’autour de nous. A cet égard, nous sommes, que nous le voulions ou non, doublement impliqués dans leur discord. Le comble de l’abstraction est l’Argent. De même qu’il y a une nature naturante, une idée idéatrice, une forme formatrice ou génétique, il y a cette abstraction abstractive, si l’on ose dire, en ce qu’elle tend à faire de toute chose une quantité abstraite.

Quiconque a vu mourir l’un des siens a vu aussitôt s’affairer autour du défunt un grouillement de banquiers, de notaires et de parasites divers, dont l’Etat.

Quiconque a vu mourir l’un des siens a vu aussitôt s’affairer autour du défunt un grouillement de banquiers, de notaires et de parasites divers, dont l’Etat. Dans le monde moderne, le disparu n’est pas « fils du Ciel étoilé » selon la formule orphique mais une chose immédiatement monnayable. Rien de bien surprenant, puisque selon l’atroce devise en vigueur, « time is money », la vie elle-même est destinée à être soumise à cette réduction de la qualité à la quantité.  Le temps quantifié n’est plus ce « temps perdu », ce temps qui précisément nous reviendra en reconnaissances, en réminiscences, comme le Graal de Wolfram von Eschenbach qui nous enseigne que le Graal perdu est le Graal trouvé, mais un temps détruit.

Au temps détruit, le temps des dieux oppose le temps fécond, printemps de l’âme, temps des advenues, des surgissements ravissants ou terribles, le temps de la tragédie et de la joie.

Rubens

Surmonter la peur du tragique.

Cette titanesque machine uniformisatrice que nous voyons à l’œuvre, outre l’esprit de vengeance et de ressentiment, a pour moteur la peur du tragique et le dédain de la joie qui lui est corrélative. Le sentiment tragique de la vie naît de cette certitude que rien, aucune situation, aucune personne, aucun peuple, aucun paysage, aucune œuvre, aucun combat ne sont interchangeables. Leur essence et leur génie fleurissent et meurent avec eux. Rien ne peut les remplacer. Les œuvres peuvent en prolonger la mémoire, en perpétuer les gloires mais rien, à jamais, ne pourra s’y substituer. La joie la plus intense brûle ainsi de la flamme tragique: elle sera à jamais sans ressemblances. Ce constat est si cruel que, pour le fuir, les hommes en vinrent à se vouloir interchangeables dans un monde uniformisé et désirer être ces « derniers des hommes » qu’évoquait Nietzsche.

Or cette utopie funeste, quand bien même la société du contrôle lui donne quelque apparence de succès, n’en demeure pas moins, comme les sociétés disciplinaires du début du siècle précédent, vouée à l’échec (mais après quels ravages !) et d’un échec qui sera plus cruel que la cruauté qu’elle voulut fuir, car le tragique alors lui retombera dessus alors même que toute joie sera éteinte.

Les dieux viennent de la profondeur du temps, ils nous adviennent afin de nous détacher des écorces mortes, des représentations, des ombres sur les murs de la caverne.

Les dieux viennent de la profondeur du temps, ils nous adviennent afin de nous détacher des écorces mortes, des représentations, des ombres sur les murs de la caverne. Une plus haute et plus impondérable fidélité est requise dans leur advenue. Les dieux nous reviennent, intacts, comme au premier matin du monde, lorsque tout est dévasté. Ils nous reviennent afin que nous apprenions à distinguer ce qui passe de ce qui demeure, les formes vides, les écorces mortes et les formes formatrices, les attachements qui asservissent et les fidélités qui libèrent, les choses mortes et les causes créatrices, la source du Léthé et la source de Mnémosyne.

Mnémosyne n’est pas la source de la remémoration morose, du ressassement, des commémorations, de la repentance, ces frelatées friandises modernes. Mnémosyne nous abreuve du souvenir de ce que nous n’avons jamais appris, elle nous relie non à une identité administrative mais à un tradere qui est ressource venue de la nuit des temps.

Vers l’ensoleillement de l’être.

Ce monde dans lequel nous vivons et qui n’exige rien de nous, sinon la répétition psittaciste de l’opinion dominante et le paiement des factures, est la platitude même, et le « réalisme », dont parfois il se vante, est le plus grand déni possible du réel, en latitudes et longitudes, en hauteur et en profondeur. Là seulement où il y a une hauteur et une profondeur adviennent les dieux qui sont les noms des hauteurs et des profondeurs qui nous regardent.

