Jean-Sébastien Bressy: “Le peuple et la culture”

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Art

Le grand art a-t-il vocation à être populaire ? C’est encore ce que l’on croyait à l’âge classique, lorsque le beau présidait à toutes les consciences artistiques et que l’on cherchait moins à innover qu’à plaire. Les choses se sont pourtant inversées à l’ère moderne, lorsque l’artiste a entrepris de se dresser contre le peuple afin de faire valoir son génie. Et si cette évolution des mœurs artistiques et de la culture faisait écho à l’évolution économique et sociale de nos sociétés ? Et si la destinée de l’art avait été infléchie par le cours plus général de l’idéologie ultracapitaliste ? C’est ce que nous montre Jean-Sébastien Bressy.


 

Entretenues par l’air du temps, alimentées par toute une littérature, une foule d’idées reçues nourrissent notre imaginaire concernant l’art et la culture. Nous pensons souvent les artistes incompris, rejetés par leurs contemporains, nous croyons que la plupart des génies n’ont pu accéder qu’à une reconnaissance posthume, nous imaginons encore que toute innovation doit nécessairement s’affirmer contre le peuple. D’autre part, nous dressons souvent une séparation nette entre culture savante et culture populaire comme s’il s’agissait de deux entités bien définies. Sur tous ces sujets, la confusion règne et nous ne saurions plus distinguer l’exception de la règle, le mythe de la réalité.

A l’heure ou la culture explose de toute part, entre la culture de masse et l’art conceptuel, il est bon de tenter de comprendre ce qu’il en fut dans l’histoire, et d’en tirer quelques enseignements.

L’artiste populaire de l’âge classique.

Bach compose et interprète ses œuvres dans les églises pour toute la société de son temps, Molière obtient ses premiers succès en jouant ses farces dans les fermes de province, le petit peuple lit et connaît Hugo par cœur (l’enterrement de ce dernier témoigne de l’affection que le Paris populaire lui portait), les airs de Mozart sont chantés dans les rues au lendemain de leur représentation… D’autre part, de Beethoven à Liszt en passant par Chopin ou Brahms, combien de musiciens géniaux s’inspirent des danses populaires ou les retranscrivent ? Quelle est la différence, si ce n’est dans l’orchestration, entre un menuet de Lully (fils de meunier) et la musique folklorique chantée par un paysan de son temps ? Qu’est-ce qui distingue les airs de Verdi (fils d’aubergiste) des chants traditionnels napolitains ? C’est le même style, la même inspiration, la même beauté à laquelle tous aspirent ; le même inconscient collectif. Où est la frontière entre la musique savante et populaire ? L’une se nourrit en permanence de l’autre, et réciproquement. Très souvent les grands artistes dits « savants » sont populaires et les grands artistes populaires sont savants : le poème « Mireille » de Frédéric Mistral, écrit en langue Provençale, lui permet d’obtenir le prix Nobel de littérature !

Nous voyons ici que loin d’être seulement l’outil de domination d’une classe sur une autre (comme tendrait à le faire croire une certaine gauche aujourd’hui), loin d’être réservée à une « élite », la culture fut aussi une construction commune entre toutes les classes sociales, et, au bout du compte, un élément d’émancipation et de cohésion entre elles.

Bach, culture

L’artiste marginal de l’ère romantique.

Mais, bien que contredite dans l’immense majorité des cas, l’idée que l’artiste génial est en conflit avec ses contemporains s’explique par plusieurs raisons, réelles ou imaginaires. Tout d’abord, dans les sociétés anciennes, l’artiste était considéré comme un simple artisan et n’avait pas le statut prestigieux qu’on lui confère aujourd’hui. Par conséquent, c’est la perspective avec laquelle nous regardons les artistes de ces époques qui nous fait paraître leurs conditions d’existence indignes de leur talent. Dans les faits, leur vie ne fut ni meilleure ni pire que celle de la plupart de leurs contemporains.

D’autre part, après la chute de l’Ancien Régime, tandis que dans une jeunesse ivre de liberté les vocations artistiques se multipliaient, les structures dans lesquelles les artistes exerçaient leur métier jusque-là ont volé en éclat. Cette évolution condamna nombre d’entre eux à la « vie de bohème ». Ces artistes en errance, livrés à eux-mêmes, sans cadres, sans protecteurs, et pouvant difficilement atteindre un large public, devenaient ainsi socialement exclus. D’autant plus que l’aspect qu’ils se donnaient n’était pas fait pour séduire la foule : « il était de mode alors, dans l’école romantique, d’être pâle, livide, verdâtre, un peu cadavéreux s’il était possible » écrit Théophile Gautier.

