Thibault Isabel: “Bilan moral de la pandémie: le grand déclin”

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    Covid-19

    Quel bilan doit-on tirer de la pandémie, sur un plan moral ? Qu’est-ce que la crise sanitaire a révélé de notre rapport collectif au monde ? Thibault Isabel dresse un réquisitoire contre les travers de la modernité. Âmes sensibles s’abstenir.


     

    À la faveur du traumatisme engendré par cette longue période de confinement, nous entendons résonner partout un appel à la vie, à l’insouciance, à la liberté retrouvée, joyeuse et sans entraves. La sociabilité semble reprendre ses droits. La chaleur affective, dit-on, l’emporte enfin sur la froideur, l’éloignement et la mort : nous nous sommes imposés des contraintes trop lourdes, et il faut en finir au plus vite – quitte à se défier des injonctions intempestives à la prudence.

    L’heure du bilan moral de la pandémie devrait pourtant nous inviter à davantage de réserve. Les jours heureux reviendront, mais ce rapide retour à la normale témoigne d’une décadence tragique de notre civilisation. Faut-il que nous ayons été corrompus par l’individualisme néolibéral pour être devenus à ce point indifférents à la responsabilité personnelle et à la discipline collective ? Même ceux qui prétendent s’opposer à l’égocentrisme consumériste raisonnent de nos jours en des termes nihilistes et désenchantés.

    Le souci des autres.

    Pour Confucius, la grandeur humaine s’exprime en premier lieu par l’effort sur soi et le souci des autres. Celui qui a le cœur vaillant structure sa conduite de telle façon qu’il perfectionne son être, et cet équilibre intérieur lui permet de laisser librement s’exprimer sa tendance naturelle à la générosité. Dès lors, quand une pandémie survient, l’homme de bien accepte sans mal de se contraindre, avant même que les pouvoirs publics ne le lui ordonnent, car c’est de son propre jugement qu’il tire les principes de son action, en tant que seigneur de lui-même. Il ne voit nulle souffrance insurmontable dans le fait de porter des masques de protection en toute circonstance, de respecter scrupuleusement les distances de sécurité, de limiter ses contacts avec les autres et de rester chez lui en dehors des cas d’extrême nécessité. Il entend ainsi éviter la contamination de millions de malades – dont certains mourront, et dont bien d’autres subiront des séquelles graves pendant de longues années. Au lieu de ça, nous cherchons d’improbables prétextes pour pouvoir faire ce qui nous plaît avec la conscience tranquille, et nous ne sommes pas même capables d’espacer les files d’attente dans les administrations et les magasins.

    Certes, l’impéritie de nos gouvernants saute aux yeux. Il fallait être vraiment stupide et mauvais pour élire de tels bougres. A qui la faute, alors ? Aux gouvernants ou à l’ensemble de la société ?

    La première stratégie de déculpabilisation consiste à rejeter la faute sur nos gouvernants. Certes, leur impéritie saute aux yeux. Il fallait être vraiment stupide et mauvais pour élire de tels bougres. A qui la faute, alors ? Aux gouvernants ou à l’ensemble de la société ? Les citoyens rêvent d’être pris en charge par le pouvoir comme des enfants choyés par leurs parents. Quand rien ne va plus, ils pleurent, ils crient, ils vitupèrent ; et ils mordent la main qui les nourrit. Soyons honnêtes : nos politiciens sont ineptes parce qu’ils sont élus par une majorité de crétins. Gouverner démocratiquement dans une société individualiste et jouisseuse s’avère impossible. Seule la démagogie a force de loi, par manque de maturité des populations. Si un ministre achète des masques en prévision d’un malheur futur et qu’il n’y a pas de pandémie, on l’accuse d’être trop prudent. Si, quelques années plus tard, un autre ministre renonce à renouveler les stocks et qu’une pandémie survient, on l’attaque en justice pour imprévoyance.

    bilan moral de la pandémie

    Nous sommes des enfants.

