Andreea-Maria Lemnaru: “Après le confinement, une ère nouvelle?”

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    Bullshit jobs

    L’arrêt presque complet de l’économie lors de la période de confinement nous a aidés à mesurer à quel point la majeure partie des métiers que nous exerçons ne servent à rien. En dehors des médecins, des travailleurs manuels, des employés de la logistique, etc., on se rend compte que beaucoup d’activités sont loin d’être indispensables – et il s’agit pourtant très souvent d’activités nécessitant un haut niveau d’études et bien rémunérées. Quel regard faut-il porter sur la « vie active » d’aujourd’hui ? Andreea-Maria Lemnaru est jeune chercheuse en Philosophie et en Histoire des Religions à la Sorbonne et à l’EPHE. Ses travaux doctoraux portent sur la théurgie, la magie et l’hermétisme dans le néoplatonisme de Jamblique, du point de vue du rapport entre nature et sacré. Elle a notamment organisé un colloque international sur l’au-delà dans l’Antiquité tardive en 2019, et coordonne actuellement deux ouvrages. Egalement poétesse, elle a publié trois recueils de poésie : Arcanes (2014), Nom de Sang (2018) et Abysses (2019).


     

    Les métiers qui contribuent le plus à la survie et à la vie de l’Etat sont souvent les moins bien rémunérés. La norme, en ce qui les concerne, est le mépris et la prétention, à la faveur d’autres métiers pour le moins peu utiles à la majorité, tels que ceux de la publicité et du marketing, de l’industrie du luxe, de la mode et de tout ce qui les entoure. Il n’est, par exemple, pas normal que les métiers d’acteur, de footballeur, ou aujourd’hui de youtubeur (sic) emblématiques de ce que Guy Debord qualifiait de société du spectacle, soient davantage valorisés socialement que celui d’enseignant. Aujourd’hui, de nombreux diplômés se retrouvent à avoir un emploi où ils incarnent le maillon substituable d’un système autophage. C’est le tragique phénomène de prolétarisation de ceux qui, après des années d’études en école de commerce, d’ingénieur ou en institut d’études politiques, ont peu ou prou une activité identique à celle des ouvriers qui travaillent à la chaîne dans les usines. Notre époque ressemble aux Temps Modernes de Charlie Chaplin, avec la cruauté supplémentaire qui consiste à employer des gens sur-qualifiés pour des emplois subalternes.

    Nom de sang

    Le désenchantement du monde.

    Rappelons par ailleurs un fait simple : l’humanité a explosé démographiquement depuis le Paléolithique. Nous sommes passés d’un demi-million en –100.000 à 200 millions au Ve siècle de notre ère, puis à 2,5 milliards en 1950, pour atteindre 7 milliards aujourd’hui. C’est une accélération exponentielle à laquelle nous devons réagir par la planification écologique et l’invention d’un mode de vie durable.

    Pendant le confinement, la nature a commencé à se régénérer, et nous avons assisté au surgissement de phénomènes superbes qui ont provoqué un état d’émerveillement, que les grecs qualifiaient de thaumazein, chez nombre d’êtres humains. Les dauphins sont revenus en Sardaigne, une fois que les ferries pleins à craquer de touristes ont cessé de circuler, les canards, les sangliers et les renards sortent en ville, mais que deviendront-ils lorsque l’activité humaine reprendra et qu’ils auront perdu l’habitude du danger que nous représentons pour eux ?

    Max Weber parlait de désenchantement du monde, pour désigner la disparition de pratiques ensorcelantes, incantatoires capables de susciter le sentiment du sublime. Ce désenchantement est en partie le résultat de la philosophie des Lumières, dans sa composante la plus anthropocentrique et négative.

