Sylvain Fuchs: “Mata Hari, femme fatale et bouc émissaire”

0
Espionne

Mata Hari fut tour à tour effeuilleuse et espionne. Aussi les Français prirent-ils autant de plaisir à aimer cette belle étrangère qu’à la faire exécuter, en 1917. A travers la fascination exercée par ce personnage hors-norme, c’est peut-être la danse étrange de l’amour et de la mort qui s’est jouée.


 

Mata Hari a fait flamboyer le cœur des hommes, et c’est encore selon les élans du cœur que son sort fut scellé. De son vrai nom Margaretha Geertruida Zelle, elle est née dans la petite ville hollandaise de Leeuwarden, en 1876. Belle et charismatique, elle eut très tôt le goût pour les hommes en uniforme, épousa l’officier Rudolph Mac Leod alors qu’elle n’avait que 18 ans et qu’il était de 20 ans son aîné. L’homme lui était apparu superbe dans ses yeux de jeune femme éprise d’aventure… il s’est avéré être un bien mauvais parti, délaissant son épouse, coureur et porteur de la syphilis que d’ailleurs il lui a transmis.

Durant sa vie conjugale aux Indes néerlandaises, Margaretha a acquis un peu de cette culture d’Extrême-Orient qui, plus tard, a inspiré sa chorégraphie. Lors de spectacles d’effeuillage qui ont fait sa renommée, Margaretha prétendait rendre hommage aux divinités hindoues. Dans un ultime mouvement, elle déposait son corps quasi nu aux pieds de Shiva, pour un amour impossible avec le Seigneur de la danse. Mata Hari[1] était née.

De l’effeuilleuse à l’espionne.

Elle s’imposa par la suite sur les grandes scènes de l’Europe de la Belle Epoque ; de Paris à Milan en passant par Monte-Carlo et Berlin. En 1906, elle rencontre son deuxième grand amour : Alfred Kiepert. Ils devront se séparer sous la pression de l’entourage de l’officier allemand. En 1908, elle renoue avec la France et Paris et, quelque temps plus tard, fait la rencontre du banquier d’affaire Xavier Rousseau. L’homme fait banqueroute en 1911, Mata dépend de lui financièrement. Ils se séparent.

En 1914 elle souhaite relancer sa carrière à Berlin, cette ville qu’elle connaît déjà ; mais la guerre éclate. Elle doit partir dans la précipitation tandis que ses avoirs et ses biens sont confisqués sur place[2]. C’est lors de son retour aux Pays-Bas qu’elle est approchée par Carl Krämer, des Services de renseignements allemands, voyant dans cette femme cosmopolite un atout pour espionner en leur faveur.

Durant sa vie conjugale aux Indes néerlandaises, Margaretha a acquis un peu de cette culture d’Extrême-Orient qui, plus tard, a inspiré sa chorégraphie.

En 1916, alors qu’elle a rejoint Paris, Mata rencontre à nouveau le grand amour auprès du jeune sous-officier russe Vadim Maslov, de 20 ans son cadet. Dans l’espoir d’accumuler suffisamment d’argent pour mener la belle vie avec son jeune amant par ailleurs endetté, elle accepte de travailler pour Georges Ladoux, le chef des Services de renseignements français.

Lorsqu’à la fin de l’année 1916 elle doit partir de France en vue d’espionner les forces de l’Entente, elle est bloquée en transit en Espagne. Là, elle rencontre le major Kalle[3] à qui elle distille des informations de peu de valeur sur la situation de la France et des Alliés, espérant tirer en retour des informations de première main pour le compte des Français. Kalle est un homme avisé et obtient les éléments qui confirment ses soupçons de double jeu de la belle. Il fera en sorte qu’elle soit confondue en transmettant sur son compte des messages fallacieux et cryptés selon une clé qu’il savait connue des Services français.

Mata Hari

La prison.

Mata Hari rejoint la France en janvier 1917, Georges Ladoux a suffisamment d’éléments pour la faire arrêter. Les messages pseudo-secrets de Kalle lui ont bien sûr été remontés et c’est à son tour de douter de sa sincérité. Il attendra quelques semaines avant de la faire arrêter dans l’espoir de récolter des informations sur les réseaux d’espionnage allemands en France puisque, il en est quasi certain, Mata Hari roule pour l’Allemagne. Il ne récoltera aucun élément en ce sens, mais l’occasion est trop belle pour faire un exemple. Mata Hari est arrêtée le 13 février 1917. Durant de long mois, elle est emprisonnée à la prison Saint-Lazare et interrogée par Pierre Bouchardon, membre éminent du troisième Conseil de guerre spécialisé dans les affaires d’espionnage. Son procès sera par la suite expédié en deux jours. Condamnée à mort pour intelligence avec l’ennemi, elle sera fusillée le 15 octobre 1917 au polygone de tir de Vincennes.

