Entretien: Florian Forestier “Nous avons besoin d’un Web plus coopératif”

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Florian Forestier

L’essor du monde numérique a créé une zone de non-droit dans la vie économique, à tel point que les Etats semblent désarmés face à ce phénomène. Est-il encore possible de réguler le monde du travail à l’ère de l’Internet ? Comment créer un Web coopératif qui se mette au service des citoyens au lieu d’accélérer la dégradation de leurs conditions de vie. Florian Forestier nous apporte quelques éléments de réponse. 


 

Raphaël Juan : Le droit actuel français ou européen vous semble-t-il armé pour faire face aux nouveaux enjeux de l’économie numérique ? Ne sommes-nous pas entrés résolument dans une ère où le droit et la morale sont toujours débordés par les nouveautés scientifiques ? En somme, est-ce que la science, l’Internet et l’argent ne vont pas désormais beaucoup plus vite que la conscience anthropologique ?

Florian Forestier : Est-il impossible de réguler la technique ? Ces questions sont anciennes. Elles ont été une source de pessimisme profond dès la Première Guerre mondiale. Pour certains intellectuels, l’expérience de la guerre totale et de la mobilisation totale prouvait déjà que la compétition nous pousserait toujours à utiliser toutes les possibilités techniques, quelle que soit notre volonté de les limiter. Plus tard, l’argument de l’accélération a été utilisé de façon opposée dans le cadre de la Guerre Froide ; les traités de non-prolifération, la limitation de la course aux armements avaient aussi pour but d’empêcher cette perte de contrôle.

Un exemple intéressant est le droit du travail, en grande partie né de la révolution industrielle, comme le souligne le juriste Alain Supiot. Avant que la machine à vapeur et l’éclairage nocturne nous affranchisse des limites de la force animale et des cycles naturels, nous n’avions pas besoin de limiter le temps de travail. Or, le droit ne s’est justement pas contenté de limiter a posteriori les possibilités techniques : il a construit un cadre pour orienter leur développement, les civiliser. Les interventions actuelles – placées sous le signe de l’éthique plutôt que sous celui de la politique – manquent parfois de ce cadre d’ensemble.

Le problème du numérique n’est pas seulement lié à la vitesse de son développement, mais aussi à sa tendance à court-circuiter les processus de décision et de choix, au nom d’un idéal d’optimisation. Cette tendance au « solutionnisme technologique » (pour reprendre le terme de Morozov) se retrouve même en droit. Il existe en effet une conception libertarienne du droit qui vise à remplacer les institutions et les modes de régulation collectives par des solutions techniques – c’est la célèbre formule de Lawrence Lessig selon laquelle, sur les réseaux, « le code est la loi ». Cette idéologie est très forte dans les communautés blockchains par exemple. Or, il ne s’agit certainement pas de passer de grandes plateformes monopolistiques à une multitude de petites plateformes « communautaires » ayant leurs propres standards et normes. Il s’agit de réintroduire des instances de médiations, des horizons vraiment collectifs.

Je dirais que le problème de la société numérique est moins celui de la vitesse que celui d’une idéologie qui soustrait un certain nombre d’évolutions à toute délibération, donc à tout projet politique.

Florian Forestier, désubériser

Raphaël Juan : Le droit est-il la seule solution pour résoudre les nouveaux déséquilibres que vous abordez ? Quelles autres solutions entrevoyez-vous ? La pédagogie des catastrophes, la révolte des employés, un rééquilibrage naturel, la prise de conscience des consommateurs etc. ?

Florian Forestier : Dans le livre, nous évoquons deux stratégies de rééquilibrage. La première, que nous avons appelée la normalisation, consiste à encourager ces entreprises et outils numériques à devenir des acteurs parmi d’autres, acceptant de jouer le jeu d’une concurrence loyale. Cela passe par le droit (du travail, de la concurrence) et la réglementation sectorielle, mais aussi par l’action individuelle, collective, institutionnelle, des consommateurs, des collectivités (qui passent des contrats, des appels d’offres, ont la capacité d’introduire des clauses ou des spécifications) et surtout des travailleurs. Par exemple, pour les travailleurs des plateformes, un point essentiel est de permettre le dialogue social. Théoriquement, ces travailleurs – considérés comme indépendants – en sont privés, même si des avancées sont peu à peu inscrites dans différents textes de loi.