    Max Weber parlait de désenchantement du monde, pour désigner la disparition de pratiques ensorcelantes, incantatoires capables de susciter le sentiment du sublime. Ce désenchantement est en partie le résultat de la philosophie des Lumières, dans sa composante la plus anthropocentrique et négative. En 1788, Schiller évoquait « die entgötterte Natur » ; la nature ayant perdu son caractère divin comme conséquence directe de l’industrialisation. A l’inverse, le réenchantement du monde n’est rien de moins que la fin de l’idée dévastatrice selon laquelle l’homme serait le maître (et donc l’ennemi) de la nature. C’est le retour de la nature chez elle, et la conscience que nous avons d’en participer. Mais ce réenchantement ne se fera pas sans quelques sacrifices de notre part. Car chaque crise, dans la conscience religieuse, appelle un sacrifice pour la conjurer et apaiser le courroux divin qui a déchaîné sur nous ce que nous confondons avec les sept plaies d’Egypte alors même qu’il s’agit d’une réelle occasion de transformation.

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    Andreea-Maria Lemnaru

    Que faudra-t-il sacrifier ?

    Pourtant, nous n’aurons pas à sacrifier l’utile, le nécessaire, ni même l’agréable, pour reprendre les catégories d’Epicure. Nous ne serons pas réduits à la misère. Alors, en quoi consistent ces sacrifices ? Que devrons-nous sacrifier ? Ni la planète, ni nous-mêmes. Mais à l’inverse, en un mot : notre propre auto-destruction. Notre haine de soi. L’une des composantes de la dialectique du maître et de l’esclave hégélienne est l’axiome selon lequel « chaque conscience poursuit la mort de l’autre » (Phénoménologie de l’Esprit). De même, si l’on en croit Sartre, « le péché originel est mon surgissement dans un monde où il y a l’autre » (L’Être et le Néant), l’autre était en lui-même de trop par rapport à soi, et vice-versa, d’où la nécessité du principe de tolérance. Cela équivaut à projeter un monde où l’autre en tant que tel n’existe pas, ce qui n’est pas un possible désirable. Mais la haine de soi, en tant qu’individu comme en tant que peuple et que culture, est un échec – une résignation à la discorde. Face à l’inertie de tout système établi, seules l’union et l’organisation collectives seront à même d’amorcer une transformation écologique décisive pour la survie des autres espèces, et de la nôtre.

    Il nous faudra renoncer à respirer les pots d’échappement, à nous intoxiquer en ingérant des pesticides, à développer des maladies cardio-vasculaires et des cancers à cause du fast-food et de l’air vicié.

    Il nous faudra renoncer à respirer les pots d’échappement, à nous intoxiquer en ingérant des pesticides, à développer des maladies cardio-vasculaires et des cancers à cause du fast-food et de l’air vicié, à survivre dans des petits appartements au milieu de métropoles surpeuplées alors que nous pourrions vivre comme il se doit à la campagne. A passer la journée dans un bureau à faire des photocopies ou des tableaux Excel que personne ne lira. A ne plus voir le monde qu’à travers nos smartphones, à absorber des plaquettes de Prozac pour cause de burn-out ou de harcèlement au travail. Certains seraient libérés d’un emploi auquel ils se rendaient chaque matin sans grande conviction dans un métro bondé, pour en revenir épuisés le soir, avec le douloureux sentiment de l’inutilité de leur existence. Il y a effectivement de quoi se sentir inutile lorsque la vie passe sans que nous ayons eu la chance de la vivre. Comment s’épanouir dans des métiers comme le « phoning », le service après-vente d’appareils électroménagers, ou la vente d’objets d’art profanés et prostitués comme les masques rituels africains ou tibétains ? L’aliénation des travailleurs, théorisée par Marx, est plus que jamais d’actualité. Cette aliénation est le dédoublement de l’homme, rendu étranger à lui-même dans une activité répétitive et spirituellement desséchante qui ne lui correspond pas. Dans ses manuscrits de 1844, Marx faisait remarquer avec justesse que « l’ouvrier devient d’autant plus pauvre qu’il produit plus de richesse, que sa production croît en puissance et en volume. L’ouvrier devient une marchandise d’autant plus vile qu’il crée plus de marchandises. La dépréciation du monde des hommes augmente en raison directe de la mise en valeur du monde des choses. »

    Nous devrons encore renoncer à la publicité intrusive de ceux qui tentent à tout prix de nous vendre des objets inutiles après que nous nous soyons tués à une tâche dépourvue de sens. Et peut-être renoncer à la publicité tout court, dont la vocation profondément aliénante n’est plus à démontrer.

