Renaud Vignes: “Face à la mondialisation néolibérale, l’autonomie des territoires”

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    Territoires

    Comment repenser la question de l’autonomie des territoires dans un monde devenu extraordinairement complexe, où la lame de fond technocapitaliste tend à balayer la sphère locale d’un revers de main ? Et pourra-t-on sortir de la crise en cours sans réhabiliter la logique des communs ? Renaud Vignes est maître de conférences associé à l’IUT d’Aix-Marseille. Son dernier ouvrage, L’Impasse, est paru aux éditions CitizenLab en 2019.


     

    Dans la société technocapitaliste, à l’allongement des flux a répondu l’accélération du temps. C’est ainsi qu’un système d’une complexité extrême s’est mis en place pour réguler une globalisation devenue l’horizon indépassable de nos sociétés. Avec la crise du coronarivus, l’incroyable est arrivé : on a découvert l’immense fragilité d’un système que l’on croyait capable de durer indéfiniment. Alors que nombreux sont ceux qui pensent que la solution se trouve dans l’augmentation de la complexité, ce texte propose une autre voie pour redonner à nos sociétés la résilience qu’elles ont perdue.

    La désynchronisation générale du monde.

    Le 12 août 1908, l’industriel américain Henry Ford présente la première voiture produite en grande série : le modèle T. Ce modèle industriel va engendrer une augmentation radicale et continue de la productivité du travail, un allongement des flux d’échanges et des progrès inconnus jusqu’alors dans les techniques logistiques. C’est ainsi que, dans son sens le plus général, il peut être considéré comme la matrice d’une nouvelle relation au temps et à l’espace : « toujours plus loin, toujours plus vite ».  C’est Walter Lippman qui, dès les années 30, tirera l’enseignement majeur de cette modernité : la doctrine libérale du laisser-faire ne pourra résoudre le grand problème anthropologique posé par la 2ème révolution capitaliste qui est l’inadaptation de l’espèce humaine aux exigences d’une vie accélérée. À partir de cette critique naît une nouvelle doctrine politique : le néolibéralisme. Celle-ci appelle à une politique active, continue et invasive pour réadapter les hommes aux exigences du capitalisme moderne. Il faudra attendre 40 ans pour qu’à la fin des années 70, ses trois grands leviers commencent à se déployer dans nombre de pays développés : une gouvernance d’experts, un ordre juridique souple et de plus en plus serré, et la puissance autorégulatrice du marché.

    Avec l’arrivée massive du numérique, cette nouvelle révolution capitaliste provoque une deuxième phase de compression de l’espace-temps ; elle sera tellement fulgurante que ce sont les États eux-mêmes qui ne pourront plus suivre.

    Avec l’arrivée massive du numérique à la fin du siècle précédent le monde découvre avec enthousiasme la promesse technocapitaliste. Cette nouvelle révolution capitaliste provoque une deuxième phase de compression de l’espace-temps ; elle sera tellement fulgurante que ce sont les États eux-mêmes qui ne pourront plus suivre. En conséquence, c’est à la technologie et à l’initiative privée qu’on va confier la régulation de nos sociétés. Dans ce monde, homo sociabilis n’a plus sa place. Trop rationnel, trop lent, trop relationnel, il  doit être remplacé par un nouvel homme : homo festivus numericus. A l’aise dans un monde devenu liquide, il est mobile, léger, hyper consommateur, et surtout croit dans le progrès technoscientifique comme facteur de résolution des grandes questions de son époque. Pour forcer cette transformation anthropologique le système technocapitaliste va travailler notre usage du temps afin de compléter notre « éducation » au nouveau monde. En conséquence, notre capital-temps va devenir un véritable enjeu pour les entreprises. C’est ainsi que va naître une science nouvelle : la captologie. De manière très simplifiée, ces techniques consistent à enfermer les gens dans un flux d’incitation et de récompense afin de leur faire adopter le comportement recherché (en substance celui d’un homo festivus numericus). Associée aux progrès réalisés dans le champ de l’économie comportementale (récompensée par deux prix Nobel d’économie : Daniel Kahneman en 2002 et Richard H. Thaler en 2017), la captologie apparaît aujourd’hui comme une arme de persuasion massive pour rendre nos comportements « conformes » aux principes de l’accélération généralisée.

    Communs, territoires

    La nouvelle temporalité technocapitaliste.

