Marc Halévy: “Pourquoi les temps modernes touchent à leur fin”

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Coronavirus

Et si la crise pandémique n’avait été que l’élément déclencheur d’un processus déjà amorcé depuis longtemps : la déstructuration progressive d’un monde en plein chaos, arc-bouté sur des principes prétendument modernes, mais au fond devenus obsolètes ? Marc Halévy nous explique pourquoi la sacro-sainte « modernité » est en train de vivre ses derniers soubresauts. L’ère des grands Etats bureaucratiques et des grands ensembles techno-financiers s’apprête à trouver son terme, de sorte qu’il en découlera sans doute un effondrement cataclysmique – à moins que nous n’ayons l’intelligence de faire émerger un modèle civilisationnel nouveau tant que c’est encore possible.


 

Le coronavirus n’est qu’un épisode d’un mouvement beaucoup plus profond. Comme tous les 550 ans, en moyenne, nous vivons une bifurcation paradigmatique, c’est-à-dire le déclin et la fin du paradigme d’« avant » et la montée progressive en puissance du paradigme d’« après ». Le paradigme d’« avant » avait nom de « modernité » et était né à la Renaissance sur les ruines de la « féodalité ». Son déclin s’est accéléré à partir de la Grande Guerre de 14-18, immonde boucherie inutile qui enclencha le nihilisme du XXe siècle et entama la mise à mort du mythe du Progrès.

Comme toujours, à peu près à la même époque, un nouveau paradigme embryonnaire commença de germer avec la libération féminine, avec les révolutions scientifiques relativiste et quantique, avec la remise en cause des canons esthétiques (musique sérielle ou dodécaphonique, peinture cubiste ou abstraite), etc.

Changement d’ère.

Tout paradigme, lorsqu’il atteint une certaine puissance, engendre lui-même des institutions de pouvoir. En l’occurrence, toutes les institutions de pouvoir de la « modernité » sont apparues entre 1500 et 1550, et elles sont toujours aux manettes du pilotage de nos sociétés. Nommément, il s’agit des institutions étatiques, boursières, bancaires, patronales, ouvrières, académiques et médiatiques. Ces institutions de pouvoir sont, en fait, des sous-systèmes de régulation visant à assurer la pérennité du paradigme qui les a engendrées.

Lentement mais sûrement, toutes ces institutions de pouvoir ont commencé à se déglinguer dans les années 1970 (les prémisses en ont été les rébellions étudiantes de la fin des années 1960) avec l’arrivée de l’informatique, les crises pétrolières ou encore les conséquences de la décolonisation.

La cause profonde de cette déglingue est que les institutions de pouvoir ont toutes été construites sur des modèles pyramidaux et hiérarchiques, procéduraux et électoralistes, qui ne sont efficients que dans un monde tranquille, stable et prévisible.

La cause profonde de cette déglingue est que les institutions de pouvoir ont toutes été construites sur des modèles pyramidaux et hiérarchiques, procéduraux et électoralistes, qui ne sont efficients que dans un monde tranquille, stable et prévisible. Mais le monde, lui, s’est engouffré dans une voie de complexification accélérée où ces modèles, trop pauvres, trop simplistes, trop lents et trop lourds, devinrent de plus en plus inefficaces et inopérants.

Alors, faute des régulations adéquates, le système humain entra en zone chaotique, entraînant avec lui tout son écosystème. Cette chaotisation globale et mondiale s’est accélérée dans les années 1980, du fait de l’effondrement des régimes socialistes totalitaires, notamment en Chine et en URSS, induisant une mondialisation (une américanisation, devrais-je dire) des modèles économiques : la financiarisation de l’économie, essentiellement.

Covid, Marc Halévy

La chaotisation du monde.

Depuis, la chaotisation du monde ne fait que s’amplifier dans toutes les directions :

– Sur un plan écologique : les pandémies virales, le dérèglement climatique, la dérégulation océanique, les déforestations massives, l’appauvrissement des sols, la désertification, la chute de la biodiversité.

– Sur un plan géopolitique : la continentalisation plus ou moins conflictuelle des grands bassins culturels (Euroland, Russoland, Indoland, Sinoland, Angloland, Latinoland, Afroland et Islamiland), les guerres locales pour la maîtrise des stocks naturels (surtout des hydrocarbures), les terrorismes religieux et idéologiques, le court-termisme et le clientélisme généralisés, la démagogie omniprésente.

La chaotisation du monde ne fait que s’amplifier dans toutes les directions : les pandémies virales, le dérèglement climatique, la dérégulation océanique, les déforestations massives, l’appauvrissement des sols, la désertification, la chute de la biodiversité.

– Sur plan géoéconomique : la raréfaction de toutes les ressources naturelles, l’envahissement immaîtrisé des technologies numériques, les délocalisations en tous genres, la financiarisation outrancière et l’explosion spéculative qui l’accompagne, la dégradation des savoir-faire et des virtuosités professionnelles.

– Sur un plan culturel : la montée des illettrismes et des innumérismes, l’amoralité universelle, l’égocentrisme généralisé, l’hyperconsommation absurde, l’obsession du ludique, l’hédonisme primaire, la peste des réseaux sociaux devenus des dépotoirs psychotiques, la perte d’esprit critique, la chute du rationnel face à la montée d’un émotionnel reptilien.

Marc Halévy, modernité

Une crise de civilisation.

Nous sommes dans l’œil du cyclone et la pandémie de Covid-19 n’en est qu’un épisode parmi beaucoup d’autres, passés ou encore à venir. Nous sommes au plein cœur de la grande crise paradigmatique. Et, on le sait, le mot « crise » vient du grec Krisis qui signifie « le tri, l’action de trier ». Car c’est bien d’un vaste tri à l’échelle mondiale qu’il s’agit : il y a ce qui disparaîtra, irréversiblement, et il y a ce qui survivra.