Tout semble indiquer que Mata Hari a été condamnée pour l’exemple. Ses révélations d’espionne ne furent d’aucune valeur stratégique ni militaire, tant pour l’Allemagne de l’Entente que pour la France de l’Alliance.

D’après les études historiques qui ont été menées depuis, dont l’excellent travail de Philippe Collas[4], tout semble indiquer que Mata Hari a été condamnée pour l’exemple. Ses révélations d’espionne ne furent d’aucune valeur stratégique ni militaire, tant pour l’Allemagne de l’Entente que pour la France de l’Alliance. Sur le fond elle a été du côté vers lequel son cœur l’a portée : la France et le visage de Vadim. Elle a joué avec les intérêts des Etats comme on jouait avec les hommes, sans saisir le changement de terrain qu’elle opérait en passant de l’un à l’autre. Elle a pensé poursuivre sa trajectoire dans l’espionnage comme elle avait lancé sa carrière de danseuse : sur un coup de bluff, avec beaucoup d’improvisation mais aussi d’inconscience. Elle s’est mise à dos les services de renseignement des deux camps dans un conflit qui la dépassait.

Espionne Mata Hari

Le discrédit.

Le sort qui lui fut réservé par la presse fut infâme. Tout fut dit à son propos : soit pour alimenter les fantasmes de la rue, soit pour orchestrer une opération de dénigrement visant à justifier l’issue d’un procès dont les pièces d’accusation étaient bien maigres. Elle fut un bouc émissaire pour expliquer la Bérézina des services français de renseignement et les échecs militaires des armées alliées. En 1917, elle était au mauvais endroit, au mauvais moment. L’heure était au maintien à tout prix de l’Union sacrée décrétée au début de la Grande Guerre et qui était en passe de se fissurer. Elle n’était alors qu’un grain de sable au milieu des engrenages broyeurs de l’histoire, dans ce Voyage au bout de la nuit[5] entrepris par les belligérants européens.

Mata Hari a fait preuve d’opportunisme puisqu’elle tirait ses revenus de ses spectacles envoûtants comme de son activité de courtisane, mais cet opportunisme n’est pas grand-chose face à la veulerie de certains des hommes dont elle a croisé le chemin. Rudolph Mac Leod, son ancien mari, s’est arrangé pour lui soustraire leur fille et ne jamais verser la pension qui lui était due. Georges Ladoux, le chef des Services de renseignement français, a manœuvré pour la piéger et la faire condamner. Enfin Vadim Maslov, pour qui elle vouait un amour inconditionnel, se défaussa honteusement lors du procès et témoigna en sa défaveur, la qualifiant « d’aventurière » et relativisant l’importance de leur histoire afin d’être dédouané d’une quelconque implication. Ce fut le coup de grâce pour Mata, résignée dès lors à son triste sort.

La vie de Mata Hari, épouse malheureuse, belle courtisane et espionne de pacotille, fut placée sous les auspices de la passion, du besoin d’aimer et d’être aimée à tout prix dans un jeu de miroir et de dupes. Entre les madones et les maîtresses, le cœur des hommes a toujours balancé. Ces dernières ont souvent eu leur faveur, car c’est avec elles qu’ils tutoient le frisson et, croient-ils, un peu de l’infini.

Sylvain Fuchs

 

Mata Hari affiche

 

[1] Mata Hari signifie « Œil du jour » en malais et non en hindi, mais l’époque était à l’orientalisme et personne ne se souciait de tant de détails.

[2] A ce titre, Mata Hari conservera un grief et une rancœur vis-à-vis de l’Allemagne.

[3] Mata Hari rencontre Kalle en se revendiquant des Services allemands, ce que techniquement elle est depuis qu’elle a été recrutée par Krämer sous le nom de code H21.

[4] Mata-Hari : sa véritable histoire – Philippe Collas – Editions Plon (2003)

[5] L’auteur de Voyage au bout de la nuit, Louis Destouches connu comme Louis-Ferdinand Céline, croise le chemin de Mata Hari en 1915 alors qu’il est sous l’uniforme et que celle-ci, partie des Pays-Bas pour rejoindre la France, est arrêtée en transit à Londres puis interrogée par les Services de renseignements anglais.

Laisser un commentaire