    Cette nouvelle temporalité a totalement transformé non seulement l’individu mais, de manière plus générale toute la société et ce, en à peine une vingtaine d’année.  Nos rythmes de vie se sont accélérés tout comme les rythmes de changement de situation sociale, familiale ou sentimentale.

    Cette mobilité tous azimuts est devenue la condition nécessaire d’une existence « heureuse ». Mais, la vitesse du monde algorithmique, comme pour une formule 1, impose des réglages (régulations) d’une complexité extrême. Le paradigme de l’efficience est poussé à son extrémité.

    Les règles, les normes, les principes de la vie moderne sont toujours plus difficiles à comprendre et à maîtriser. Là est l’une des grandes leçons de la crise : à ce niveau de complexité, d’interconnections, de vitesse, l’ordre du monde n’était plus tenable !

    Les règles, les normes, les principes de la vie moderne sont toujours plus difficiles à comprendre et à maîtriser. Là est l’une des grandes leçons de la crise : à ce niveau de complexité, d’interconnexions, de vitesse, l’ordre du monde n’était plus tenable ! Face à ce constat, une première réponse est celle du système. Si la merveilleuse mécanique s’est enrayée c’est parce que les moyens de régulation n’étaient pas adaptés. Il suffira donc de renforcer les outils de pilotage et tout se remettra rapidement en ordre. Se dessine alors une sorte de panoptique numérique qui, avec « bienveillance », doit remettre la société en ordre de marche en échange d’une partie de notre liberté. Mais une deuxième réponse existe, beaucoup plus radicale, qui consiste à penser que le temps d’un changement profond de paradigme est venu.

    L'impasse Renaud Vignes Mondialisation

    La transformation sociale par l’intelligence collective.

    Les transformations dans lesquelles nous nous sentons emportés n’ont été rendues possible que par l’apparition d’une nouvelle forme d’humanité. Dans cette anthropologie technolibérale, l’homme est seul et l’intelligence est perçue comme une possession privée et individuelle. C’est là que se trouve sans doute la contestation la plus décisive de tous ceux qui pensent que la recherche de toujours plus d’efficience n’a plus de sens. Dans Liberalism and Social Action, John Dewey propose de penser la liberté comme « une puissance d’agir », elle-même produite par des interactions sociales. L’émergence de collectifs (que Dewey appelle publics) est la condition pour que les individus se saisissent des enjeux qui les concernent. C’est une forme nouvelle d’exercice de la liberté qui repose sur l’idée de participer à un engagement commun permettant à chacun de réaliser les capacités qui lui sont propres. Dans cette même perspective, Armatya Sen milite pour que l’économie redécouvre la dimension éthique qu’elle a oubliée. De cette vision de l’homme il déduit le concept de capabilités  (capacité à agir) qui l’a rendu célèbre.

    C’est une forme nouvelle d’exercice de la liberté qui repose sur l’idée de participer à un engagement commun permettant à chacun de réaliser les capacités qui lui sont propres.

    Enfin, Elinor Ostrom propose un cadre juridique pour que cette puissance d’agir puisse devenir réalité. Elle affirme qu’à côté des propriétés privées et publiques existe une troisième forme de propriété : la propriété commune. Celle-ci stimule l’exercice de la responsabilité et constitue ainsi l’une des conditions de cette liberté comme capacité de transformation. Elle montre que pour la gestion des biens relevant d’une propriété commune (les « communs »), laisser les individus organiser par eux-mêmes leurs relations donne de meilleurs résultats que le recours à l’intervention publique, ou à la régulation par le marché.

    Dans un contexte idéologique saturé par la pensée néolibérale, la mobilisation de l’intelligence collective comme condition du renouveau de la « puissance d’agir » et l’inscription du concept de « capabilités » dans la réinvention de la théorie des communs apparaissent comme les bases d’une alternative à la forme « d’illibéralisme » numérique qu’on nous propose.

    Mondialisation, territoires

    Du technocapitalisme au capitalisme des « communs ».

    À l’opposé des solutions algorithmiques permettant la réadaptation massive de l’humanité, l’intelligence collective comme outil de régulation est prometteur. Sa mobilisation impose de revenir sur l’une des grandes conséquences de l’accélération technocapitaliste : la disparition de l’espace au profit du temps ! Or, le concept d’action située permet de montrer comment les ressources cognitives de l’environnement augmentent systématiquement les capabilités des agents. Et c’est dans le cadre de nouvelles relations temporelles basées sur des principes de stabilité et de durée que ces interactions entre l’homme et son environnement peuvent s’épanouir.