Tout un imaginaire romantique se développe ainsi, travestissant la vérité historique, et dont nos esprits sont encore imprégnés aujourd’hui.

Ces artistes romantiques projettent sur leurs prédécesseurs leurs propres souffrances, tordant en grande partie la réalité. Nathalie Heinich nous met en garde : dans « le chef d’œuvre inconnu », Balzac décrit le peintre Poussin « accablé de misère », ce qui « relève plus du mythe romantique que de la réalité artisanale de sa condition » écrit-elle. Tout un imaginaire romantique se développe ainsi, travestissant la vérité historique, et dont nos esprits sont encore imprégnés aujourd’hui.

Enfin, la création artistique en tant que telle évolua considérablement. A l’époque romantique, si l’individu s’émancipe en exprimant librement ses états d’âmes et ses passions, les artistes n’en restent pas moins fidèles à une idée du beau qui conserve un caractère universel. Grâce à l’art, l’individu s’affirme au milieu du groupe, mais ne s’en dissocie pas. Musset écrit que « l’œuvre d’art doit répondre à deux conditions : la première plaire à la foule, la seconde plaire aux connaisseurs ». C’est en remplaçant progressivement la « beauté » par l’« innovation » dans l’échelle des valeurs (valeur capitaliste par excellence) que tout change. Peu à peu l’art ne se donne plus les mêmes objectifs ; ce n’est plus l’agrément ou l’émotion partagée qui guident le travail de l’artiste, mais l’idée, la transgression. Ainsi, certains créateurs se détournent du goût populaire. Dans ce contexte, ce n’est plus directement le public qui consacre les artistes mais, comme l’écrit Nathalie Heinich, « le système marchand-critique où le renom se construit grâce à la publication d’articles de spécialistes ».

Debussy, culture

De la beauté à l’innovation.

Pourtant, les artistes « populaires » n’avaient jamais empêché l’art d’évoluer, bien au contraire : de Josquin des Prés à Bach, d’Enguerrand Quarton à Vermeer, les différences de style sont considérables ! Mais cette évolution se faisait au nom du « beau », en s’appuyant sur l’inconscient collectif, avec la société, et non contre elle.

Jusqu’au début du XXe siècle, la plupart des créateurs défendent encore cette conception de l’art. Lorsque l’on demande à Debussy pourquoi il transgresse les règles harmoniques en vigueur, il répond simplement « parce que c’est beau » et il ajoute : « le plaisir est la règle : il suffit d’entendre ». Le beau n’est pas pour lui une construction logique, individuelle, mais une émotion commune, partagée. Et lorsqu’il dit encore « l’extrême complication est le contraire de l’art », cela ne signifie pas que ses œuvres ne sont pas complexes (elles le sont en réalité), mais que la complexité n’a pas de valeur en soi, qu’elle n’est qu’un moyen pour atteindre son véritable objectif : le beau.

Debussy, artiste novateur par excellence, s’appuie donc sur la beauté pour révolutionner son art et dépasser les règles académiques qui voudraient le figer !

Debussy, artiste novateur par excellence, s’appuie donc sur la beauté pour révolutionner son art et dépasser les règles académiques qui voudraient le figer ! Depuis le chant grégorien, c’est ainsi que la musique a toujours évolué.

« Il faut que la beauté soit sensible, qu’elle nous procure une jouissance immédiate, qu’elle s’impose ou s’insinue en nous sans que nous ayons aucun effort à faire pour la saisir. Voyez Léonard de Vinci, voyez Mozart. Voilà de grands artistes ! » écrit-il encore.

Si, pour Debussy, l’innovation n’est qu’un moyen et la beauté la fin, avec l’art contemporain les choses s’inversent : l’innovation devient la fin et, reléguée à un rôle subalterne, la beauté disparaît peu à peu… ou « s’individualise », ce qui aboutit au même résultat.

Ce sont désormais les idées qui mènent la danse ; et le plaisir sensuel, l’inconscient collectif, sont niés ou combattus au nom de ces idées. Les théories du « spécialiste » prennent ainsi le pouvoir sur le sentiment spontané du « vulgaire ».

Koons, culture

Le peuple et les élites.

On comprend pourquoi des élites mondialisées, souvent qualifiées de « hors-sol », défendent l’art contemporain, ou le mythe du novateur contre le peuple. Selon la même logique, il s’agit pour elles d’imposer des théories abstraites (qu’elles soient économiques, politiques ou sociales) et de nier, d’étouffer, voire de moquer tous les sentiments populaires qui pourraient s’y opposer. Dans quelque domaine que ce soit, l’innovation est vue comme un bien par principe, et l’opinion publique qui la conteste est discréditée. Evidemment, ce mouvement est encouragé par le capitalisme, qui a besoin d’évolutions permanentes pour prospérer ; l’économiste néolibéral Hayek, auteur de chevet de Margaret Thatcher, regrettait que « les croyances et l’éthique de la majorité barrent la route à tout novateur ». L’art contemporain nous renvoie en miroir la déconnexion que les élites entretiennent vis à vis du peuple, et le monde qu’elles sont tentées de lui imposer malgré lui.