    Tandis que des données scientifiques alarmantes provenaient de Chine, l’Occident tout entier a choisi de se voiler la face, persuadé que le virus ne traverserait pas la frontière des pays civilisés – car la Chine est encore une nation barbare à nos yeux, en comparaison de nos contrées « hautement développées ». Là où les peuples confucéens d’Orient ont aussitôt mis en place des mesures de contrôle rigoureuses et adaptées, à travers des formes politiques d’ailleurs extrêmement diverses (autoritaires en Chine, libérales en Corée du Sud ou au Japon), l’Europe et l’Amérique profitaient de quelques belles journées hivernales dans une tendre sérénité. Puis ce fut le drame : contre toute attente – « Mais comment pouvait-on le prévoir ? », s’exclamait-on –, le virus frappa à nos portes. Les citoyens demandèrent des comptes à leurs gouvernants : « Pourquoi n’avez-vous rien anticipé ? » La vraie réponse des gouvernants, dépourvue de toute démagogie, n’aurait pas été facile à entendre : « Nous n’avons rien anticipé parce que nous sommes aussi irresponsables que vous et que, face au malheur, nous préférons faire comme si rien de grave n’allait arriver. Une fois au pied du mur, cependant, nous avons été pris d’un mouvement de panique, jusqu’à perdre tout sang-froid. C’est ainsi, nous sommes des enfants. »

    Le choix le plus judicieux aurait été de recourir au confinement dans des cas ciblés, et de privilégier le reste du temps de strictes mesures de distanciation sociale, efficaces quand elles sont correctement appliquées.

    Les pouvoirs publics, qui n’avaient prescrit aucune mesure sérieuse au moment où elles s’imposaient le plus, c’est-à-dire au début de la crise, se sont alors retournés contre l’OMS, en lui reprochant de ne pas avoir tiré la sonnette d’alarme suffisamment tôt – bien que l’OMS, pendant des mois, n’ait en réalité cessé de rappeler à l’ordre les nations occidentales. Dans la mesure où l’état de stupeur général n’empêchait pas les citoyens de continuer à vivre comme à leur habitude, il a fallu promulguer un confinement digne du Moyen Âge – et mal respecté, bien sûr. Le choix le plus judicieux aurait pourtant été de recourir au confinement dans des cas ciblés, et de privilégier le reste du temps de strictes mesures de distanciation sociale, efficaces quand elles sont correctement appliquées. Cela a fonctionné à merveille en Orient, où les citoyens sont très imprégnés de la doctrine confucéenne et dotés d’un niveau de civilisation supérieur au nôtre, quoique décevant quand on les fréquente de près. En revanche, cela n’a pas fonctionné chez nous, et nous nous sommes retrouvés en quarantaine forcée. Quant à ceux qui prétendent que les mesures de distanciation sociale ne servent à rien, rappelons à titre d’exemple que la Suède a connu lors de la crise sanitaire quatre fois plus de morts que le Danemark voisin, et dix fois plus que la Norvège.

    Crise sanitaire

    L’individu et la collectivité.

    La deuxième stratégie de déculpabilisation consiste à invoquer de nobles causes pour justifier notre laxisme invétéré. Ainsi, les contraintes prophylactiques édictées par les États seraient liberticides. Il est vrai que nos gouvernements profiteront sans doute de l’urgence sanitaire pour renforcer de manière durable leur pouvoir de répression, comme ils le font à la moindre occasion. En régime de festivisme globalisé, les citoyens deviennent indolents, et la régulation sociale prend donc la forme de l’autoritarisme. Puisque la morale, la discipline et l’autocontrôle déclinent, ce sont les lois et la police qui prolifèrent pour garantir la sécurité, sous peine d’anarchie. En dehors de quelques individus instables, personne n’aime le chaos ; l’effondrement de la morale, par conséquent, va de pair avec l’État policier. La véritable liberté, la liberté au sens antique, ne consiste certainement pas à faire ce qu’on veut sans se soucier des autres. Elle revient à se soucier des autres par soi-même, au lieu d’attendre que l’État l’exige.

    L’authentique proximité implique de se contraindre au profit de la collectivité. En période de crise, les règles d’amabilité changent. Les Orientaux, tous les hivers, portent des masques afin de pas enrhumer leurs concitoyens.

    Pour fustiger le confinement, certains d’entre nous préfèrent invoquer la perte du lien social : il n’est plus possible de parler à ses proches, de s’embrasser, d’assister à des offices religieux ou de veiller ses morts. Quelle ironie ! Nous sommes devenus indifférents à tout, et nous n’avons plus même la bonté de supporter notre entourage, mais, tout à coup, il faudrait en permanence rester au contact d’autrui. Pour dire vrai, nous avons surtout été peinés de perdre notre douceur de vivre et de ne plus pouvoir nous laisser aller. Quoi que nous en pensions, notre amour envers les autres a autant de substance qu’une chimère vaporeuse. L’authentique proximité implique de se contraindre au profit de la collectivité. En période de crise, les règles d’amabilité changent. Les Orientaux, tous les hivers, portent d’ailleurs des masques afin de ne pas enrhumer leurs concitoyens – et ceux qui s’en gardent sont à juste titre regardés comme des déviants – ; ils évitent aussi toujours de se saluer en se touchant les mains, bien que leurs codes de politesse soient autrement plus élaborés que les nôtres. Ils connaissent le sens du respect et de la considération. À tout le moins, ils se font violence pour y parvenir.

    bilan moral de la pandémie

    Qui veut faire l’ange fait la bête.