    Le capitalisme des « communs », sous sa forme matérielle, est situé dans l’espace. Chacun de ces niveaux possède un cadre institutionnel propre qui le dote d’une grande capacité en matière de transformation sociale.

    À l’opposé des solutions algorithmiques permettant la réadaptation massive de l’humanité, l’intelligence collective comme outil de régulation est prometteur.

    « L’organisation cognitive » forme le premier niveau. Sa nature est coopérative (propriété commune) et participative (le temps est une valeur d’échange). À l’opposé de l’entreprise technocapitaliste dans laquelle l’employé doit simplement se conformer aux normes, procédures et reportings en vigueur, ce sont les principes de l’intelligence collective qui encadrent le mode de gouvernance des « organisations cognitives ». Le Park Slope Food Coop est l’illustration de ce modèle. Ce qui fait toute la singularité de ces entreprises tient fondamentalement à l’inscription de leurs membres dans une gouvernance et une temporalité propres aux interactions sociales, à la responsabilité et à la coopération. Toutes ces caractéristiques confèrent cette « puissance d’agir » qui les dotent bien souvent d’une créativité sociale et d’une performance économique très supérieures à celles rencontrées dans les sociétés à gouvernance financière.

    territoires

    Du local au collectif.

    Mais, isolées, ces organisations ne suffisent pas pour fabriquer l’intelligence collective nécessaire à une transformation sociale de grande ampleur (elles ne transforment qu’elles-mêmes). C’est pourquoi, un deuxième niveau du système consistera à former un écosystème capable de décupler la créativité sociale, économique et culturelle : le « commun situé ». C’est ici que l’espace devient un accélérateur de l’innovation sociale. Dans cette approche, et à l’inverse de la pensée économique dominante, le territoire est un élément actif d’un système qui, sous certaines conditions, participe à la fabrication de l’intelligence collective. Vu comme un construit social, un lieu d’engagement, de participation civique, sociale et économique, au travers d’une gouvernance spécifique, le « commun situé » devient lui-même un projet collectif et c’est ce qui lui donne sa capacité à participer à la transformation sociale.

    Jusqu’à présent on pensait qu’il appartenait aux transports et à la logistique de s’adapter à l’éloignement des flux. Il faut renverser ce principe et imaginer une nouvelle conception de l’espace. La ville technocapitaliste comme simple élément d’un grand système d’une complexité extrême génère des risques que nos sociétés ne peuvent plus accepter. Il faut repenser complètement son architecture dans une perspective de résilience et d’autonomie.

    La ville technocapitaliste comme simple élément d’un grand système d’une complexité extrême génère des risques que nos sociétés ne peuvent plus accepter. Il faut repenser complètement son architecture dans une perspective de résilience et d’autonomie.

    C’est ainsi que se présente le troisième niveau de notre proposition : le « réseau de communs situés ». La globalisation des chaînes de valeur a conduit à une mise à distance sans précédent entre lieux de consommation et lieux de production. Ce processus a créé des systèmes d’une vulnérabilité extrême. À l’inverse, par leur complémentarité, les éléments du réseau forment un modèle territorial d’un nouveau genre qui, concernant les biens premiers (alimentation, énergie, habillement, bricolage, culture, etc.), organise l’économie du territoire dans l’objectif d’une plus grande autonomie. Ce sont ces perspectives d’autonomie et de résilience qui forment une véritable alternative politique au projet technocapitaliste de l’après-crise. Loin d’être une utopie, c’est de cette façon que des territoires entiers se réinventent à l’exemple de Barcelone qui a imaginé un nouveau futur pour l’un de ses quartiers emblématiques.

    Ainsi, cette crise qui a bouleversé nos certitudes, nous invite à développer un « urbanisme des temps » autour de l’idée de la « ville des communs ». Penser autrement l’autonomie ne signifie pas savoir tout faire soi-même, mais partager les ressources et les compétences à l’échelle d’un petit espace afin de satisfaire l’essentiel des besoins fondamentaux. En s’opposant à la métropolisation du monde, la « ville des communs » peut être au cœur de la réponse à la seule question qui vaille aujourd’hui : « que ferons-nous de cette épreuve ? ».

    Renaud Vignes

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