Ce discours capitaliste promouvant « l’innovation contre le peuple » a si bien imprégné nos inconscients qu’il est aujourd’hui plébiscité par une partie de la gauche elle-même ! En réaction, une autre partie dite « populiste » essentialise les classes populaires et les invite à se replier sur elles, en prétextant que la culture est depuis toujours l’outil de la domination d’une classe sur une autre.

De cette défiance réciproque entre le peuple et les élites ne peuvent émerger que des cultures morcelées, fermées sur elles, anémiques.

De cette défiance réciproque entre le peuple et les élites ne peuvent émerger que des cultures morcelées, fermées sur elles, anémiques.

Car nous avons vu qu’avant d’être un outil de domination, la culture fut d’abord source d’inspirations, d’influences, et de plaisirs communs. Nous avons vu aussi que l’innovation est parfaitement compatible avec le goût populaire, dès lors qu’elle s’appuie sur lui, nous avons vu enfin que loin d’être une vérité historique universelle, la déconnexion culturelle entre le peuple et les élites est récente, et n’est pas le fait du peuple, mais des élites.

En portant un regard lucide sur l’héritage culturel qui est le nôtre, il serait temps que les élites reviennent enfin vers le peuple, son amour du beau, sa curiosité naturelle, son savoir-faire, et qu’une partie de la gauche cesse de rejeter, sous prétexte qu’elle est aristocratique ou bourgeoise, une culture historique qui est d’abord celle de tous. C’est à cette condition que, dépassant l’élitisme des uns ou le populisme des autres, dépassant les visions réductrices que ces deux camps tentent de nous imposer, nous renouerons avec une véritable culture populaire, dans laquelle chacun saura trouver sa place.

Jean-Sébastien Bressy

6 Commentaires

  1. C’est trés exactement ce qu’a dit Courbet dans son discours de Président de la Fédération des artistes de la Commune de Paris, en mai 1871 : “un libre accès au luxe communal”

    cf “Les 72 Immortelles”

  2. Je ne connaissais pas cette citation de Courbet, mais effectivement, mon article va dans le même sens…ce qui ne me surprend pas!

  3. Sujet passionnant, qui demanderait beaucoup plus d’un article pour être traité en profondeur ! Ce qui me frappe en premier lieu, c’est que la situation française est très particulière dans ce domaine. Nous somme en effet probablement le pays du monde qui a le plus œuvré à éradiquer en son sein toute culture populaire !

    Passionné depuis ma jeunesse de musique traditionnelle, et particulièrement de celle du massif central dont je suis originaire, j’aurais beaucoup d’anecdotes à raconter…

    Jeune adulte à la fin des années 1960, j’étais persuadé que musique et chant traditionnels n’existaient plus qu’au travers de “groupes folkloriques”, qui en donnaient d’ailleurs un image catastrophique… au point que le terme “folklore”, si noble en anglais, était devenu chez nous quasiment une insulte ! Et voilà qu’une conversation fortuite avec une dame originaire comme moi de la Haute-Loire, m’apprend qu’il y existe encore quelques chanteurs-euses. Il n’en faut pas plus pour que l’été suivant je parte à leur recherche muni d’un petit magnétophone. Et, chaque musicien-ne/chanteur-euse m’en indiquant un-e ou deux autres, ma moisson a été bien plus riche que je ne l’imaginais. Et, surtout, il n’en a pas fallu davantage pour donner envie à des dizaines et des dizaines d’autres amateurs de suivre mon exemple dans les décennies qui ont suivi ! Une de mes fiertés est que nous avons, entre autres, sauvé le violon traditionnel du massif central dont au départ je ne savais même pas qu’il existait !

    Mais je ne peux oublier qu’à l’époque, l’un des meilleurs violoneux que j’aie trouvé rangeait son violon au placard après chacune de mes visites, parce que localement plus personne ne voulait l’écouter, pas même sa famille ! Et je ne peux oublier non plus qu’un de mes meilleurs amis, à qui je faisait fièrement écouter mes trouvailles, a reculé d’effroi, persuadé que mes enquêtes ne pouvaient avoir d’autre but que de me “moquer des gens”.