    Nous entendons aussi beaucoup de beaux esprits nous dire que le monde contemporain néglige le goût du risque et craint démesurément la mort. Nous sommes à tel point obsédés par la survie biologique que nous y sacrifions tout, y compris l’attrait de la vie elle-même. Notre univers mental prend un tour aseptisé, hygiénique, pasteurisé. Les désinfectants sont à la mode. Toujours et partout, nous sommes en quête d’une illusoire pureté, pour oublier que la souillure infernale du réel guette derrière le paradis précaire de notre cauchemar climatisé. Ce diagnostic est plein de bon sens, comme en témoigne notre préoccupation pour l’espérance de vie, qui s’allonge outrancièrement, alors que les Romains se préoccupaient surtout d’éviter le naufrage de la vieillesse en se suicidant l’heure venue. Mais les virus ne touchent pas que des vieillards moribonds, et l’on comprend mal en quoi le fait d’épargner des dizaines de milliers de personnes en France – et des centaines de milliers à l’échelle du globe – devrait être perçu comme quantité négligeable. Quand on a un goût raisonnable du risque, on pèse le pour et le contre de chaque option, et l’on ne prend pas les décisions les plus faciles simplement parce qu’elles nous arrangent. Nous sommes paniqués pour rien, mais aveugles face au danger. Ce paradoxe témoigne au fond d’une parfaite cohérence psychologique : la puérilité gangrène notre âme.

    Si l’on pense que des milliers de vie ne valent pas quelques contraintes, c’est que les contraintes nous pèsent plus qu’elles ne le devraient et que nous n’y avons pas été suffisamment éduqués.

    Si l’on pense que des milliers de vie ne valent pas quelques contraintes, c’est que les contraintes nous pèsent plus qu’elles ne le devraient et que nous n’y avons pas été suffisamment éduqués. Or, sans capacité de se contraindre, l’homme reste un animal sauvage. Notre angélisme de façade dissimule la bête à l’intérieur de nous. Qui veut faire l’ange fait la bête, disait fort justement Pascal. Plus encore : qui n’est qu’une bête veut faire l’ange. Nous aimons à nous retrancher derrière des valeurs abstraites pour ne pas avoir à être concrètement valeureux dans notre existence ordinaire. La morale se résume pour nous à des dogmes déontologiques descendus du ciel des idées, sans fondements, imaginaires et guidés par un ressentiment larvé. La psychanalyse désigne sous le terme de « formation réactionnelle » la propension à prêcher la paix quand on est emporté par la colère ou à prêcher l’amour quand on est rempli de haine. Nous voyons ainsi beaucoup de gens idolâtrer la fraternité universelle entre les peuples, ou bien le sacro-saint respect de la dignité humaine et de la vie – au point pour certains de proscrire l’avortement, l’euthanasie, etc. –, et nous expliquer maintenant qu’il n’est pas si grave de sacrifier tant de malades à l’occasion d’une pandémie, parce que l’existence doit suivre son cours sans heurts. Il en est même qui s’offusquent de la consommation alimentaire carnée, sous prétexte qu’elle implique le meurtre des bêtes d’abattoir, et qui se désintéressent de la mort de leurs congénères. Pourtant, chaque fois que nous sortons inutilement dans la rue en période de crise sanitaire, nous nous rendons potentiellement coupables de meurtres. Cela n’émeut pas assez nos consciences. Le confort de nos sociétés nous a rendus fragiles devant l’horreur du monde, quand elle surgit à l’improviste. Il nous faut détourner les yeux pour esquiver l’angoisse.

    Crise sanitaire

    Un peuple libre et adulte.

    Évidemment, rester confiné chez soi n’est pas une chose facile, notamment pour ceux qui habitent des foyers étroits, que ce soit dans les pauvres quartiers de banlieue ou dans les riches centres-villes métropolitains – à ce registre, riches et pauvres sont parfois logés à la même enseigne. L’isolement est rendu plus pénible encore lorsqu’on n’est pas en mesure de s’occuper par soi-même, en particulier dans la solitude de la lecture ; et la mise en quarantaine devient franchement invivable quand on la partage avec un conjoint capricieux qu’on n’a jamais eu la patience de chérir, ou avec des enfants turbulents qu’on n’a jamais eu la patience d’élever. Être droit et courageux n’est cependant aisé pour personne. Cela ne nous dispense pas d’essayer.

