Frédéric Monneyron: “Ce que la pandémie va changer dans nos mentalités”

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    Monneyron

    La crise sanitaire que nous traversons va-t-elle transformer durablement nos mentalités et notre manière de nous conduire les uns envers les autres ? A vrai dire, le processus de distanciation sociale avait en un sens commencé dans nos sociétés modernes bien avant les mesures de confinement. Cette tendance va-t-elle s’accélérer ? Télé-travail, télé-divertissement, télé-amour : tout devient virtuel à l’ère du numérique. Quelle place restera-t-il pour la chaleur vécue des sentiments ? Le sociologue Frédéric Monneyron nous livre quelques éléments de réponse. Universitaire et écrivain, il est l’auteur de très nombreux livres sur la mode, le luxe, la séduction, dont La frivolité essentielle (PUF), La photographie de mode (PUF) ou L’imaginaire du luxe (Imago).


     

    Loin d’annoncer une mutation profonde dans les manières de travailler et d’être ensemble, les mesures prises dans la plupart des pays du monde pour endiguer l’épidémie du coronavirus décident bien plutôt d’une intensification de tendances déjà présentes. Elles ne font, de fait, que confirmer ce que la révolution digitale avait déjà engagé, mieux même elles fournissent une application nécessaire à ce qui n’était encore que facultatif. Que ce soit le télé-travail ou le télé-achat, les deux pouvant d’ailleurs aller de pair, l’un et l’autre s’étaient largement développés dans les sociétés contemporaines redéfinissant à l’occasion certains postes de travail et certaines habitudes de consommation. Mais, avec le virus, les conséquences ultimes de ces redéfinitions en gestation deviennent soudain plus lisibles.

    Mythe et littérature, Frédéric Monneyron

    Télé-travail et télé-achat.

    Avec le télé-travail, c’est le déplacement professionnel, celui qui mène du lieu d’habitation privée à un lieu de travail déterminée ou celui qui mène de ce dernier à un autre lieu de travail, proche ou lointain, qui est mis à mal. Dès lors, c’est tout d’abord le voyage professionnel dont on peut s’apprêter à signer l’acte de décès, le voyage ne pouvant plus se maintenir, à l’avenir, que, sous sa forme d’agrément, comme dépaysement culturel. Et à terme, pour certaines activités non directement liées à la production, c’est l’existence même de locaux professionnels – bureaux et autres espaces de travail – qui semble devoir être remise en question.

    Avec le télé-achat, c’est toute promenade citadine de boutique en boutique qui est menacée et à terme c’est la disparition physique desdites boutiques qui est programmée au profit d’immenses hangars.

    Avec le télé-achat, c’est toute promenade citadine, piétonnière ou motorisée, de boutique en boutique, qui est menacée et à terme c’est la disparition physique, purement et simplement, desdites boutiques qui est programmée au profit d’immenses hangars à l’écart des centres urbains et de leur livraison à domicile. On pourrait trouver bien d’autres déclinaisons à cette intensification des tendances que la digitalisation a initiées, comme, par exemple, une université sans étudiants où l’enseignement se ferait de chez soi à chez soi, par vidéo conférence et autre support digital. Mais s’il l’on devait résumer les conséquences ultimes de ces mutations en une seule formule, celle-ci serait : tout le monde à la maison, que cette maison soit un appartement en ville, un chalet à la montagne, une villa au bord de la mer ou une ferme à la campagne.

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    L’imaginaire de la fusion.

    Au-delà de ces conséquences ultimes et pratiques des mesures de confinement, celle, donc, d’un enfermement physique et domestique, ce sont aussi des représentations qui se mettent en place pour figurer et préfigurer l’état souterrain d’une société et que l’on peut regrouper en deux imaginaires a priori fortement contrastés mais complémentaires, un imaginaire de la fusion et un imaginaire de la distanciation.

    Le premier, qui se déploie autour des symboles de l’intimité, fait la part belle à des images qui apparaissent comme autant d’images de repli sur soi et de retour dans la substance. De cela, les images de mode, qui sont toujours une illustration privilégiée des tensions, des aspirations et des craintes qui agitent une société, témoignent bien. Et, au niveau des représentations, l’épidémie de coronavirus ne fait également qu’amplifier des tendances déjà existantes. Depuis plusieurs décennies, la mode privilégie les superpositions, les emboîtements, les formes englobantes, les matières adhérentes et souples, avec pour maître-mot le confort, si bien que les vêtements d’intérieur, comme les leggings et même les pyjamas ou les vêtements et chaussures de sport, tracksuits ou sneakers, sont sortis du foyer ou des salles de sport où ils étaient tenus auparavant pour s’afficher en extérieur.