Il n’est rien qui soit moins « du passé » qu’une épiphanie ou une théophanie puisqu’en elles se rassemblent, en un point d’incandescence, toutes les puissances présentes du présent. Ces forêts, où nous nous égarons, sont pleines de dieux, ce fleuve que nous avons longé en repensant cruellement ou tendrement toute notre vie, certes, est un dieu; toutefois ces dieux ne sont pas seulement, comme le pensaient certains anthropologues, des « représentations des forces de la nature » mais la nature elle-même en tant qu’elle est une réverbération du Logos, un miroir de l’âme et des puissances sympathiques, magnétiques, qui se manifestent, en même temps, en nous et dans le monde.

Qu’ils soient généralement oubliés n’ôte rien à la présence des dieux, lesquels, – contemporains perpétuels d’une philosophie qui pense le monde sans commencement et sans fin, – ne meurent jamais, mais s’éloignent et se rapprochent, et ne s’absentent qu’aux regards de ceux qui vivent dans un temps sans profondeur et dans un espace purement quantitatif. Les dieux, ceux qui adviennent ; rien n’advient jamais que dans le présent. Les dieux sont ce qui soulève, ce qui fait advenir dans le présent (que notre inattention eût distrait) une présence attentive, une présence qui exige d’être dite et chantée, à notre façon, française et européenne, afin qu’elle devienne ou redevienne une présence au monde, un ensoleillement de l’être.

Luc-Olivier d’Algange

4 Commentaires

  1. Maya

    S’en remettre aux Dieux des surfaces
    Est un acte de paresse.
    Creuser en soi au plus profond
    Pour laisser jaillir la Source des tendresses.
    Faire le serment d’humilité
    Pour accueillir le souffle des origines et des gaietés.
    Aveugles à l’invisible,
    Les dévots de toute sorte se coupent de la totalité.
    Croire ou ne pas croire en une image, un mythe enfantin,
    A quoi bon ?
    Ce n’est pas la bonne question…
    L’exigence de nos profondeurs n’admet pas de vaines réponses
    Aux questions infinies.
    Les mots mentent parce qu’ils se figent sur le papier,
    Mais l’Esprit peut les éclairer de sa Beauté.
    Le Bien, le Beau et le Vrai en un éclair,
    Sans l’Un, les autres ne sont qu’illusion,
    Tromperies des sens et de l’intellect,
    Si ne domine la logique créatrice de l’âme,
    La mise en perspective du réel sensible
    Au sein du mirage de la maya.

    ML (2019)
    (https://markoluth.wordpress.com)

  2. “L’atteinte portée à la langue française par les forces conjointes des politiques, du pédagogisme, des animateurs et publicistes divers”

    De quelle “langue française” parlons-nous ici ? Il serait temps que nous prenions conscience du fait qu’il en existe deux !

    Pour accélérer cette prise de conscience, il est peut-être utile de se reporter à l’exemple de la langue anglaise. Il y a eu aussi jusqu’à une période récente deux langues anglaises. : il suffit pour s’en rendre compte de lire à la suite un auteur d’époque victorienne et un auteur actuel…

    Que s’est-il passé dans l’intervalle ? Eh bien, il y a environ un siècle, on a cessé dans le monde anglophone d’enseigner une langue anglaise prétendue “correcte”, coupée de l’anglais parlé ! Réforme salutaire dont le monde francophone aurait bien fait de s’inspirer. Hélas nous continuons à enseigner, et à vénérer au-delà du raisonnable, une prétendue “véritable” langue française qu’il faut faire semblant de maîtriser pour réussir aux examens, mais qui nous ridiculise si nous essayons tant soit peu de l’utiliser dans la vie réelle… Un outil merveilleux au service des dominants qui sont les seuls à savoir jongler grosso modo entre ces deux langues, et vont s’en servir avec dextérité pour humilier les dominés. (A noter que l’orthographe joue un rôle tout à fait équivalent).

    Il serait grand temps que nous assimilions ce que la science linguistique enseigne depuis longtemps : à savoir que la seule véritable langue est la langue parlée (ou signée), qui est une création collective et spontanée que nul groupe social particulier ne saurait prétendre régenter (à son profit bien évidemment), ni même modifier tant soit peu.

    Et il serait grand temps aussi que nous réalisions que la langue française parlée est non seulement un bien meilleur outil de communication que son ersatz officiel, mais encore… qu’elle est belle ! J’en prenais conscience récemment en feuilletant l’excellent “Dictionnaire chinois-français du chinois parlé” de Michel Dallidet. Un tel dictionnaire est bien entendu obligé de fournir des traduction en français parlé ! Une belle occasion de réaliser que ce français parlé n’est absolument pas, loin de là, digne de mépris.

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