    Voilà pourquoi nous devons renoncer à la fausse alternative de l’autoritarisme ou du laxisme. Ce n’est pas l’un ou l’autre ; on peut échapper aux deux.

    Voilà pourquoi nous devons renoncer à la fausse alternative de l’autoritarisme ou du laxisme. Ce n’est pas l’un ou l’autre ; on peut échapper aux deux.

    Le confucianisme des origines, quoique attaché aux hiérarchies morales et à la vertu d’exigence, était politiquement démocrate, sinon libéral. Dans le cadre d’un système certes féodal, il appelait les seigneurs à gouverner pour le peuple, avec le peuple, dans l’intérêt public. Mencius, qui fut un grand disciple de Confucius, rappelait que le pouvoir n’est exercé qu’au nom d’un « mandat céleste » et que les citoyens ont le devoir de se révolter lorsque des tyrans tentent d’usurper la souveraineté divine, qu’on assimilait dans la Haute Antiquité chinoise à la souveraineté populaire. Car c’est l’aristocratie qui doit être au service du peuple, et non l’inverse, bien que le peuple doive lui aussi se mettre au service de la communauté. La noblesse elle-même n’est pas un titre de naissance, mais une qualité dont on fait la démonstration par ses actes et par sa sagesse. La sélection avisée des meilleurs est nécessaire à l’harmonie sociale. Là où l’autoritarisme politique est un facteur de déresponsabilisation, qui infantilise le peuple et l’habitue à la dépendance, l’autorité morale est un facteur de discipline et d’autonomie. On rend le peuple libre en lui donnant de bons exemples, et en attendant de lui qu’il soit adulte.

    Nous ne sommes pas adultes, de toute évidence. Nous sommes lâches et hypocrites. Et nous avons un gouvernement à notre image.

    Thibault Isabel

     

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    5 Commentaires

    1. Je partage hélas cet impitoyable constat !
      Mais je me permets néanmoins de citer ces phrases que j’extrais d’un message personnel qui m’a été adressé par Raoul Vaneigem : “Nous sommes entrés dans une ère de résonances. Le vécu ne s’accommode plus de coïncidences et de convergences. Il s’ouvre à une attraction passionnelle, à une poésie qui infléchira le cours de l’histoire, jusqu’à présent déplorable…la Commune reprend sens dans le paysage que nous voulons renaturer.”

    2. Bête à pleurer. La haute civilisation chinoise nourrie de confucianisme n’est-elle pas précisément à l’origine de cette pandémie ? Pourquoi ? N’est-ce pas parce que les Chinois qui se contraignent si bien pour autrui ne sont pas capables de respecter les règles sanitaires basiques permettant d’éviter ce genre d’événement ? Mais les Chinois me direz-vous, ce n’est plus ce que c’était ! En effet, je n’ose imaginer l’ampleur de l’effondrement de la morale chez eux puisque, comme vous le notez, “l’effondrement de la morale […] va de pair avec l’État policier”. Et de ce côté-là, les malheureux Chinois sont servis, n’est-ce pas ? Ce qui caractérise, cher Monsieur, les réactions des Occidentaux, ce n’est pas la puérilité – bien qu’ils n’en soient pas exempts, loin s’en faut – mais le doute. Un des fondements de la modernité européenne, ne pensez-vous pas ? Les Européens se posent des questions, demandent des comptes, hésitent, réfléchissent. Autrement dit ils vivent encore en démocratie et ne nourrissent aucune nostalgie pour les aristocrates qui voudraient les gouverner au nom de je ne sais quel mandat céleste. À pleurer, vraiment.

    3. Cher Héliodore, vous aurez senti j’espère que, si j’éprouve une grande estime pour les mentalités confucéennes en général, ma sympathie va plutôt aux régimes confucéens libéraux de Corée du Sud et du Japon – quels que soient leurs défauts par ailleurs -, plutôt qu’à la Chine autoritaire. Le confucianisme originel, que je distingue du néo-confucianisme, alliait le souci moral de la collectivité à des positions politiques anti-autoritaires et libérales. Certes, Confucius pensait à l’époque du féodalisme, et il ne remettait pas en cause le régime féodal en tant que tel, mais je note dans mon article que sa conception de l’aristocratie, fondée sur le mérite, était au fond très républicaine. Il ne s’agit donc pas du tout pour moi de faire l’apologie des seigneurs contre les serfs, mais au contraire de valoriser la méritocratie républicaine.

