Grand texte: Bernard Charbonneau “L’homme face à l’Etat moderne”

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    L'Etat R&N

    Les éditions R&N viennent de publier un ouvrage majeur de Bernard Charbonneau intitulé L’Etat. Ce livre permet de faire redécouvrir la pensée d’un des auteurs les plus importants du XXe siècle, qui fut aussi l’un des grands précurseurs de l’écologie politique. Nous en publions ici les bonnes feuilles. A lire absolument !


     

    La société médiévale distinguait le pouvoir temporel de l’autorité spirituelle, mais elle les liait aussi en soumettant le premier à la seconde ; elle supposait que le Prince pouvait être jugé par la foi qui légitimait sa souveraineté. Et maintes révolutions ont manifesté ce jugement et cette révolte des consciences. Plus tard, l’État fut soumis à l’examen de la raison individuelle, les hommes de 1789 se donnèrent des constitutions qui répondaient à leur besoin de bonheur, de liberté et de justice. Ils tombèrent alors dans l’erreur inverse de la nôtre, ils crurent à la toute-puissance de l’esprit sur les faits. Philosopher, c’était penser le gouvernement ou l’économie parfaite : il est remarquable que la « philosophie » du XVIIIe siècle se soit occupée de faits économiques et sociaux qui tendent aujourd’hui à relever de techniques scientifiques. Mais parce que les révolutionnaires de 1789 s’étaient donné la facilité d’identifier l’esprit au réel, après l’échec des révolutions, les réalistes de 1850 se donnèrent celle d’identifier le réel à l’esprit. La philosophie de Hegel justifia Bismarck et Marx en divinisant le fait et le devenir historique ; du même coup, elle identifiait au Vrai et au Bien le plus puissant des moyens d’action sur l’histoire : l’État.

    L'Etat, Editions R&N

    L’unité du ciel sur la terre.

    Théoriquement soumise au jugement de l’opinion, la fonction politique ne tarda pas à devenir une fin en soi. Qu’elle prît pour nom, nation en guerre, dictature du prolétariat, État fasciste, il n’y eut plus d’autorité supérieure qui permit à l’individu d’en appeler contre l’État, Un monde qui ne croit plus qu’à la puissance matérielle ou qu’une spiritualité dégénérée lui abandonne, n’a pas de raison de se refuser à la volonté du Prince.

    Sans transition, de libéral l’État devient totalitaire. S’identifiant explicitement au Bien, il fut seul Vrai ; il put impunément violer les fondements les plus sacrés des religions révélées et les principes les plus stables de la morale humaine. Et parce qu’il était seul réel, il n’y eut pas de réalité qui ne fut soumise à sa loi : le lent progrès de l’organisation politique se précipita soudain pour englober toute l’existence.

    Sans transition, de libéral l’État devient totalitaire. S’identifiant explicitement au Bien, il fut seul Vrai ; il put impunément violer les fondements les plus sacrés des religions révélées et les principes les plus stables de la morale humaine.

    Tout fut recensé, défini, imposé, subventionné, mobilisé pour la conquête. Car il ne restait à l’État qu’à devenir par la guerre le seul des États pour réaliser l’unité du ciel sur la terre, la perfection partout présente.

    La lente élaboration de cette fatalité progressivement abandonnée à elle-même, la sourde conscience qu’elle éveille en l’homme et le recul de l’homme devant l’éveil de cette conscience, les vains efforts qu’il fait dans ces liens que son effort même resserre, enfin l’aveuglante explosion des puissances soudain déchaînées, constituent l’objet de cette œuvre.

    Editions R&N

    L’individualité s’efface.

    Au stade où nous en sommes, l’individu n’est plus seulement physiquement opprimé, il est tout entier nié par l’État : ceci, jusqu’au plus secret de sa pensée. Pour toutes sortes de raisons, il lui est difficile d’en prendre conscience. Autant qu’il est dupé par la permanence du langage, il est stupéfié par l’accélération de l’histoire. La langue du gouvernement et de la guerre est encore celle de l’âge classique avec les concepts de Napoléon ou de Marx. Les mots nous restent pour nous endormir dans l’illusion que la politique est encore exprimable en termes humains. Et quand la grandeur du bouleversement nous force à renoncer à cette permanence trompeuse, c’est alors le torrent des événements qui submerge notre esprit ; nous commençons par nier la détermination que la politique fait peser sur nous, et quand celle-ci s’impose de toute évidence nous la déclarons alors trop déterminante pour qu’il soit question de la discuter.

    En matière politique, l’esprit humain n’a plus pour fonction que de fournir des raisons pour justifier l’état de fait, ou bien d’inventer les mystiques qui donneront vie aux calculs glacés des Machiavels.

    En matière politique, l’esprit humain n’a plus pour fonction que de fournir des raisons pour justifier l’état de fait, ou bien d’inventer les mystiques qui donneront vie aux calculs glacés des Machiavels. À quoi bon penser l’État en termes de pensée personnelle ? Seul l’État est réel, et finalement seul vrai : hors des armées et des partis il n’y a qu’isolement, incertitude et impuissance. De ma pensée à cette réalité, la distance est telle que je me condamne à une pensée désincarnée – et une pensée sur l’État ne peut être mue que par un tout-puissant impératif d’incarnation. Mieux vaut fermer les yeux ; mais le plus sûr serait de s’enivrer du chaos en participant au déchaînement de la force qui détruit l’homme.