    Aujourd’hui, il suffit d’aller chez son marchand de musique (ou sur le Web) pour acquérir un superbe recueil d’airs de violon traditionnel français. Le fait qu’il s’intitule “French Fiddle Tunes”, que son auteur soit anglais et son éditeur allemand interroge quand même un peu ! D’ici peu il y aura peut-être plus de fans de musique traditionnelle française hors de nos frontières qu’à l’intérieur !

    Comment avons nous pu, alors qu’autour de nous tant de peuples sont fiers de leur patrimoine musical populaire (pour ne pas aller bien loin, pensons à l’Irlande !), en arriver ainsi à mépriser le nôtre (si tant est que nous savons qu’il existe) ?

    Quant à décrire/expliquer comment nous en sommes arrivés là, ce pourrait être l’objet d’un “mea culpa” qui ne ravirait pas grand monde… fierté nationale-iste oblige !

  4. La musique traditionnelle que je connais très bien, est en effet complètement ignorée ou méprisée en France, depuis longtemps.
    Mais cela concerne en réalité l’ensemble de la culture: les étrangers parlent de Piaf, Brel, Gréco, c’est à dire la chanson française dans ce qu’elle a de plus original, de plus particulier, quand les français l’ignorent.

    D’autre part, si ce phénomène est sans doute plus prégnant la France comme vous le dites, à mon avis, il est mondial.
    Lorsqu’on lit Pasolini on comprend que la culture traditionnelle italienne est elle aussi menacée d’extinction depuis longtemps. Même s’il elle reste plus vivace que la notre, la pente est la même.
    En discutant récemment avec de jeunes amis argentins, je leur demandais de me faire découvrir la nouvelle musique de leur pays: ils ne m’ont fait entendre que des chanteurs sans aucune identité, qui auraient pu être canadiens ou suédois tout autant qu’argentins. Comme si Piazzola, Yupanqui ou Mercedes Sosa n’avaient jamais existé. Comme s’il fallait être étranger à leur culture pour avoir conscience qu’elle avait une identité propre, et que c’est précisément là son intérêt.
    Je crois donc que tout ce que vous regrettez pour la France se passe partout plus ou moins vite, et à des degrés différents.

    Je tente de donner quelques pistes d’explications dans l’article, mais c’est bien sûr insuffisant. Il faudrait aussi se pencher sur la société de consommation, la globalisation, la massification des sociétés, pour tenter d’expliquer ces évolutions de façon plus exhaustive.

  5. Il me semble qu’en ce qui concerne la France il faudrait distinguer le phénomène mondial relativement récent que vous évoquez d’avec un phénomène beaucoup plus ancien de mépris, voire carrément de négation, de la culture populaire tant de la part du pouvoir politique que du “pouvoir intellectuel”.

    Ce phénomène date sans doute de l’Ancien Régime, mais, clairement, il a été considérablement accentué par la Révolution Française — qui s’est faite au nom du peuple abstrait, certes, mais avec une méfiance considérable envers le peuple concret, encore trop pétri à ses yeux de christianisme et de monarchisme, et rangé par des théoriciens comme Condorcet dans la catégorie des “ignorants” qu’il convient d’éclairer par un fort système d”instruction publique”.

    Le mot d’ordre d'”émancipation”, qui est encore aujourd’hui celui de beaucoup d’enseignants (et qui faisait demander à Ivan Illich “émancipation de quoi ?”) signifie-t-il autre chose que l’éradication de la culture populaire, jugée incompatible avec le Progrès — et, soit dit en passant, avec un bon contrôle du peuple par les élites politiques et intellectuelles !

    Et il faut bien reconnaître que notre système scolaire s’est parfaitement acquitté de cette mission “négative” de destruction de la culture populaire, alors qu’il s’est révélé largement inefficace dans sa mission “positive” d’inculcation d’une culture “éclairée” de remplacement !

    Je ne suis pas près d’oublier l’effarement du grand intellectuel que fut mon ami Jean-Marie Domenach lorsque, s’étant déniché une résidence de vacances en Auvergne, il avait pris à son service une dame de son village d’adoption. “Cette femme est culturellement vide” me disait-il, effondré (je ne garantis pas l’exactitude des termes). Elle avait laissé tomber la culture populaire ancestrale au profit de… rien du tout !

  6. On peut regretter effectivement que l’école émancipatrice ait à ce point méprisée la culture populaire.
    Et ce phénomène est sans doute plus prononcé en France qu’ailleurs, c’est vrai. (En comparaison à nos voisins nous sommes le seul pays à avoir presque éradiqué les langues régionales).

    Le vide culturel que vous pointez du doigt avec Jean-Marie Domenach, a aussi d’autres conséquences, par exemple sur l’immigration.
    En effet, comment reprocher aux immigrés de ne pas s’intégrer quand il n’y a plus rien à quoi s’intégrer? Mais là est un autre sujet.

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