Ce dialogue social est à inventer totalement, dans ses modalités autant que dans ses objets. Le droit rééquilibre une relation, mais, ensuite, ce sont les personnes concernées qui font évoluer la situation.

Ce dialogue social est à inventer totalement, dans ses modalités autant que dans ses objets (revenus, conditions de travail, mais aussi la manière dont les plateformes influencent leurs choix), etc. Le droit rééquilibre une relation, mais, ensuite, ce sont les personnes concernées (consommateurs comme travailleurs) qui font évoluer la situation.

Mais la normalisation ne suffit pas. Il est aussi indispensable de développer des modèles et des projets numériques alternatifs. On pourrait par exemple soutenir les modèles coopératifs qui s’inspirent des plateformes existantes, mais avec des technologies, des modes de fonctionnement et de gouvernance différents. Ces expérimentations ne se développent pas seules. Elles ont besoin de s’appuyer sur d’autres acteurs, en particulier des collectivités locales ou des villes (on a vu beaucoup de cas de petites initiatives de livraisons locales pendant la crise du Covid). Elles n’ont pas vocation à remplacer les plateformes capitalistes ou les Etats, mais d’introduire une diversité de modèles.

Gafam

Raphaël Juan : De façon plus philosophique qu’avez-vous à nous dire de cette contradiction probable entre la « coolification » ou l’« ergonomisation » apparente des services et la dégradation des conditions de travail de milliers d’employés sous-qualifiés qui rendent ces services ? Ces plateformes sont-elles un nouveau signe d’immaturité du consommateur, de séduction par la facilité, de libéralisme-libertaire triomphant au détriment des plus faibles ou est-ce plus complexe ?

Florian Forestier : Ces plateformes sont conçues pour être utilisées très facilement, mais aussi pour maximiser leur usage. Dans le cas des réseaux sociaux, cela engendre une dimension addictive, pour susciter du clic, qui est voulue. Dans d’autres cas, vous êtes en permanence exposés à des choix : choix de gamme de voiture, de bouquets, etc.

Bernard Stiegler dirait que le numérique entretient une tendance naturelle à l’automatisation. Le problème, c’est que cette tendance ne nous est pas étrangère, qu’elle nous habite profondément : l’humain passe l’humain, il est toujours « en chemin vers lui-même » dirait Marc Richir, il apprivoise l’excès qui l’habite sans le dompter totalement. Un philosophe iconoclaste, Maurizio Ferraris, dit de façon un peu provocatrice que le numérique nous accomplit plus qu’il nous aliène. Nous fonctionnons sur le registre de l’alerte et de la réaction instinctive (téléphone, mail, notification, etc.) et le numérique n’a fait qu’étendre cela à tous les secteurs de notre existence.

Il y a donc un véritable défi : concevoir un Internet qui ne fonctionne pas en s’appuyant exclusivement sur les tendances addictives, et qui développe vraiment nos capacités d’arbitrage, de réflexivité, de projection.

Evidemment, c’est aller un peu loin. Mais c’est montrer toute la difficulté d’un simple appel à la responsabilité individuelle, au renforcement de l’autonomie, alors que l’autonomie est quelque chose de partiel, précaire, qui se reconquiert sans cesse.

Il y a donc d’une part un véritable défi : concevoir un Internet qui ne fonctionne pas en s’appuyant exclusivement sur les tendances addictives, et qui développe vraiment nos capacités d’arbitrage, de réflexivité, de projection.

Il y a d’autre part un élargissement nécessaire au collectif. La tendance à l’automatisation des comportements concerne en réalité aussi bien les consommateurs que les travailleurs. Un certain nombre de chercheurs – je pense à Antonio Casilli, Paola Tubaro, Lionel Maurel – établissent ainsi un véritable continuum entre le chauffeur Uber et l’usager sur Facebook, consommateur d’une application. Dans toutes ces situations, en effet, un individu est placé seul face à une plateforme ayant la possibilité de l’influencer. Pour ces chercheurs, le principal objectif doit être de couper court à un tel face-à-face et d’établir des instances tierces – de permettre que des collectifs se constituent et aient de véritables leviers d’actions.

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