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    Vivre en harmonie avec la Terre.

    La norme parisienne, comme celle des autres grandes métropoles du monde, consiste à survivre péniblement parmi les pots d’échappements, la saleté, le bruit des voitures et les flots de touristes. Respirer à pleins poumons la pollution, être assourdi par la rumeur incessante de la ville. Durant les deux premières semaines du confinement, lorsque aucune voiture ne venait briser le merveilleux silence qui régnait alors sur notre capitale, dix minutes de grâce valaient une éternité d’agonie en enfer.

    Ce renoncement sera une libération. Nous devrons nous libérer des fameux « bullshit jobs » de David Graeber et nous former en douceur à des métiers qui font sens et s’inscrivent dans la transformation écologique. Il n’est de mission plus noble que le sauvetage de notre Terre. Développer l’autonomie alimentaire et industrielle de la même manière que nous avons créé la mondialisation – ce qui a été fait peut toujours être défait. Si nous voulons que notre espèce survive, il faudra qu’elle vive en harmonie avec la nature, avec la planète qui la nourrit. Les champs qui étouffent aujourd’hui sous les pesticides, et les forêts qui produisent notre oxygène. Nous infligeons à la nature ce que nous nous infligeons à nous-mêmes. Nous avons brûlé l’Amazonie comme nous brûlons nos poumons avec le tabac. Après le coronavirus, nous commencerons peut-être à comprendre que la nature n’était pas notre ennemie, mais notre alliée. La norme à laquelle nous reviendrons si nous ne nous battons pas pour en sortir, c’est encore 150.000 personnes qui meurent du cancer par an, rien qu’en France. Et 15 millions dans le monde – la première place étant bien entendu occupée par le cancer des poumons. Au sens propre comme au figuré, nous étouffons. Nulle surprise que la pandémie du coronavirus ait attaqué les voies respiratoires des plus fragiles, c’est à dire de ceux qui vivent en ville et respirent à longueur de journée les pots d’échappement.

    Sacrifice, ô sacrifice – littéralement, le fait de rendre quelque chose sacré, c’est à dire à la fois désirable et interdit. Notre sacrifice, après celui du printemps et de la nature, ne consistera certainement pas à travailler davantage dans les mêmes conditions et aux mêmes emplois pour reprendre le mode de vie destructeur qui nous a conduit à cette pandémie. Et encore moins pour relancer la gigantesque machine productiviste et pathogène d’une société malade d’elle-même. Ni à se serrer la ceinture pour avoir le droit de continuer à être empoisonnés. René Girard a théorisé le phénomène rituel du bouc-émissaire dans La Violence et le Sacré, celui qu’on fait mourir pour tous les autres, qui n’est ni un martyr, ni un héros. Eh bien, nous ne serons pas ce bouc-émissaire, cet Atlas sur qui l’on fera porter le poids d’une responsabilité qui n’est pas la nôtre. L’après-coronavirus devra devenir pour nous l’ancien monde honni, et la pandémie, le début d’une ère nouvelle, celle d’une vie en harmonie avec les cycles de la terre.

    Andreea-Maria Lemnaru

    2 Commentaires

    1. Hegel « chaque conscience poursuit la mort de l’autre »
      Sartre « le péché originel est mon surgissement dans un monde où il y a l’autre »

      Comment peut-on aujourd’hui prendre encore au sérieux ces affirmations d’un âge où l’on ne connaissait pas ce que les neurosciences ont solidement établi depuis un demi-siècle (et qu’Auguste Comte avait prophétisé !) : que nous avons un cerveau social et qu’il existe bel et bien un altruisme biologique inné.

      Est-ce que dans l'”ère nouvelle” que nous espérons voir advenir un tel divorce de la philosophie d’avec la science sera encore possible ?

      Et ce divorce n’est-il pas largement responsable de ” l’idée dévastatrice selon laquelle l’homme serait le maître (et donc l’ennemi) de la nature” ?

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