Ce qui est certain, c’est que la « modernité » avec toutes ses idéologies et religions, avec tous ses modèles et « idéaux », avec toutes ses valeurs et morales, disparaîtra, irréversiblement. La « modernité » subira le sort sempiternel de tous les paradigmes obsolètes : l’effondrement.

L’effondrement de la « modernité » implique-t-elle nécessairement l’effondrement de toute l’humanité, ce qui donnerait alors raison aux « collapsologues » qui le prédisent depuis quelques années ?

Mais l’effondrement de la « modernité » implique-t-il nécessairement l’effondrement de toute l’humanité, ce qui donnerait alors raison aux « collapsologues » qui le prédisent depuis quelques années ? La réponse pourrait être négative, à la condition qu’un grand réveil s’opère. Car il n’y a que deux chemins pour sortir d’une configuration ô combien chaotique : l’effondrement (la sortie par le bas) ou l’émergence (la sortie par le haut).

Mais, pour qu’émergence il y ait, il faut parcourir deux étapes difficiles. La première étape est de faire son deuil de la modernité selon le schéma en cinq phases établi par Elisabeth Kübler-Ross : le déni (ce qui est la tactique de base des institutions de pouvoir), puis la colère (recherche d’un bouc émissaire), la tergiversation (on négocie du bois de rallonge comme le font les « gilets jaunes » ou les syndicats), la désespérance (la déprime, le découragement, l’abandon, le suicide) et, enfin, la sublimation.

Pandémie, Marc Halévy

L’émergence du monde d’après.

La seconde étape embraie sur cette sublimation, retrousse ses manches et se met à construire le nouveau paradigme de l’après-modernité. Pour cela, cinq conditions fondamentales doivent être satisfaites :

1/ La frugalité matérielle : en tout ce que l’on fait, faire moins mais mieux, économiser toutes les ressources, préférer la qualitatif au quantitatif.

2/ L’intelligence technologique : n’utiliser que les technologies vraiment utiles, vraiment saines, vraiment nécessaires.

3/ La réticulation organisationnelle : vivre et travailler en réseaux collaboratifs et marginaliser les modèles hiérarchiques et pyramidaux (dont l’Etat et ses administrations), favoriser lautonomie et l’interdépendance.

Il faut bien comprendre que ni les institutions de pouvoir du paradigme d’avant, ni les mouvements nostalgiques d’un passé révolu ne seront d’aucune aide pour la construction du paradigme d’après.

4/ La révolution économique : passer de l’économie financiaro-industrielle basée sur des logiques de masses et de prix bas à des économies basées sur le travail des intelligences et sur la valeur d’utilité réelle et durable des biens et des services.

5/ La spiritualisation de la vie : sortir des nihilismes passés (« tout se vaut » ou « rien ne vaut ») et chercher à rendre du sens au Réel vécu, répondre aux questions de la noble raison de vivre au service de ce qui nous dépasse, sans passer par les chemins religieux ou idéologiques.

A ce stade, il faut bien comprendre que ni les institutions de pouvoir du paradigme d’avant, ni les mouvements nostalgiques d’un passé révolu (comme les populismes et idéologismes en tous genres) ne seront d’aucune aide pour la construction du paradigme d’après. Tout au contraire, ils en seront les ennemis déclarés, ne pouvant accepter de voir sciée la branche sur laquelle ils sont assis.

Le paradigme nouveau sortira de la confluence, de la congruence, de la coalescence et de la convergence des initiatives personnelles, locales, communautales, entrepreneuriales. Il ne s’agit pas de changer LE monde, il s’agit, plus prosaïquement, que chacun change SON monde et que les principes de responsabilité et d’exemplarité jouent à fond.

Notre futur est notre problème, pas celui des institutions.

Marc Halévy

3 Commentaires

  1. Cette projection sociétale brillamment dessinée par Halévy a été esquissée il y a 150 ans par la Commune de Paris avec son ébauche d’un ordre libertaire : cf mon essai historique “Les 72 Immortelles”.

    Malheureusement sa mémoire a été falsifiée par le bolchevisme qui en a fait la référence pour justifier la dictature du prolétariat et la bureaucratisation du soviétisme, afin de donner au stalinisme une image de pureté révolutionnaire !

  2. Beaucoup d’éléments intéressants dans ce texte. J’ai en particulier apprécié le phasage du renouveau ou de l’effondrement. J’ajouterai simplement que la recherche de nouveaux paradigmes imposent de passer en revue les deux piliers qui ont construit ce monde d’une complexité telle qu’il ne peut survivre : la vitesse et l’éloignement. C’est pourquoi l’une des voies intéressantes pour construire une nouvelle vision se trouve certainement dans ce qu’on pourrait appeler une société des “temps de proximité”.

  3. Merci Marc Halévy de mettre de la théorie sur nos exercices.
    Ce que vous explicitez pour les États est tout aussi exact pour les entreprises.
    Il ne s’agit plus d’amener de l’innovation dans les trajectoires du passé, il s’agit de prendre dans le passé tout ce qui peut être utile pour construire le monde futur.
    Le pouvoir jacobin ira jusqu’à sa perte, la pensée unique contrôle en France 75% de notre PIB.
    La ré-appropriation au niveau des régions de tout ce qui procure les nécessités de la vie, tel que l’a fait le Pays Basque Espagnol, est un moyen d’amortir le choc que l’on connaîtra lors de l’effondrement.

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