      Vous évoquez l’esprit critique. Je ne peux vous donner tort à ce sujet, puisque l’esprit critique est à mes yeux une vertu fondamentale, comme pour Confucius d’ailleurs. Et c’est même au nom de l’esprit critique que Mencius, disciple de Confucius, encourageait les peuples à se révolter contre les tyrans lorsque ces derniers outrepassaient le “mandat céleste”.

      L’Europe n’a donc pas le monopole de l’esprit critique, comme vous le voyez. Dès lors, en ce qui me concerne, je ne suis absolument pas ethnocentriste. Je trouve à vrai dire que trop d’Européens se montrent imbus de leur supériorité culturelle, persuadés qu’ils sont d’apporter leurs Lumières au reste du monde. Et je considère que notre opinion publique a fait preuve d’une évidente xénophobie antichinoise en accusant les Chinois d’être à l’origine de la pandémie, alors que le bilan des autorités chinoises est exemplaire, au contraire du nôtre. Je réprouve profondément le régime autoritaire de l’Empire du Milieu, mais cela ne doit pas nous empêcher d’être lucides. Il est trop commode d’aller chercher chez les autres les fautes qu’on devrait observer chez soi.

    4. Monsieur,
      Je tiens tout d’abord à vous remercier d’avoir publié mon commentaire, malgré son ton un peu acrimonieux. Je tiens également à vous remercier d’avoir pris la peine d’y répondre. Ce sont là deux marques de politesse qui malheureusement deviennent rares.
      Votre réponse appelle à son tour quelques remarques :
      1. L’aristocratie est toujours fondée sur le mérite. Même s’il s’agit d’un type particulier de mérite. Et même s’il arrive parfois que le mérite soit un peu ancien. La méritocratie républicaine, qu’on nous vante tant, a certes pour but de faire naître une élite – administrative, économique ou intellectuelle, mais certainement pas une aristocratie. L’aristocratie au sens propre est une élite fondée sur le sang. Contrairement à ce que l’on croit généralement, pas nécessairement le sang que l’on transmet à ses enfants, celui qui est au fondement de la race – au sens ancien du terme : la famille, mais le sang que l’on verse : celui des ennemis que l’on tue et le sien propre lorsque l’on trouve la mort au combat. L’aristocrate est celui qui combat pour s’assurer le contrôle du peuple. L’aristocratie est donc la seule des élites à entretenir un rapport consubstantiel avec le pouvoir. L’aristocrate, comme son nom l’indique, exerce le pouvoir ou y participe parce qu’il s’en est arrogé le droit par la force et il le conserve en versant l’impôt du sang. Ceux qui s’imagine que l’aristocrate combat pour assurer la sécurité du peuple sont de gentils naïfs. L’aristocrate combat pour conserver le contrôle de la masse et s’il est vaincu, le peuple change de maître. C’est un phénomène particulièrement évident dans l’histoire chinoise. Le contrôle de l’état chinois passe de dynastie en dynastie qui toutes sont fondées sur une aristocratie guerrière étrangère au peuple, que ce soit par son origine ethnique (des Turcs Xiongnu aux Mandchous en passant par les Mongols), sociale (La dynastie des Han est fondée par un marginal révolté, celle des Ming par une sorte de clan mafieux). La conséquence de tout ceci, c’est qu’on ne peut pas développer une conception de l’aristocratie qui soit républicaine au sens où l’on entend le mot « république » en France aujourd’hui, c’est-à-dire une république démocratique. Il peut exister des élites républicaines mais pas d’aristocratie.
      2. Pour ce qui est des Européens prétendument imbus de leur supériorité culturelle, je crois que vous vous trompez. Les Européens ont pu se montrer arrogants, c’est évident. Mais c’est là un trait commun à toutes les civilisations que de mépriser ce qui n’est pas elle et un trait particulièrement net de la civilisation chinoise (L’Empire du Milieu, n’est-ce pas). Les Occidentaux en revanche ont su dépasser cette tendance universelle à l’ethnocentrisme pour s’intéresser réellement à l’étranger. Je ne vous ferai pas l’insulte de vous faire une liste de toutes les manifestations historiques de ce phénomène (des Jésuites aux modernes ethnologues) qui me semble tout à fait caractéristique de la mentalité occidentale et apparaît singulièrement rare dans les autres grandes civilisations.
      3. En définitive, votre texte dans son ensemble me semble appartenir à cette exaspérante tendance au masochisme, à la haine de soi, que l’on relève dans une partie considérable de la production intellectuelle occidentale contemporaine. Ce qui, convenez-en, pour un texte qui déplore le déclin moral de l’Occident est assez paradoxal : si la lucidité est indispensable, il n’est pas nécessaire qu’elle tourne au dénigrement alors qu’il y a tant de motifs de fierté.

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