    Charbonneau, Editions R&N

    L’exigence de liberté.

    Seulement, pour mon malheur, je crois à la Liberté ; mon existence n’a de sens que tant que je la reconnais en moi et dans les autres. Et parce que je dois la vivre, le constat des faits m’enseigne aussi à quel point il est contraire à la faiblesse humaine de surmonter les déterminations du milieu. Ainsi la personne est libre d’imprimer la marque de l’homme aux conditions collectives et elle ne peut espérer s’en libérer que si elles restent suffisamment humaines pour ne pas exiger d’elle un effort inhumain. À l’inverse du monde actuel qui nous persuade à la fois que notre liberté ne peut rien sur les faits économiques et politiques et que notre esprit leur échappera toujours, tout me conduit à considérer comme possible et nécessaire une action de la personne sur le donné collectif : la foi rejoint ici le réalisme et la fierté de l’enfant de Dieu, l’humilité du pécheur.

    C’est en personne que nous devrons penser et agir : en cessant d’abandonner l’économie aux économistes et la politique à des politiciens qui ne la pensent qu’en fonction de l’efficacité politique.

    Mais alors, c’est en personne que nous devrons penser et agir : en cessant d’abandonner l’économie aux économistes et la politique à des politiciens qui ne la pensent qu’en fonction de l’efficacité politique. Nous devrons réapprendre à les confronter, non plus seulement à des mesures mathématiques, mais à toute l’expérience de notre vie concrète : à soumettre leurs chiffres et leurs concepts aussi bien aux réactions de notre corps qu’à l’examen de notre raison et au jugement de notre foi…

    L'Etat, Editions R&N

    Les pièges de l’utopie.

    Les œuvres concernant l’État se ramènent presque toutes à deux catégories : les systèmes des idéologues, les travaux scientifiques des juristes et des historiens. Chez les premiers, la fonction logique a proliféré aux dépens de la conscience et de la sensibilité. De la complexité du réel, ils ne perçoivent plus que ce qui participe à leurs raisons ; sans se soucier de la nature et de l’histoire, ils s’abandonnent entièrement au mécanisme de leur idée pour construire doctrines et utopies. De tels ouvrages cèdent aux penchants les plus forts de l’homme ; ils lui apportent une explication dont l’automatisme le dispense d’avoir à repenser constamment sa vie ; en lui donnant la certitude que la réalité s’identifie à la vérité qu’ils annoncent, ils ferment la brèche par où pourrait s’introduire l’angoisse. Qui refuserait la solution qui résout les contradictions de l’existence en confondant le réel et le Bien ? Qui refuserait un salut temporel qui est salut spirituel ? Ainsi, en définissant le régime ou la constitution parfaite, les idéologies politiques justifient l’homme de ne plus s’interroger sur sa vie, notamment sur le rôle que l’État peut y jouer.

    Depuis Marx d’ailleurs, sauf quelques autodidactes, les intellectuels semblent avoir perdu le goût de construire des utopies ; car l’histoire a trop souvent contredit les prétentions de la logique ; les seuls écrits politiques sérieux sont actuellement le fait des historiens et des juristes.

    En définissant le régime ou la constitution parfaite, les idéologies politiques justifient l’homme de ne plus s’interroger sur sa vie, notamment sur le rôle que l’État peut y jouer.

    Ceux-ci envisagent les problèmes du gouvernement sous l’angle le plus étroitement spécialisé qui se puisse imaginer : celui de l’expression juridique. Quant à ceux-là, s’il leur arrive d’englober depuis quelques années les faits politiques et sociaux dans l’histoire des États, ils se refusent de plus en plus à juger, ou s’ils se risquent à la synthèse, c’est généralement pour succomber eux aussi à la théorie qu’ils édifient à partir de quelque point de détail.

    Utopie ou thèse d’université, ces écrits ont ceci de commun d’être abstraits ; ils ne retiennent qu’une des dimensions de la réalité : la pauvreté de l’expérience leur permet ainsi de pousser à l’extrême la rigueur des théories et des méthodes. Ils ignorent la plus large part de l’homme : ma vie présente et le sens que je dois lui donner. Tous refusent le rire avec le drame, la sensation autant que l’envol de l’esprit ; abandonnant à la littérature la spontanéité et la richesse du témoignage personnel. Dans ces œuvres mortes, la douleur et l’amour ne frémissent pas ; aussi ne faut-il pas s’étonner qu’elles préparent à des œuvres de mort. Des gros livres de Marx aux thèses de Sorbonne, l’ennui rappelle au lecteur que de tels écrits ne concernent pas vraiment son existence : ainsi l’État échappe au jugement de la personne, en se plaçant sur d’autres plans que celui de sa vie, comme s’il ne lui arrivait pas de broyer les chairs et de corrompre les esprits.

    Bernard Charbonneau

     

    > Bernard Charbonneau, L’Etat, éditions R&N, 550 pages, 30 euros.

    Vous pouvez commander le livre de Bernard Charbonneau sur le site de la librairie Mollat en cliquant ici.

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