    Plus dramatiquement, c’est une fusion dans l’anonymat de l’être-ensemble à laquelle introduit le masque de protection.

    Le coronavirus ajoute simplement une dimension supplémentaire, puisque, désormais, le confinement permet non seulement la fusion avec ses vêtements en un style que d’aucuns considéreront comme mou, mais il invite à la recherche de plus de confort encore, en libérant le corps de toutes les contraintes qui pèsent sur lui dans la sphère publique, jusqu’à privilégier dans l’intimité du foyer les vêtements du haut au détriment de ceux du bas. Plus dramatiquement, c’est une fusion dans l’anonymat de l’être-ensemble à laquelle introduit le masque de protection. Cachant le visage par lequel se reconnaît et se décide la beauté ou la laideur d’un individu, il institue une forme d’égalitarisme où distinction et singularisation deviennent pour le moins difficiles.

    On pourrait trouver encore bien d’autres exemples de cet imaginaire de la fusion. Mais s’il ne faut en prendre qu’un seul, c’est sans doute vers le monde virtuel des réseaux sociaux qu’il importe de se tourner. Ainsi le « share » de Facebook, qui livre à la communauté d’amis le moindre événement de la vie quotidienne de chacun, est-il, à l’évidence, un bien bel exemple de cette volonté de fusion dans un être-ensemble, volonté que l’épidémie qui atomise et isole ne peut que tendre sans doute à renforcer davantage. Illustration parfaite donc d’un imaginaire de la fusion, il n’est cependant que compensation dans le virtuel de cet autre imaginaire, de la distanciation cette fois, que la réalité sociale elle-même avait déterminé bien avant que le coronavirus ne l’impose décisivement.

    Mode, Frédéric Monneyron

    L’imaginaire de la distanciation.

    C’est, de fait, un imaginaire d’une distanciation se jouant à différents niveaux qui manifeste sa prégnance depuis une trentaine d’années dans les sociétés contemporaines. Largement déterminé dans un premier temps par une autre épidémie, celle du sida – au demeurant bien plus meurtrier que ne le sera jamais le coronavirus –, il s’est étendu de la nécessaire protection des corps à une distance entre les sexes, indirectement occasionnée par l’assomption professionnelle des femmes, jusqu’à une mise à l’écart qui a touché d’une manière ou d’une autre bien des domaines d’activité, économiques comme sociaux. Intervenant dans un imaginaire où, les corps étant devenus suspects, leur mise à distance  prime, les mesures d’isolement et de confinement qui entourent l’épidémie du coronavirus, ont dès lors le mérite, en poussant cette séparation des corps jusqu’à ses limites extrêmes, d’en livrer tout les implications.

    C’est en effet l’image d’une société où le désir n’existe plus et où la rencontre de l’autre ne peut plus se faire, où chacun reste enfermé dans son corps et dans son sexe.

    C’est en effet l’image d’une société où le désir n’existe plus et où la rencontre de l’autre ne peut plus se faire, où chacun reste enfermé dans son corps et dans son sexe, ou encore dans son groupe professionnel ou social, que projettent les mesures radicales engagées contre la propagation du virus. Mais cette radicalité est telle que, en même temps, elle laisse envisager un retournement. Ou, en d’autres termes, l’imaginaire de la distanciation est tellement saturé par ses éléments constitutifs qu’il ne peut que se transformer de lui-même. Peut-être d’ailleurs parce que le désir ne naît jamais que de la distance et que, par conséquent, en creusant les distances, on ne peut que le re-susciter, et cela quelles que soient les formes qu’il puisse prendre. Ainsi la mise à distance des corps qui s’impose désormais dans la simple salutation et qui s’oppose au hug, belle image par ailleurs de la recherche de fusion, à la mode depuis plusieurs décennies maintenant aussi bien pour les hommes que pour les femmes, pourrait-elle, plutôt que d’annihiler tout désir, le susciter tout au contraire. Le « namaste » hindou qui allie pour le moins hygiène et élégance et qui, déjà, apparaît comme un modèle à imiter n’est pas sans suggérer ce possible retournement. Si tel s’avérait être le cas, c’est une mutation salutaire dans la dynamique des sociétés que le virus aurait ainsi permise.

    Frédéric Monneyron

    1 COMMENTAIRE

    1. Il faudrait aussi analyser les effets de cette knockisation sur l’évolution de la société des subterfuges qui a succédé à la société du spectacle, comme l’a si bien noté Raoul Vaneigem…

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